‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 235 sur 255 · SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

SHAKESPEARE

remaniements qu’il apportait à ses pièces plus anciennes. Lorsqu’on veut essayer de se rendre compte du développement du génie dramatique de Shakespeare en étudiant ses pièces par ordre chronologique, on se heurte dès l’abord pour la plupart d’entre elles à des difficultés presque insurmontables résultant du manque d’informations précises sur la date même de leur apparition ; toutes ces lacunes n’ont pu être encore comblées par les conjectures des derniers commentateurs. Les faits sur lesquels ils peuvent s’appuyer sont d’ailleurs extrêmement peu nombreux : on suppose que Vénus et Adonis ainsi que Lucrèce ont été écrits un peu avant leur publication, en 1593-94, et nous savons de source certaine que les Sonnets qui n’ont vu le jour qu'en 1609 étaient connus des amis de Shakespeare dès 1598; enfin grâce à Francis Meres, qui donne dans son Trésor c!e V esprit (1598) une liste des pièces de Shakespeare, nous avons la série de ses premières œuvres, bien qu’une omission dans un catalogue de ce genre n’implique pas avec certitude que telle ou telle pièce n’existait pas à cette époque. Nous ne connaissons aussi que d’une manière tout à fait approximative, par l’édition donnée par les acteurs ses camarades, les œuvres qui lui étaient attribuées à sa mort. En dehors de ces maigres renseignements et de la publication de quelques drames isolés faits de son vivant, tout est incertitude, et les conclusions que l’on en a tirées, ainsi que de certains passages des drames de Shakespeare et de ses contemporains, ne peuvent être acceptées que comme de simples vraisemblances. Ses comédies légères et ses drames historiques ont été probablement composés entre 1593, époque où il n’était encore connu que comme adaptateur, et 1598, date du catalogue de Meres. Ce sont bien en effet les œuvres d’un jeune homme. Dans les Peines cl’ amour perdues , Shakespeare joue sur les mots et s’amuse à railler F extravagance et les affectations de langage et de pensées mises à la mode par Y Euphues à la cour d’Elisabeth ; d’un autre côté, les grossières plaisanteries de la Mégère domptée et les quiproquos sans fin de la comédie des Méprises nous révèlent son goût pour le burlesque. Jusque-là ses œuvres ne se font remarquer ni par l’éclat de la poésie ni par l’intensité de la passion ; mais on admire déjà le tour aisé du dialogue, l’habileté à débrouiller les fils d’une action compliquée, une verve heureuse et gaie et l’harmonie de la versification. Ces qualités mirent d’emblée Shakespeare au premier rang comme peintre de mœurs. On voit poindre pour la première fois dans les Deux Gentilshommes de Vérone , dont il faut placer peut-être la composition immédiatement après les premières comédies, ce charme etee sentiment de beauté idéale qui en font une sorte de protestation contre la manière vigoureuse, mais un peu rude, que Ben Jonson à ses débuts venait de mettre à la mode dans Chaque homme dans son humeur . Peu après parurent deux pièces où son génie se montre déjà dans tout son éclat; je veux parler du Songe d’une nuit d’ètèy où le flot de poésie caché jusqu’alors dans son àme se répand en brillantes fantaisies, et du drame de Roméo et Juliette , plein des extases et des ravissements d’un

LES POETES AU TEMPS D ELISABETH

amour irrésistible. A côté de ces délicates comédies d’imagination et de ces piquantes études de mœurs, il fit encore représenter, pendant cette période d’incessante activité, ses drames historiques. Marlowe lui avait déjà montré, dans son Edouard //, à quelle grandeur tragique pouvait être porté ce genre aimé du public, et nous savons que Shakespeare avait adapté de vieilles pièces du répertoire, telles que Henri l/I , aux nouvelles exigences de la scène. Il se contenta dans ses œuvres du même genre de suivre à peu près le plan des anciens drames; mais, dans l’exécution, il secoua hardiment le joug de la tradition; il fait preuve d’une grandeur de conception et d’une profondeur d’analyse inconnues aux anciens dramaturges dans la création des caractères de Richard III, de Falstaff et de Hotspur, et la peinture des souffrances de Constance et de Richard II dépasse en pathétique tout ce qu’a pu écrire Marlowe. Aucune de ses œuvres n’a plus contribué à sa popularité dans la masse du public anglais que ces drames historiques-, où il se fait trop souvent, il est vrai, l’écho des préjugés nationaux (comme dans sa misérable caricature de Jeanne d’Arc), mais où étincelle l’humour anglais et où sont exprimés avec une rare éloquence cet amour de la lutte, cette foi dans le triomphe définitif du bien sur le mal et cette pitié pour les vaincus qui sont les traits caractéristiques de la nation anglaise.

Shakespeare. Troisième période (1598-1608). — Soit comme auteur tragique, soit comme auteur comique, Shakespeare éclipsait désormais tous ses rivaux. « Si les Muses parlaient anglais » , nous dit Meres, « elles s’exprimeraient dans la langue harmonieuse de Shakespeare.» Sa popularité était alors à son comble, l’agrément de son commerce et la vivacité de son esprit l’avaient mis de bonne heure en rapport avec le jeune comte de Southampton, auquel il avait dédié Adonis et Lucrèce ; dans l’intervalle qui sépare la composition des deux poèmes, leur sympathie s’était changée en une profonde et ardente amitié, comme le prouve la différence de ton des deux dédicaces. Il est vraisemblable que les premiers Sonnets ont été adressés au comte de Southampton pendant cette période, tandis que d’autres, où Shakespeare parle au nom de son ami, ont été composés durant les années où le comte mena une vie de caprices et d’aventures. La fortune vint à Shakespeare en même temps que la gloire. Peu après la publication de ses deux poèmes, la troupe de Rlackfriars, dont il faisait partie, bâtit un nouveau théâtre, le Globe , sur le bord de la rivière; et, quatre ans après, notre poète avait gagné assez d’argent pour venir en aide a son père, et pour acheter à Stralford-sur-Avon la maison où il devait passer les dernières années de sa vie. Elisabeth avait, dit-on, été si enchantée du Falstaff de Henri IV qu’elle exigea que Shakespeare lui montrât Falstafl amoureux ; de là les Joyeuses Commères de Windsor ; vraie ou fausse, cette anecdote prouve sa grande réputation comme auteur dramatique.

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