LA CONQUÊTE DE I/IRLANDE
La guerre avec l’Espagne (1589-1597). — Tandis que F Angleterre devenait a un nid d’oiseaux chanteurs » , la politique d’Elisabetli triomphait avec éclat au dehors. Avec la défaite de F Armada commença* cette série de succès qui devait ruiner la puissance espagnole et changer complètement Faspect de la politique européenne. L’épuisement du trésor royal avait obligé Elisabeth à se contenter d’autoriser ses sujets à équiper à leurs frais des troupes de volontaires, mais la guerre était nationale, et le peuple entier y prit une part active. Un an après le désastre de l’Armada (1589), deux cents vaisseaux et vingt mille soldats, réunis à Plymouth par des contributions volontaires, s’en allèrent sous le commandement de Morris et de Drake piller la Corogne et insulter les côtes d’Espagne. Une nouvelle expédition de corsaires , conduite par Drake, s’aventura jusqu’aux Indes occidentales, captura les galions espagnols et leva des contributions sur les riches cités commerçantes des colonies (1596).
Ces insultes répétées excitèrent chez Philippe II le désir .de la ven-
1 Sources : Les sources de l’histoire primitive de l’Irlande ont été décrites et analysées par le professeur O’Curry dans ses Confèrences sur les documents de l'histoire de l ancienne Irlande (Dublin, 1861). Voir aussi la compilation connue sous le nom à' Annales des Quatre- Maître s (Dublin, 1856), éditée par M. le Dr O’Donovan. Consulter pour l’histoire de l'Eglise, le sec mais exact récit du Dr Lanigan : Histoire ecclesiastique d'Irlande (Dublin, 1829). Les principaux ouvrages qui font autorité pour L’histoire de la première conquête par Henri II sont sans contredit : V Expugnatio et Topographia Hibernica , par Giraud de Barri, publiée avec tant de soin par M. Diraock dans les Script, rer. Brit., et le poëme anglo-normand édité par M. Francisque Michel (Londres, Pickering , 1857). M. Froude s’est spéciale-
ment occupé des rapports de l’Irlande avec les Tudor ; mais son ouvrage ne peut être comparé pour la justesse et l’exactitude aux préfaces mises par M. Brewer en tête des divers volumes des Papiers d\ État sous Henri VIH, et au récit équitable et modéré de Gardiner dans son Histoire d'Angleterre depuis l'avènement de Jacques Ier. Consulter aussi Ies deux séries de Conférences sur V histoire d'Irlande par M. A. G. Richey, si remarquables par 1 abondance des informations et l’impartialité des jugements.
l/irlande.
geance; niais il vit tous ses projets en vue d’une nouvelle expédition échouer grâce à une tentative hardie des Anglais sur Cadix, qu’ils incen dièrent et pillèrent de fond en comble : treize .vaisseaux de guerre espagnols brûlèrent dans le port, et les approvisionnements accumulés pour l’expédition furent entièrement détruits. Malgré ce terrible échec, on parvint l’année suivante à réunir une flotte espagnole qui mit à la voile pour l’Angleterre (1597); mais cette nouvelle Armada fut assaillie comme la première par des tempêtes plus funestes que les canons anglais, et les navires, jetés à la côte dans le golfe de Biscaye, périrent presque jusqu’au dernier. Dès lors, Philippe renonça à tout acte d’hostilité directe contre l’Angleterre, mais résolut de l’atteindre en frappant ses alliés de France.
Peu après le -désastre de Ÿ Armada, l’assassinat de Henri III, dernier prince de la maison de Valois, avait laissé le trône de France à Henri de Navarre. L’avénement de ce souverain protestant eut pour résultat de ranger immédiatement presque tous les catholiques français du côté de la Ligue et des Guise; ceux-ci rejetaient Henri comme hérétique, ils reconnaissaient les prétentions ridicules de Philippe II et acceptaient ses secours en hommes et en argent. Cette nouvelle tentative d’agrandissement de l’Espagne qui, même en cas de succès, aurait infailliblement entraîné sa ruine, obligea Elisabeth à fournir à Henri des hommes et de l’argent pendant cette lutte de sept années où la fatalité semblait le poursuivre ; mais malgré Pimportance des secours de l’Angleterre, c’est bien à son courage et à sa merveilleuse énergie que Henri dut enfin son triomphe complet sur ses ennemis. Bien que zélés catholiques, les Français ne supportaient pas sans impatience le joug de l’Espagne; aussi le retour de Henri IV à la foi traditionnelle de ses sujets ruina-t-il d’un seul coup les dernières espérances de Philippe II : a Paris vaut bien une messe » , avait dit Henri de Navarre pour excuser son abandon de la cause protestante; cette soumission à la foi catholique ne lui assura pas seulement Paris, mais mit fin à toute résistance. La Ligue se trouva ainsi dissoute, et le Roi, maître de son royaume, contraignit Philippe à le reconnaître comme légitime successeur de Henri III et à signer le traité de Vervins( 1597).
L’échec complet des projets politiques de Philippe II et les triomphes maritimes de l’Angleterre avaient abaissé pour longtemps l’orgueil de l’Espagne; aussi Elisabeth, délivrée de toutes craintes de ce côté-là, donnat-elle tous ses soins à la dernière grande entreprise de son règne.
L’Irlande. — Pour bien comprendre la conquête définitive de l’Irlande, nous sommes obligé de remonter jusqu’au règne de Henri II. La civilisation avait perdu bien du terrain en Irlande, depuis le temps où les missionnaires irlandais apportaient la religion chrétienne et la science en Nortliumbrie. La science n’existait pour ainsi dire plus. Le christianisme.
si puissant au huitième siècle, avait été étouffé au douzième par l’ascétisme et la superstition, et avait cessé d’exercer aucune influence sur les mœurs de la nation. L’Eglise, mal organisée, était loin d’avoir en Irlande l’influence qu’elle exerçait dans les autres pays de l’Europe; elle ne pouvait lutter contre l’anarchie, ni établir la paix entre les tribus. Elle était elle-même en proie à V anarchie . Le coarb ou archevêque d’Armagb en fut bientôt réduit à n’êtrfe plus qu’un chef de clan héréditaire; les évêques se trouvaient sans diocèses et le plus souvent sous la dépendance des grands monastères. C’est à peine s’il y avait l’apparence d’un pouvoir central, pour unir entre elles les différentes tribus, bien que le roi d’Ulster eût la prétention d’exercer une suprématie sur les rois de Munster, de Leinster et de Connaught. Dans les petits royaumes eux-mêmes, l’autorité du souverain était presque purement nominale. Dans ce chaos politique et social, la seule institution vivante était le sept, la tribu ou clan, dont l’organisation était d’une barbarie toute primitive. La dignité de chef y était héréditaire; mais au lieu dépasser du père au lîls, elle restait toujours aux mains du plus âgé de la famille. Les terres que possédait la tribu étaient réparties entre ses membres, mais étaient soumises, à des intervalles réguliers, à de nouveaux partages. La coutume de l’adoption (fosterage) unissait plus étroitement l’enfant à ses parents adoptifs qu’à sa véritable famille.
Tous les éléments de progrès et de civilisation qui se trouvaient dans l’ile disparurent lors de la longue et désastreuse lutte des Irlandais contre les Danois. Dublin et Waterford, ainsi que toutes les villes de la côte, fondées par les envahisseurs, restèrent danoises de race et de mœurs ; elles furent perpétuellement en guerre avec les tribus celtiques des environs, bien qu’elles fussent obligées de temps en temps, par les hasards de la guerre, de payer tribut aux rois irlandais et de reconnaître au moins de nom leur suzeraineté. C’est grâce à ces villes que se renouèrent des rapports réguliers avec l’Angleterre, rompus en fait depuis le huitième siècle. Rejetées hors de l’Eglise nationale par l’hostilité des Irlandais, elles s’étaient adressées à l’archevêque de Canterbury pour l’ordination de leurs évêques, etavaient reconnu à Lan franc et à Anselme un droit de surveillance ecclésiastique. Ces rapports devinrent plus fréquents encore par suite du commerce des esclaves, que Guillaume le Conquérant et l’évêque VVulfstan avaient réussi à supprimer pendant quelque temps à Iîristol, mais qui avait repris bientôt après. A l’avénement de Henri II, l’Irlande était pleine d’Anglais qui avaient été enlevés et vendus comme esclaves, en dépit des ordonnances royales et des menaces d’excommunication de l’Église.
Cette traite des esclaves fournissait à l’ambitieux Henri II un excellent prétexte pour déclarer la guerre à l’Irlande; aussi, quelques mois après son couronnement, envoya-t-il Jean de Salisbury à Rome pour obtenir du Pape
R l C H AUD S T U O N G R O \V ( 1 1 69) .
l’autorisation d’envahir l’Irlande. On présenta la chose a Adrien IV comme une croisade; l'isolement de l’Irlande parmi les autres pays de la chrétienté, l’absence d’instruction et de^civilisation, les vices scandaleux de la nation : tels étaient les motifs qu’alléguait Henri II pour intervenir. De plus, comme toutes les îles, d’après une opinion très-répandue à cette époque, relevaient directement du Saint-Sicge, Henri H appuya beaucoup sur ce fait pour obtenir l’autorisation d’Adrien IV. « Son but », disait-il, « était d’étendre les limites de l’Eglise, d’arrêter les progrès du vice, de corriger les mœurs de la nation et de répandre l’amour de la vertu et la religion chrétienne » ; il s’engageait a à soumettre le peuple à des lois, à abolir tout usage honteux, à respecter les droits des églises nationales, et à faire payer régulièrement le denier de Saint-Pierre, signe de la suprématie papale » . Adrien publia une bulle qui approuvait l’entreprise « suggérée par la foi et l’amour de la religion » , et ordonnait au peuple irlandais de recevoir Henri avec de grands honneurs et de Je respecter comme leur seigneur et maître. Cette bulle du Pape, lue dans une assemblée générale des barons, souleva une si vive opposition que Henri II se vit contraint d'abandonner temporairement ses projets d’invasion. Il était obligé d’ailleurs en ce moment de consacrer toutes ses forces à ses luttes sur le continent.
Richard Strongbow 1169;. — Quatorze ans plus tard, un chef irlandais, Dermot, roi de Leinster, se présentait à la cour de Henri II et lu rendait hommage pour les Etats qui lui avaient été enlevés dans une des interminables guerres qui déchiraient l’Irlande. Dérmot retourna dans son île avec la promesse d’un prompt secours de la noblesse anglaise; il fut en effet bientôt suivi par Robert Fitz-Stephen, fils du connétable de Cardigan, àla tète de cent quarante chevaliers, desoixante hommes d'armes et de trois ou quatre cents archers gallois (1169). Quoique peu nombreux, ces hardis aventuriers bien montés et bien armés écrasèrent facilement les kernes irlandais; une sortie des habitants de IVexford fut punie par le pillage de leur ville, les clans d’Ossory furent défaits et massacrés, et Dermot, dans un accès de joie sauvage, prit une des têtes coupées déposées en trophées à ses pieds, et lui arracha le nez et les lèvres avec ses dents. De nouvelles troupes arrivèrent bientôt sous la conduite d’un baron ruiné, Richard de Clare, comte de Pembroke et de Striguil, surnommé Strongbow. En dépit de la défense expresse du roi Henri, cet aventurier débarqua près de Waterford avec quinze cents hommes pour combattre en qualité de mercenaire du roi de Leinster. La ville fut immédiatement prise d’assaut, et les deux troupes réunies marchèrent sur Dublin. Malgré une tentative du roi de Connaught, que les autres tribus regardaient comme roi suprême de l’ile, pour délivrer la ville, les ennemis s’emparèrent de Dublin par surprise, et le mariage du comte Richard avec Eva, fille de Dermot, le laissa après I. 32
LA C0.\ QUÊTE D E I/IIILAXDE (1588-1G10).
la mort de son beau-père, qui n’avait pas joui longtemps de ses succès, maître du royaume de Leinster. Le nouveau souverain fut obligé, il est vrai, de retourner aussitôt en Angleterre; et pour calmer la jalousie de Henri il lui céda Dublin et lui rendit hommage pour le Leinster. Lorsque Henri II voulut visiter ses nouveaux États, Strongboiv l’accompagna dans son voyage. Si le roi d’Angleterre avait pu à cette époque mettre ses projets à exécution, l’Irlande serait dès lors devenue anglaise. Le roi de. Connauglît et les chefs de l'Ulster, il est vrai, refusèrent de lui rendre hommage; mais les autres tribus irlandaises reconnurent sa suzeraineté, les évêques réunis en synode à Casliel l’acceptèrent aussi comme leur seigneur, et il se préparait à envahir le Nord et l’Ouest, et à assurer sa conquête par la construction de nombreux châteaux forts dans toute l’Irlande, lorsque les troubles qui suivirent le meurtre de Thomas Becket le rappelèrent précipitamment en Angleterre.
Cette occasion perdue ne se retrouva jamais. Le Connauglît consentit bien à reconnaître de nom la suzeraineté de Henri II. Jean de Courcy s’avança dans l’Ulster et s’établit à Downpatrick, et le Roi put espérer un instant faire de son plus jeune fils Jean, le souverain de l’Irlande. Mais l’insolence du jeune prince qui se moquait des vêtements grossiers des chefs irlandais et les insultait en les tirant par la barbe, obligea son père à le rappeler. Ce ne fut que grâce aux querelles incessantes des tribus et à leur excessive faiblesse que les aventuriers anglais purent se maintenir dans les districts de Drogheda, Dublin, Wexford, Watefford et Cork, qui formèrent ce qu'on appela Y Enceinte anglaise .
Les barons de l’Enceinte. — Si les Irlandais avaient rejeté " leurs envahisseurs hors du royaume, ou si les Anglais avaient réussi à conquérir alors toute l’Irlande, bien des malheurs auraient été évités. Une lutte nationale, comme celle de l’Écosse au temps de Bruce, eût éveillé l’esprit de patriotisme, assuré l’unité de l’Irlande et fait de cette masse de tribus ennemies une véritable nation. Au contraire, la conquête du pays par les Anglais aurait, comme la conquête normande en Angleterre, établi en Irlande le respect des lois, l’ordre/ la paix et la prospérité. Malheureusement, l’Irlande, trop faible pour chasser ses ennemis, était assez forte poulies tenir en échec.
Le pays était partagé en deux moitiés destinées à une rivalité qui dure encore. La férocité des tribus indigènes ne fît qu’augmenter, exaltée par la haine contre les envahisseurs qui prétendaient les civiliser. Les aventuriers anglais enfermés dans les étroites, limites de l’Enceinte devinrent bientôt aussi barbares que les Irlandais. Aussi ces hobereaux donnèrentils libre carrière à leurs instincts de désordre et de férocité. Ils ne dominaient que par la violence.
11 devint bientôt urgent que le rai d’Angleterre intervînt. Jean prit