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A Greenc et à Marloue avaient succédé des hommes de talent tels que Mars ton, Dekker, Middleton, Heywood et surtout Ben Jonson; mais aucun ne pouvait être comparé à Shakespeare. Lcjugemcnt de Meres, qui disait dès 1598 « qu’il représentait à lui seul la perfection même dans les deux genres dramatiques » , était généralement accepté de ses contemporains. Il se trouvait désormais en pleine possession de toutes les ressources de son art. Le Marchand de Venise nous le montre dans ce plein et harmonieux épanouissement de son génie. Science des effets scéniques, habile conduite et rapidité de l’action, ingéniosité des détails, tout y révèle la main d’un maître ; la poésie illumine les plus beaux passages de la pièce, mais une poésie mesurée avec goût; les caractères sont fortement conçus et admirablement développés ; enfin tout l’intérêt est concentré avec un art merveilleux autour de la figure de Shylock. Les Joyeuses Commères sont un long éclat de rire; cette gaieté devait bientôt se tempérer et se changer en grâce souriante et fascinatrice dans sa charmante comédie de Comme il vous plaira.
Ici toutefois le caractère de Jacques, ce mélancolique rêveur, nous révèle une transformation dans l’àme du poêle : il devient plus grave. Le jeune homme plein d’exubérance et de vie disparait subitement; Shakespeare a près de quarante ans, et il semble, d’après un de ses Sonnets qui ne peut pas avoir été écrit beaucoup plus tard, qu’il avait déjà souffert des atteintes de l’àge. L’horizon s’assombrit .autour de lui, le brillant cercle des jeunes nobles ses amis a été dispersé par les rigueurs qui suivirent la folle équipée du comte d’Essex. Essex lui-même monte sur l’échafaud (1601), et lord Southampton est enfermé à la Tour de Londres. Le jeune Herbert, comte de Pembroke, protecteur de Shakespeare, est banni de la cour. Bien qu’il soit difficile de’ se rendre compte des vraies causes de cette échauffouréc, il est certain que quelques-uns des esprits les plus fougueux et les plus chevaleresques de ce temps avaient formé le généreux projet d’arracher l’Angleterre aux intrigants qui s’étaient emparés de F esprit delà Reine, et Shakespeare semble avoir été de cœur avec eux. D’après l’intention des conspirateurs, la tragédie historique de Richard II devait servir à préparer la nation à la révolution qu’ils rêvaient. Lorsque la révolte fut réprimée, le gouvernement fit fermer le théâtre du Globe pour montrer qu’il avait deviné la complicité de Shakespeare. Tandis que ses amis disparaissaient et que toutes ses espérances s’écroulaient, le poète passait par une crise d’inquiétude et de cruelles souffrances morales. Les commentateurs, malgré leur ingéniosité, n’ont presque rien pu tirer des Sonnets de Shakespeare pour deviner l’histoire de son àme; « les étranges éclairs de passions qui passent devant le miroir magique » , a-t-on dit très-heureusement, a n’y laissent aucune trace. » Mais ces éclairs seuls suffisent à prouver la réalité de cette agitation et de cette torture intérieure. En même temps, les profondes modifications de sa manière dramatique sont
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des preuves plus sures encore d’une révolution morale. « Il semble qu’à une certaine époque de sa vie » , dit M. Hallam, ^ Shakespeare ait été tourmenté de cœur et d’esprit, mécontent des hommes et de lui-même; les heures mal employées, les affections trompées ou restées sans écho, r expérience quotidienne de la perversité humaine, des rapports constants avec d’indignes camarades, lui ont non-seulement inspire 1 idée des caractères de Timon et du roi Lear, mais aussi ce type du censeur de 1 humanité qui se retrouve dès lors dans tous ses drames. Ce type lait pour la première fois son apparition dans le personnage de Jacques de Comme il vous plaira, le philosophe à l’allure mélancolique, méditant avec une douceur sereine et une imagination souriante sur ie monde et ses folies. Nous le retrouvons avec un accent plus grave dans le duc exilé de la même pièce et plus sévère encore dans Vicentio, le duc de JHesurepour mesure . Jusqu ici toutefois cette philosophie est purement contemplative. Dans H amie l , la philosophie se mêle aux entraînements d’un cœur troublé par des circonstances extraordinaires, et ne se développe plus raisonnée et conséquente comme dans les pièces précédentes ; elle jaillit par éclairs au milieu des extravagances et des bouffonneries d’une feinte gaieté. Dans le Roi Lear, c’est un rayon de lumière dans les ténèbres et les cauchemars de la folie; elle se complique chez Timon d’une misanthropie extravagante. «
Shakespeare. Dernière période (1608-1616). — Ces doutes, ces perpétuelles interrogations sur les problèmes du monde invisible ont donné aux admirables drames de Shakespeare une profonde portée philosophique et placé leur auteur au rang des plus grands poètes qui aient jamais vécu. Sa pensée garda' le même pli pendant les années de retraite qui précédèrent sa mort. La fortune qu’il avait acquise comme acteur, auteur et propriétaire de théâtre, lui permit d’acheter une jolie propriété à Stratford, la maison qui l’avait vu naître, et que, s’il faut en croire la tradition, il visitait toujours au moins une fois l’an, depuis le jour où il était allé chercher fortune à Londres. Ses derniers drames, Cymbeline, la Temf pète, le Coule d'hiver , Henri VIII , furent écrits au milieu du confort et de l’aisance, dans la maison qu’il habitait avec sa femme et ses filles comine un gentilhomme campagnard. Ses pièces antiques sont les derniers échos d’un temps qui disparait. L’esprit de la Renaissance était vaincu désormais par. l’esprit de la Réforme. Le puritanisme avec sa morale rigide, son sérieux imperturbable, sa préoccupation constante de la puissance de Dieu et de la faiblesse de l’homme, s’il élevait et fortifiait les âmes, leur donnait quelque chose d’étroit et de sec. C’en était fait de cet esprit d’audace et de cette soif d’aventures qui avaient répandu le peuple anglais sur le monde entier, de cette foi dans les ressources inépuisables de la nature humaine, de ce bouillonnement de jeunesse, de cette ivresse de joie et de beauté qui avaient animé Drake, Sidney et Marlou e.
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Shakespeare est le dernier survivant de ce monde écroulé. La Bible remplace Plutarque, on ne parle plus euphuisme, mais une sorte de jargon religieux. Les clonies sur les choses invisibles, qui avaient hanté les plus grands esprits de la Renaissance* font place aux rigides formules théologiques des prédestinairiens. Au moment où le monde moral subissait cette transformation, naissait un nouveau monde politique, plus sain, plus exclusivement anglais, mais moins pittoresque, moins mystérieux, moins poétique, moins brillant que l’autre. Le grand édifice religieux et despotique élevé par Elisabeth, et auquel les hommes de la Renaissance étaient si fortement attachés, craquait déjà de toutes parts et menaçait ruine. Shakespeare resta complètement étranger à cette révolution morale ; il ne s’intéressait en aucune façon aux tendances démocratiques du puritanisme, le premier système politique qui, malgré ses erreurs, ait compris la grandeur et la* puissance des forces populaires. Dans ses premiers drames, il s’esl fait l’interprète de l’attachement du peuple à la royauté, centre majestueux et nécessaire à la nation ; plus tard, il se rallie aux tendances aristocratiques partagées par les esprits les plus distingués du temps d’Elisabeth. Coriolan est la personnification du grand seigneur, et le mépris avec lequel Shakespeare parle constamment de la canaille n’est qu’un écho des idées de la Renaissance.
Le poëte ne se sentait non plus aucune sympathie pour les tendances religieuses de son temps. Tandis que le monde se tournait de plus en plus vers les spéculations théologiques, l’homme et sa nature restaient pour Shakespeare, comme ils l’avaient été pour Montaigne, son auteur favori, le seul sujet d’étude éternellement intéressant ; Caliban, sa dernière création, suffit à le prouver. Il est impossible de se rendre compte s’il était catholique ou protestant, ou même de dire s’il avait aucune croyance religieuse. Les phrases pieuses que l’on trouve çà et là dans ses œuvres ne dépassent pas l’expression d’un respect vague et tout intellectuel. Son silence sur les grands dogmes de là foi chrétienne est significatif, et les doutes d’Hamlet sur la vie à venir en aggravent encore la signification : « Mourir « était peut-être pour lui comme, pour Claudio « aller je ne sais où « . Le plus souvent, quand il examine les énigmes de la vie et de la mort, il laisse l’énigme sans réponse, dédaignant les solutions religieuses ordinaires, a Nous sommes de la même étoffe que les songes, et notre courte vie est enveloppée de sommeil. «
Les derniers dramaturges. — Le contraste entre l’esprit du drame au temps d’Élisabeth et le nouveau tempérament de la nation s’accentua encore davantage lorsque la mort de Shakespeare laissa le sceptre dramatique à Ben Jonson, qui le garda presque jusqu’au moment où le drame lui-même disparut dans la tourmente de la guerre civile. Webster et Ford le surpassent assurément en grandeur tragique, Massinger en facilité eten
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grâce, Beaumont et Fletcher en poésie et en invention ; mais comme puissance dramatique et comme perfection poétique, les drames de Shakespeare l’emportent seuls sur les pièces de Ben Jonson. Par sa vie d’agitation et de débauches, il appartient encore à la génération des dramaturges avec laquelle il entra dans la carrière. Beau-fils d’un maçon, il fit des études à Cambridge, puis alla combattre comme volontaire dans les guerres des Pays-Bas, tua un homme en combat singulier en présence des deux armées et retourna à dix-neuf ans à Londres pour gagner sa vie. A quarante-cinq ans il était encore si vigoureux qu’il s’en alla à pied en Écosse; sa panse énorme, sa figure couturée et ses membres gigantesques le rendirent célèbre parmi les jeunes gens qui se réunissaient à la Sirène pour écouter ses propos pleins d’esprit et de poésie, de gaieté ou de mélancolie, où il se laissait aller a toutes les fantaisies de son imagination et à tous les excès de son tempérament pédantesque et querelleur. Il se montra résolu, dès scs débuts dramatiques, à réformer le théâtre (1593). Très-instruit dès sa jeunesse et dédaigneux des auteurs qui, comme Shakespeare, « savaient peu de latin et encore moins de grec » , Jonson visait au retour à la sévérité classique, à un goût plus pur. Il blâmait l’extravagance de scs contemporains ; il s’occupa particulièrement de bien développer ses intrigues, de donner delà symétrie et delà régularité à ses pensées et de la concision à ses phrases. Mais il n’avait aucun génie créateur; ses comédies de mœurs sont peuplées de types et d’abstractions plutôt que d’hommes et de caractères vivants. Files ne sont pas des miroirs de la vie réelle, mais des satires moralisatrices. Heureusement sa grâce merveilleuse et son talent poétique donnent du charme à tout ce pédantisme. Il est vigoureux et exubérant comme les auteurs de l’époque qui l’a vu naître; son théâtre est encombré de personnages, et malgré ses prétentions au bon goût et à la correction, scs extravagances ne sont atténuées et sauvées que par la vigueur de son talent. S’il est incapable de créer des caractères, du moins sait-il accumuler des détails vrais, frappants et significatifs. Poëte de premier ordre, ses poésies lyriques nous ravissent par leur fantaisie étincelante; ses « masques » nous éblouissent par la splendeur de leurs tableaux ; enfin la pastorale inachevée du Triste Berger est toute pénétrée de la tendresse la plus délicate.
Mais en dépit des œuvres encore belles et vigoureuses que produisaient les successeurs de Shakespeare, l’art dramatique agonisait. Le peuple, aux approches de la grande rébellion , occupé de plus graves intérêts , n’allait plus au théâtre, et les moyens grossiers par lesquels les auteurs cherchèrent à retenir la foule ne firent qu’accélérer la décadence du théâtre. La grossièreté des comédies des derniers successeurs de Shakespeare dépasse tout ce que l'on peut imaginer, ainsi que le goût des derniers auteurs tragiques pour les scènes d’inceste et de meurtre. On com-