LES PREMIERS POETES DRAMATIQUES
imitations du théâtre antique ou de la comédie italienne, à des farces grossières comme Ralph Roistei ’ Doister, ou à des tragédies dans le genre de Gorboduc , où le charme poétique de certains passages ne rachète pas la nullité dramatique de l’action.
L'année qui précéda la venue de l’Armada amena un changement complet sur la scène anglaise, et les nouveaux dramaturges se rangèrent autour de deux hommes d’un talent très-différent, Robert Green e et Christophe Marlowe. Nous avons déjà parlé de Greene comme créateur de la prose légère, mais son œuvre comme poète dramatique est bien autrement importante. Il personnifie mieux que tout autre ce groupe de jeunes littérateurs. Il quitta Cambridge de bonne heure pour aller en Espagne et en Italie, d’où il revint sceptique et débauché. Dans la confession qu’il écrivit sur son lit de mort, il se peint comme étant ivrogne et querelleur, gagnant à brocher des opuscules et des pièces de théâtre de l’argent qu’il dépensait en vin et en femmes, et vidant la coupe des plaisirs jusqu’à la lie.
Il n’avait pas assez de railleries pour l’enfer et la vie à venir : ce Si je
n’avais pas eu plus de peur des juges des tribunaux royaux que du Père éternel », disait-il avec une amère ironie, ce je serais certainement devenu un coupe-bourse. » Il se maria à une femme qu’il aimait, mais ne tarda pas à abandonner; le misérable prodigue se trouva de nouveau plongé dans des excès qu’il détestait, mais dont il ne pouvait se passer. Cependant, si sa vie était souillée, sa plume resta pure. La vertu finit toujours par triompher dans ces contes et nouvelles qu’il produisait avec une inépuisable fécondité, et qui servaient de thèmes aux jeunes auteurs dramatiques qui l’avaient pris pour maître. Fin observateur des caractères et de la société, le charme de son imagination et la vivacité de son style ont exercé une influence presque aussi grande sur ses contemporains que le génie de Marlowe.
Christophe Marlowe mena une vie aussi désordonnée que celle de Greene, et son scepticisme l’emporte encore en audace sur celui de son rival. Sa mort, si prématurée, le sauva, selon toute probabilité, d’une poursuite judiciaire pour athéisme. On l’accusait « de traiter Moïse de jongleur » et de s’être vanté a de pouvoir aisément inventer une religion préférable au christianisme de ses concitoyens» . II est d’ailleurs bien plus que Greene le véritable créateur du drame anglais. Né dans les premières années du règne d’Elisabeth (1564), fils d’un cordonnier de Canterhury, Marlowe fit ses études à Cambridge, et débuta au théâtre, l’année qui précéda la destruction de l’Armada, par son drame de Ta merlan , qui fit une révolution sur la scène anglaise. Cette pièce, pleine d’emphase et d’extravagances, où l’on voit des rois d’Asie captifs, ce ces rosses repues » , selon .l’expression de Marlowe, traîner sur la scène le char du conquérant, servit de protestation contre les puériles mignardises de l’euphuisme, et donna l’essor à cette hardiesse d’imagination qui distingua la nouvelle généra-
LES POETES AU TEMPS D’ÉLISABETH
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lion littéraire. Marlowe fut tué à trente ans dan s une honteuse querelle (1593); mais, dans sa courte carrière dramatique, il avait été créateur des trois plus magnifiques modèles du drame futur. C’est au Juif de Malte que nous devons Shylock ; Édouard II ouvrit cette série de pièces historiques qui nous a donné Jules César et Richard III, et son Faustus , ce gros débauché, assoiffé de voluptés, est la première tentative qui ait été faite pour mettre sur la scène le grand problème des relations de l’homme avec le monde invisible, pour peindre la puissance du doute sur un esprit faussé parla superstition, et l’audace impie de l’homme livré au désespoir. Extravagant, inégal, presque ridicule, par ses bouffonneries fatigantes et vulgaires, Marlowe, grâce à son énergie, à l’intensité passionnée de ses sentiments, à l’élévation de son langage, se place à une hauteur où Shakespeare seul atteignit; pour la richesse de l’imagination, pour la majesté et la douceur de sa poésie si puissante, il ne le cède aussi qu’à Shakespeare.
Shakespeare (1564-1616). Première période (1589-1593). — Quelques plaisanteries hardies, une querelle de cabaret terminée par un coup mortel, voilà tout ce que nous savons de la vie de Marlowe; nous ne possédons pas même autant de renseignements sur William Shakespeare. Il n’y a peut-être pas un seul grand poète dont la vie soit aussi peu connue. De sa jeunesse il ne nous est parvenu qu’une ou deux anecdotes, probablement apocryphes, et de sa vie à Londres il ne nous reste pas une lettre, pas une parole caractéristique, pas même une des plaisanteries dont il s’égayait à la Sirène. Une anecdote, et voilà tout. Son buste, à Stratfordsur-Avon, donne une idée de son apparence extérieure pendant les dernières années de sa vie, et cent ans après sa mort, on se souvenait encore de lui dans sa ville natale. Cependant c’est à peine si le zèle des commentateurs, au temps des premiers Georges, a réussi à glaner des détails même insignifiants qui puissent jeter quelque lumière sur ses années de retraite dans l’ancienne maison de son père. Peut-être l’harmonie et la sérénité de son caractère sont-elles cause que ses contemporains n’ont pu retenir aucune particularité saillante de sa vie; la grandeur même de son génie nous empêche de retrouver aucun trait personnel dans ses œuvres.
Les soi-disant confidences des Sonnets sont si obscures qu’on n’a pu qu’à force de conjectures hardies en retrouver quelques traits. Il met toute son âme dans chacun de ses personnages, mais ceux-ci sont si profondément, si largement humains, qu’il n’y a pas un de leurs actes, pas une de leurs paroles que nous puissions attribuer au poète luimême.
Né la sixième année du règne d’Élisabeth, douze ans après Spenser et trois après Bacon, il était contemporain de Christophe Marlowe; Greene devait elre probablement un peu plus âge que lui. Son père, gantier et
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S H A K E S P E ARE (l 564-1 G 1 6) .
petit fermier de Stratford-sur-Avon, fut obligé, à peine son fils était-il sorti de nourrice, de résigner ses fonctions d’alderman à cause de sa pauvreté; c’est probablement cette pauvreté qui entraîna William, déjà marié à dixhuit ans avec une femme plus âgée que lui, à se rendre à Londres et à s’engager sur un théâtre. On prétend (mais tout ceci est pure conjecture) qu’il y alla à vingt-trois ans, en 1587, un an après la mort de Sidney, un an avant la ruine de l’Armada et l’année même du Tamerlan de Marlowe. Si nous prenons les Sonnets comme l’expression des sentiments du poète, sa
profession ne lui inspira bientôt qu’un amer dégoût et un profond mépris de lu i-même. 11 reproche à la Fortune « de lui avoir donné pour seul moyen d’existence une profession dépendant des caprices du public1 « ; il rougit de honte a d’avoir été considéré comme un paillasse » par les apprentis baillant au parterre de Blackfriars *. « C’est pourquoi » , ajoutet-il, « mon nom en a reçu comme une flétrissure, et de là vient que mon caractère est l’esclave de ma profession3. » Mais le sens que nous donnons ici à ces dernières paroles est plus que douteux. Malgré quelques prises de bec avec ses rivaux en art dramatique, au commencement de sa carrière théâtrale, l’aimable et bienveillante nature du nouveau venu lui valut en général l’amitié de ses camarades. Au début, lorsqu’il se contentait de retoucher d’anciennes pièces que l’on voulait reprendre, un dramaturge de ses amis, Chcttle, répondit aux attaques de Green e contre Shakespeare par ces paroles qui prouvent quelle profonde affection il lui avait voué :
« Il e£t aussi poli dans scs manières qu’excellent comédien : de plus, diverses personnes de communions différentes ont parlé avec éloge de la droiture de son caractère et de la grâce aimable de son style, ce qui témoigne en faveur de l’homme et de l’artiste. « Son camarade Burbage parle de lui après sa mort a comme d’un bon camarade et d’un ami très-sûrr ; et Ben Jonson ne fait que confirmer l’opinion régnante de son temps lorsqu’il le représente comme « foncièrement honnête, loyal et franc » .
Sa profession d’acteur lui fut en tout cas très-utile pour sa carrière poétique. Non-seulement il acquit cette connaissance des lois de l’optique théâtrale qui donne à ses pièces une prise si extraordinaire sur le public, mais il put, tout en composant ses comédies et ses drames, les éprouver et les remanier sur la scène même. S’il est vrai que Shakespeare, comme l’affirme Ben Jonson, n’effaçait jamais une ligne, on nepeuten conclure qu'il ait raison de l’accuser de négligence et d’incorrection. Les conditions mêmes dans lesquelles on faisait alors connaître un drame au public étaient très-diffé-
That did not better for my life provide T han public me ans which public manners breeds . Made myself a molley to the view.
T ken ce cornes it that my vame receives a brand And almost thence my nature is subdued T o what it iv or h s in , rtc.
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LES POETES AU T E AI P S D’ÉLISABETH
rentes de celles où paraît une pièce de nos jours. Le drame restait des années entières en manuscrit; tant qu’on le jouait, il était constamment revu et remanié ; chaque répétition et chaque représentation suggéraient des corrections que le jeune poëtc, nous le savons, s’empressait de faire. Nous avons eu justement la chance de conserver une ancienne édition de Hamlet 7 et nous y apprenons comment Shakespeare pouvait refondre complètement mêine les plus belles productions de son génie.
Cinq ans après la date supposée de son arrivée à Londres, il était déjà célèbre comme dramaturge. Greene parle de lui avec amertume sous le sobriquet de a Shakescene (Ébrànle-scène) » , u cette corneille parvenue qui se pare de nos propres plumes » , raillerie blessante pour le jeune auteur qui se préparait à prendre sa volée en arrangeant de vieilles pièces pour la scène. Il devint bientôt codirecteur du théâtre, acteur et auteur dramatique; son autre surnom de « Johannes Factotum» ou a Jackà tout faire » prouve sa complaisance à se soumettre a toutes les besognes. P è ridés et Titus Andronicus sont probablement de ces pièces presque sans valeur^ mais très-populaires, légèrement retouchées par Shakespeare ; c’est à peine si l’on peut lui attribuer un tiers de la seconde et'de la troisième partie de Henri VI . La scène de la mort du cardinal Beaufort que Reynolds a choisie dans son fameux tableau comme portant plus particulièrement le cachet shakespearien est entièrement empruntée à une pièce déjà connue, de Marlowe peut-être ou de Peelc, que Shakespeare a remaniée.
Shakespeare. Seconde période ^1593-1598). — Avec le poème de Vénus et Adonis, « le premier enfant de son imagination », dit-il, commence pour lui la période de création personnelle. Cette date est remarquable. La Peine des fées avait paru seulement trois ans auparavant et placé Spenser à la tète des poëtes anglais; en même temps, les deux dramaturges en vogue venaient de disparaître. Greene était mort de misère et bourrelé de remords dans la maison d’un pauvre cordonnier. « Doli » , écrivait-il à sa femme qu’il avait abandonnée, « je te supplie, au nom de l’amour de notre jeunesse et pour le repos de mon aine, de payer cet homme ; car il m’a secouru ; c’est à lui et à sa femme que je dois de n’être pas mort de faim dans la rue. » « Oh! si je pouvais vivre au moins encore un an », s’écriait le jeune poète sur son lit de mort; « mais je dois mourir abhorré de tous. Le temps mal employé ne se retrouve pas; j’ai gaspillé ma vie, et je vais mourir. « Un an après, le meurtre de Marlowè assassiné par un matelot dans une querelle en pleine rue débarrassa Shakespeare du seul adversaiie qu’il eut à redouter.
Il n’avait alors que trente ans, et les vingt-trois années qui s’écoulèrent entre la publication de V Adonis et sa mort virent éclore une foule de chefs-d’œuvre. Cctto merveilleuse activité est un des traits distinctifs de son génie. Il composait en moyenne deux drames par an, sans parler des