LA NORMANDIE ET LES NORMANDS
La Normandie. — La paix qui favorisa l’avénement de Harold fut bientôt troublée. Un danger menaçait le pays, et ce danger venait d’une contrée qui, quelque étrange que cela parût alors, allait faire pour ainsi dire partie de l’Angleterre même.
Une excursion à travers la Normandie nous éclaire plus que tous les livres du monde sur l’époque de l’histoire anglaise qui nous occupe. Toute l’histoire de la conquête est restée comme gravée sur les murs imposants de Saint-Etienne de Caen, qui contiennent encore la tombe du Conquérant. Le nom de chaque hameau qu’on rencontre en chemin sonne familièrement aux oreilles anglaises. Ici, un pan de mur, dernier vestige d’un château, indique la demeure d’un Bruce ; là, un petit village conserve le nom des Percy. L’aspect même du pays et de ses habitants rappelle l’Angleterre. Nous retrouvons dans le paysan normand en blouse et en bonnet les traits et la stature du petit fermier anglais. Les environs de Caen avec leurs haies épaisses, leurs ormes, leurs vergers, nous offrent l’image des campagnes anglaises. Nous voyons, sur les hauteurs que balayent les vents, ces donjons gris et carrés qui ont été imités sur les collines de Richmond et sur les rives de la Tamise; les vastes cathédrales qui s’élèvent parmi les toits rouges des petites villes ont servi de modèle aux monuments grau
1 Sources : Un chroniqueur verbeux et confus, Dudon de Saint-Quentin, nous a
conservé les plus anciennes traditions normandes. Son ouvrage a été abrégé et con-
tinué par Guillaume de Juiniéges, contemporain du Conquérant, dont la chronique a fourni le fond du Romande Rou, composé par IVace au temps de Henri II. Pour le mouvement religieux, voyez Ordcric Vital, écrivain normand du douzième siècle, bavard
et confus, mais précieux par l'abondance de ses renseignements. Pour Lanfranc, voyez
Lanfranci opéra, éd*. Giles, et sa vie dans Hook, Arc/ibishop of Canterbury ; pour Anselme, voyez son excellente Biographie par le Rév. R. W. Church. L'histoire des Normands a été racontée d’une manière pittoresque, mais diffuse, par sir F. Palgrave
dans son ouvrage : A7 ’ormandy and England, avec plus d’exactitude et de concision par AI. Freeman : History of Norman conquest, t. I et H. Voyez aussi Augustin Thierry, Histoire de la conquête de V Angleterre ; de Crozals, Lanfranc de Cantor -
bèry ; Rémusat, Vie de saint Anselme.
LA NORAMNDI E *E T L E S IV O R M A XDS.
dioses qui ont remplace en Angleterre les églises plus modestes construites par Alfred ou Dunstan.
Établissement des Normands en France. — A l’époque où les enfants d’Alfred, Edouard et Ætlïelflcd, commençaient la conquête du Danelagli, Rolf, dit le Marcheur , un chef pirate comme Gutlirum ou Hastings, avait, les armes à la main, exigé du roi de France, Charles le Simple, F abandon en sa faveur du pays situé sur les deux rives du cours inférieur de la Seine. Le traité de Saint-Clair-sur-Epte (912), par lequel la France obtenait la paix, était une imitation du traité de Wedmore. Rolf, comme Gutlirum, fut baptisé, et devint le vassal du Roi pour ce territoire, qui, depuis lors, prit le nom de pays des Normands ou Normandie. Mais le vasselage aussi bien que la foi nouvelle ne pesaient guère au Danois. Les Normands des bords de l’Humber étaient unis aux Anglais par le sang et par le langage; ces liens n’existaient pas entre les Français et les Normands des bords de la Seine. Guillaume Longue-épée, tout en paraissant se rapprocher de la France et du christianisme, restait païen et Danois au fond du cœur. Il lit venir des Danois pour occuper le Cotentin, dont il venait de s’emparer, et il lit élever son fils parmi les Normands de Rayeux, où prédominaient la langue et les coutumes danoises.
Après sa mort, il y eut une réaction antichrétienne, et, avec le duc Richard, la grande masse des Normands se retourna vers le paganisme. On vit de nouveau des flottes de pirates remonter la Seine, et a la fin du dixième siècle, tout ce peuple était encore pour les Français un peuple de pirates. On appelait leur pays le « pays des pirates » , et leur duc, le a duc des pirates ^ .
Civilisation normande. — Cependant, avec le temps, les mêmes causes qui avaient influé sur les Danois en Angleterre agirent plus puissamment encore en France. Aucune race n’a montré une plus remarquable puissance d’assimilation : nous la voyons s’approprier les qualités les plus nobles des peuples avec lesquels elle se trouve en contact, tout en leur communiquant aussi sa propre force. *
Pendant le long règne de Richard Sans peur, fils de Guillaume Longueépée (945-990), nous voyons ces Normands pirates et païens devenir peu à peu des Français féodaux et chrétiens. Le vieux langage «norse » n’était plus conservé qu’à Rayeux et dans quelques noms terminé par dale ou par bec (la vallée, le ruisseau), termes qui indiquaient les traits caractéristiques des localités. Tandis que la vieille indépendance Scandinave s’éteignait doucement, les descendants des pirates se changeaient en nobles féodaux, et le e pays des pirates » devenait le plus fidèle des fiefs de la couronne.
L’influence subie par les Normands au point de vue religieux est plus
frappante encore : ce pays où le paganisme avait lutte avec tant (^opiniâtreté s’attacha jùus étroitement que d’autres au christianisme et ù l’Église. Les ducs lurent convertis les premiers, mais le mouvement religieux ne se fut pas plutôt communiqué au peuple, qu’il se changea en un fanatisme presque passionné. Toutes les routes se couvraient de pèlerins, des monastères s’élevaient dans toutes les clairières. Herluin, un chevalier de Brionne, se retira du monde dans une petite vallée bordée par des bois de frênes et d’ormes, et traversée par un affluent de la Ri I Le, petit ruisselet ou bec, d’où vient le nom d’abbaye du Bec. Herluin était' occupé un jour à construire un four, quand un étranger vint le saluer d’un « Dieu vous garde » . « Etes-vous Lombard?» lui demanda le clicvalier-abbé, frappé de son aspect étranger, a Je le suis » , répondit-il, et tombant à genoux, il baisa les pieds d’Herluin et lui exprima le désir de se faire moine.
Lanîranc au Bec (1045-1063).. — Ce Lombard, que la sainteté d’Herluin attirait vers la vie monastique, était Lanfranc de Pavic, un fils de famille, très-versé dans les traditions de la loi romaine, qui avait passé les Alpes pour venir jusqu’en Xormaudie fonder une école à Avranches. Son élan religieux était sincère, mais il devait se faire connaître moins comme un saint que comme un grand administrateur et un homme d’Etat. Son enseignement transforma le Bec, qui devint en peu d'années l’école la plus renommée de la chrétienté. C’était comme la première vague du mouvement intellectuel qui, venant d’Italie, devait se répandre sur les contrées moins civilisées de l’Occident. Toute l'activité intellectuelle de ce temps semblait concentrée dans le groupe d’étudiants qui se réunissaient autour de Lanfranc. C’est au Bec qu’on dut le développement du droit canonique et de la scolastique du moyen âge, ainsi que du scepticisme philosophique qui s’éveilla sous son influence.
Anselme. — Le plus renommé de ces écoliers fut Anselme d’Aoste, Italien comme Lanfranc, à qui il devait bientôt succéder. Quoique amis, ces deux hommes différaient singulièrement. Anselme avait grandi et s’était développé dans la tranquille solitude d'une vallée entotTré'c de montagnes. C'était un pocte, un rêveur au cœur sensible, à Pâme pure comme la neige des Alpes, à l’intelligence vive et pénétrante comme l’air des montagnes. Tout le caractère de l’homme est dépeint dans un rêve qu'il fil étant jeune. Il lui sembla que le séjour céleste, sous la forme d’un imposant palais, s’élevait au milieu des pics étincelants, et que des femmes récoltant du blé dans les champs étaient les moissonneuses du maître souverain. Elles travaillaient sans ardeur, et Anselme, affligé de leur paresse, se hâta de gravir la montagne pour les accuser auprès du Boi. Comme il atteignait le palais, le Roi l'appela au pied du trône céleste, et il put répandre sa plainte. Alors, sur l’ordre du Seigneur, on servit devant
LA N O R Al A ND I E E T LES N O R AI A N D S .
lui du pain d’une blancheur surnaturelle. Il en mangea et fut restauré* Le rêve s’évanouit au matin, mais il garda jusqu’à la fin de sa vie le sentiment du lien étroit qui unit le ciel à la terre, cette piété fervente et fidèle qui répandait une douceur paisible et confiante sur toute sa personne.
Venu, comme d’autres écoliers italiens, jusqu’en Normandie, il devint moine sous la direction de Lanfranc ; et lorsque celui-ci fut appelé à des fonctions plus élevées, il prit sa place à la tête de l’abbaye du Bec (1063). Aucun maître n’a rempli sa tache avec plus de dévouement et d’amour. u Obligez vos élèves à se perfectionner « , disait-il aux autres maîtres qui employaient la contrainte et les coups. « Avez-vous jamais vu un artisan façonner une plaque d’or en une belle image avec des coups seulement? Si parfois il la frappe doucement et la presse avec ses outils, il la relève aussi avec art et douceur, et lui donne ainsi la forme voulue. Que deviennent vos élèves sous vos coups incessants? « — « Ils deviennent grossiers 7? , lui répondait-on. ce Vous n’avez aucune chance de réussite « , reprenait-il, te avec une éducation qui traite les hommes comme des bêtes. » Sous la direction tendre et patiente d’Anselme, les plus mauvaises natures s’adoucissaient. Même le Conquérant, si rude et si terrible pour tous, devenait aimable et de doux langage devant le prieur du Bec.
Mais, malgré les devoirs absorbants attachés à l’enseignement, Anselme trouva du temps pour les spéculations philosophiques auxquelles nous devons les grandes recherches scientifiques d’où sortit la théologie du moyen âge. Ses remarquables ouvragés nous montrent les premiers efforts faits par un penseur chrétien pour prouver l’existence de Dieu par la nature même de la raison humaine. Toutefois sa passion pour les idées abstraites allait si loin qu’il en perdit l’appétit et le sommeil ; parfois il pouvait à peine prier. Souvent la nuit il veillait, cherchant à formuler ses conceptions et les inscrivant sur des tablettes de cire qu’il avait à coté de lui. Mais cette fièvre de pensée ne l’absorbait pourtant pas entièrement; son cœur débordait de charité et d’a inoiir, et il en donnait souvent des preuves touchantes. Les moines malades à l’infirmerie recevaient de sa main le jus du raisin qu’il avait lui-même pressé. Plus tard, lorsqu’il fut devenu archevêque, un lièvre poursuivi vint se réfugier^ sous son cheval; on entendit alors Anselme élever la voix pour défendre aux chasseurs de continuer la chasse, et pendant ce temps l’animal fuyait vers les bois. Llevé au-dessus des intérêts matériels, les discussions au sujet des terres de l’Église qui passionnaient alors tant d’hommes religieux, le laissaient indifférent, et, tandis que les légistes batailleurs se disputaient, Anselme fermait les yeux et s’endormait tranquillement en plein tribunal.