‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 239 sur 255 · I.A CONQUÊTE I)E L’IRLANDE · texte numérisé non relu

I.A CONQUÊTE I)E L’IRLANDE

L’Irlande et les Tu'dor. — La nouvelle lutte entre la France et l’ Angleterre, ainsi que F explosion de la guerre des Deux Roses, laissèrent de nouveau l’Irlande livrée à elle-même. Henri VH ne lit aucun obstacle à l’autonomie des seigneurs de 1 Enceinte. Lorsque le comte de Kildare brava en face les ordres du Roi, Henri le créa lord gouverneur : a L’Irlande tout entière n’est pas de force à le soumettre « , disaient les membres du Conseil tout éplorés. — «Eh bien » , répondit Henri, « toute l’Irlande lui sera soumise. » Aussi, à l’avénement de Henri VIH, l’influence anglaise, était-elle devenue presque nulle. Les grands barons normands du Sud, les Butler, les Géraldine, les de la Poer et les Fitz-Patrick, bien que nominalement sujets du roi d’Angleterre, se trouvaient constamment en hostilité ouverte contre lui. Rien dans leurs mœurs et leur apparence ne les distinguait des indigènes; leurs guerres civiles étaient aussi incessantes que celles des tribus irlandaises, et le despotisme qu’ils exerçaient sur les malheureux habitants de l’Enceinte unissait les horreurs de l’oppression féodale à celles de l’anarchie celtique. Ecrasés par les impôts et la tyrannie capricieuse de leurs seigneurs, pillés par les maraudeurs indigènes et par les troupes envoyées pour les disperser, ces misérables descendants des premiers colons anglais préféraient encore l’anarchie irlandaise à la « loi « anglaise. On vit bientôt les limites de l’Enceinte reculer presque jusqu’aux murs de Dublin. Les villes de la côte, protégées par leurs murailles et leur administration municipale, contrastaient heureusement avec le reste du pays ; partout ailleurs le gouvernement anglais, assez puissant encore pour briser toute tentative de révolte, ne possédait plus qu’une ombre de pouvoir. Parmi les tribus celtiques au delà de l’Enceinte, les derniers vestiges de civilisation et d’unité nationale qui subsistaient encore au temps de Strongboiv avaient entièrement disparu. Les haines intestines entre tribus Remportaient sur la crainte des étrangers; aussi le gouvernement de Dublin trouvait-il très-commode, pour protéger son propre territoire, d’entretenir la guerre civile chez un peuple où « il était facile avec un peu d'argent d’armer le lils contre le père et le père contre le lils ». Les annales d’Irlande qui nous sont parvenues enregistrent plus de cent incursions et combats pendant les trente premières années du seizième siècle, rien qu’entre les clans du Nord.

L’heure était enfin venue où il suffisait d’un vigoureux effort de l’Angleterre, pour introduire l’ordre dans ce chaos. Henri VIII, très -hostile à la politique de son père, voulait gouverner l’Irlande d’une manière aussi despotique et aussi absolue que l’Angleterre elle-même, et la dernière partie de son règne se passa à s’efforcer d’atteindre ce but. Dès son avènement, les lords irlandais sentirent le poids de la main de leur nouveau maître, et les Géraldine, qui avaient sous Henri VII gouverné l’Irlande au nom de la couronne, ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’ils ne trouveraient pas dans le gouvernement anglais un instrument docile à leur caprice.

HENRI VIII

Ils résolurent d’effrayer l’Angleterre en lui prouvant qu’elle ne pouvait rien contre eux : lord Thomas Fitz-Gerald lève l’étendard de la révolte, et commence, à la manière irlandaise, par massacrer l’archevêque de Dublin, s’empare de la ville et dévaste le territoire de l’Enceinte. Il est repoussé dans l’assaut qu’il donne au château de Dublin; puis il disparait tout à coup avec ses soldats, à l’approche des troupes anglaises, dans les forêts marécageuses delà frontière. On avait déjà vu souvent des échauffourées de cette nature finir par un accommodement. Malheureusement pour les Géraldine, Henri VIII avait résolu de soumettre l’Irlande, et c’était Cromwell qui était chargé d’exécuter ses ordres (1535). Skefûngton, le nouveau lordgouverneur, apporta avec lui un train d’artillerie qui changea eu peu de temps l’aspect politique du pays; les châteaux forts, qui avaient jusqu’ici servi de refuge à la rébellion , furent démantelés ; Maynooth, l’imprenable forteresse d’où les Géraldine menaçaient Dublin et gouvernaient à leur guise les Etats anglo-irlandais, tomba au bout de quinze jours aux mains des assaillants. Le coup avait été si inattendu, si foudroyant, que toute résistance fut impossible. Ainsi périt la plus grande maison normande qui ait jamais dominé en Irlande. Un petit garçon fut seul épargné pour conserver le nom des Fitz-Gerald.

Henri VIII. — A la chute des Géraldine, l’Irlande se sentit sous l’étreinte d’une main de fer : u Xous avons établi des tribunaux dans cinq comtés qui n’en avaient jamais eu jusqu’ici » , écrivait l’un des juges suprêmes à Cromwell; a depuis lors les Irlandais vivent dans une terreur perpétuelle. » Non-seulement les sujets anglais des Etats de l’Enceinte étaient aux pieds de Henri, mais les kernes de IVicklow et de IVexford envoyèrent leur soumission, et pour la première fois, de mémoire d’homme, on vit une armée anglaise apparaître dans le Munster et réduire les comtés du Sud à l’obéissance. Le grand château des O’Iîrien, qui défendait le paspage du Shannon, fut emporté d’assaut, et sa chute entraîna la soumission du comté de Clare. La prise d’Athlone amena la conquête du Connaught, et assura au roi d’Angleterre la fidélité de la grande famille normande des de Burgh ou Bourke, qui s’étaient arrogé une autorité presque royale dans l’Ouest; enfin la victoire de Bellahoe mit définitivement un terme à la résistance des tribus du Nord. Au bout de sept ans (1535-1542), grâce à l’énergie du successeur de Skeffington, lord Leonard Grey, et surtout à la fermeté et à la persévérance de Henri et de Cromwell, l’ Angleterre, qui jusqu’alors n’avait eu d’influence qu’à Dublin et dans ses environs, se trouvait maîtresse de l’Irlande tout entière.

Henri, loin d’être encore satisfait, voulait civiliser le peuple conquis, et gouverner régulièrement, légalement, sans recours à la force. Il ne comprenait naturellement d’autre système législatif que celui de son propre royaume. Les coutumes des États de l’Enceinte, l’organisation indi-

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gène en clans, la propriété commune des terres par tribus, étaient, aussi bien que la poésie et la littérature, irlandaises, qui avaient jadis brille d un si vif éclat, ignorées par les hommes d’Etat anglais ou méprisées comme un héritage de la barbarie. Le seul moyen, selon eux, de civiliser ce pays et de mettre fin à l’anarchie était d’y détruire la tradition celtique, de rendre l’Irlande anglaise par les mœurs, la langue et les lois. Les Etats de l’Enceinte avec leur lord-gouverneur, leur Parlement, leurs juges et shérifs, offraient déjà une imitation bien imparfaite des institutions anglaises; aussi pouvait-on les étendre graduellement à tout le royaume. La loi anglaise une fois établie, les Irlandais adopteraient, croyait-on, les coutumes et la langue des vainqueurs. Pour amener de tels changements, il fallait non-seulement se rendre maître de l’ île tout entière, mais la peupler de colons anglais. Henri VIII, si hardi d’ordinaire, n’osa aller jusque-là, malgré les pressantes sollicitations de son entourage et des habitants de l’Enceinte. 11 prévoyait trop de dépenses et craignait d’avoir à verser trop de sang. Gagner la confiance des chefs, en faire peu à peu des membres de la noblesse anglaise, à force de prudence, de patience et de générosité, se servir de la fidélité traditionnelle des tribus à leurs chefs pour répandre la civilisation, et se fier aü temps et à la sagesse du gouvernement pour amener une réforme graduelle des institutions, c’était sans contredit ce qu’o'n pouvait imaginer de plus politique, de plus sûr, dé plus sage, de plus humain et déplus digne d’une grande nation. C’était le système que Henri Vlil avait résolu d’adopter, avant même la chute des Géraldine; c’est celui qu’il s’efforça d’introduire en Irlande, lorsqu’il s’en fut rendu maître.

Il s agissait de faire comprendre à ces chefs à demi barbares la nécessité et les avantages de l’ordre légal et de la justice. 11 fallait leur garantir la jouissance pleine et entière des territoires et des domaines qu’ils possédaient légitimement; il fallait même avoir égard à leurs répugnances contre la loi anglaise, et suivant les circonstances en exiger ou en différer l’application; enfin, même dans les revendications de terres ou de droits appartenant avec évidence à la couronne, « il valait mieux se montrer modéré, habile et persuasif que d’avoir recours à la violence » . Ce système de conciliation fut presque toujours suivi par Henri et ses deux successeurs. Tous les chefs de clans se soumirent les uns après les autres à condition qu’on leur garantirait la paisible possession de leurs terres et qu’on respecterait leur autorité sur leurs tribus; de leur côté, il promettaient de rester fidèles au roi d’Angleterre, de renoncer à leurs exactions et à leurs querelles intestines, et enfin de payer une somme annuelle à leur suzerain et de servir dans son armée en cas de guerre. On n’exigeait d’eux, comme garantie de leur loyauté, que d’accepter un titre anglais et de faire élever un de leurs fils à la cour d’Angleterre; on obtint de quelques-uns, des O’iVeill par exemple, la promesse d’adopter la langue et le costume

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