LE PROTESTANTISME EN IRLANDE
méats, de persuader ni d’amener aucun prêtre régulier ou séculier à prêcher la parole de Dieu toute pure et à donner son titre exact à notre illustre prince. » La suprématie elle-même, d’abord acceptée sans résistance, fut mise en question dès qu’on en comprit les conséquences. Les évêques refusaient d’effacer le nom du Pape du livre de messe, et les chaires restaient silencieuses. Lorsque Browne ordonna la destruction des images et des reliques dans sa propre cathédrale, il fut obligé d’avouer à Henri VIH que le prieur et les chanoines « en tiraient trop de profit pour se conformer à ses ordres « .
Cromwell était cependant résolu à établir l’uniformité religieuse dans les deux îles, et le primat ne montra pas moins d’énergie que son protecteur. Les prêtres récalcitrants furent jetés en prison; on arracha les images, les crucifix, et l’on brûla sur la place du Marché le bourdon de saint Patrick, la plus vénérée des reliques irlandaises. .Mais Browne ne trouva aucun appui pour ces actes de vigueur, excepté en Angleterre. Le Conseil d’Irlande lui témoignait beaucoup de froideur, et le lord gouverneur allait s^genouiller devant la sainte croix à Tuam. Le primat rencontrait partout une opposition opiniâtre, enragée, et le triomphe du vieux parti catholique, à la lin du règne de Henri VIII, l’obligea à se relâcher un peu de sa sévérité.
A l’avénement d’Edouard VI, l’œuvre de la conversion de l’Irlande fut reprise avec une nouvelle vigueur. Les évêques convoqués par le lord gouverneur, sir Anthony Saint-Leger, reçurent de ses mains une nouvelle liturgie anglaise, qui, bien qu’écrite dans und langue aussi étrangère que le latin aux indigènes, devait remplacer le livre de messe dans chaque diocèse (1551). Cet ordre fut le signal d’une lutte ouverte : « Maintenant le premier individu venu, même un illettré, pourra lire la messe! » s’écria avec colère Douding, archevêque d’Armagh, qui sortit violemment de la chambre, entraînant à sa suite tous ses suffragants, sauf un seul. Browne, de son côté, décida les évêques de Meath, deLimerick et de Kildarc a faire acte de soumission. Le gouvernement anglais, loin de faiblir devant les divisions de l’Eglise d’Irlande, chassa Dowding de sa patrie et donna les sièges vacants à des protestants fanatiques dans le genre de Baie. Mais toutes ces mesures ne changeaient rien aux sentiments de la nation même. Les nouveaux évêques ne savaient pas un mot d’irlandais, et les rudes kernes assis au pied de la chaire ne pouvaient rien comprendre à leurs sermons anglais. Les prêtres indigènes, de leur côté, restaient silencieux. « Sans la prédication « , disait un zélé protestant, « nous n’avons aucun moyen d’atteindre les illettrés. ^ Les prélats qui se servaient du Prayer Boo/i étaient tout simplement considérés comme hérétiques. Un membre du troupeau de l’évêque de Meath lui dit que « si l’on savait comment s’y prendre, on ne manquerait pas de le manger tout cru » . Le protestantisme ne réussit pas à faire changer de croyances à un seul
Irlandais, mais par contre il unit tous les Irlandais contre F Angleterre. Les anciennes divisions politiques, qui dataient de la conquête de Strongboiv, disparurent dans celte Lutte pour la foi commune; les habitants de l’Enceinte et les Irlandais proprement dits s’unirent, « non comme Irlandais « , ainsi qu’on l’a finement remarqué, « mais comme catholiques « . L’unité nationale naissait de l’unité religieuse. « Anglais et Irlandais commencent à faire de l’opposition à Votre Seigneurie » , écrivait Browne à Cromwell, a et à oublier leurs vieilles querelles nationales. »
L’Irlande sous Marie Tudor. — Avec Marie Tudor,le protestantisme disparut de l'Irlande comme par enchantement; une fois lîale en fuite et ses partisans dépossédés de leurs sièges épiscopaux, il n’y eut plus un seul protestant dans toute l’ile, et l’Eglise revint à ses anciens errements. On ne ht aucune tentative, il est vrai, pour rétablir les monastères, et Marie continua à exercer la suprématie, déposant et nommant les évêques, et 11e permettant pas plus que son père l’intervention du Saint-Siège dans ses actes ecclésiastiques. Cependant la messe avait été rétablie, ainsi que toutes les anciennes formes du culte; dès lors, il n’y eut plus de dissentiments entre les Irlandais et le pouvoir royal pendant un certain nombre d’années.
L’Irlande 11e devait pas jouir longtemps de son repos. L’Angleterre sc montrait lasse de cette politique de conciliation si heureusement poursuivie par Henri VIII et Edouard VI, et qui, selon les prévisions de VVolsey, avait donné de si heureux résultats; la soumission des chefs de clans avait * çntraîné celle de tous leurs vassaux. « Gagner le comte de Desmond à la cause royale, c’était se rendre maître sans peine du Munster tout entier, et F élévation d’O’Brien à la dignité de comte valut une province de plus au roi d’Angleterre. *> Macwilliam devint lord Clanrickard, et les Fitz- Patrick reçurent le titre de barons de Uppcr-Ossory . Enfin le voyage à la cour du grand chef du Nord, nouvellement créé comte de Ty rone, fut considéré comme un pas décisif dans l’œuvre de civilisation entreprise par les Anglais. Dans le Sud, le système judiciaire anglais gagnait peu à peu du terrain; les chefs prenaient place aux tribunaux, à coté des juges de paix anglais, et Fou avait réussi à apaiser F anarchie qui régnait parmi les tribus presque sauvages entre Limerick et Tipperary : « Ce pays
était désormais tranquille; on pouvait le traverser sans danger d’être attaqué par des brigands. » Dans le comté de Clanrickard autrefois dévasté par la guerre « l’art du labourage se développait rapidement » . Au nord de l’Irlande cependant, et surtout dans le comté de Tyrone, le désordre régnait encore, et partant les gouverneurs généraux anglais voyaient leur patience mise à une rude épreuve par les difficultés qu’ils rencontraient dans leur œuvre. Le gouvernement de Dublin avait de la peine à se resigner a ces usages. Les manières insolentes désir Edouard Bellingham,