CHAPITRE IV
Les conquêtes des Normands. — Ce n’était pas seulement leur pieuse ferveur qui poussait les Normands à aller en foule faire des pèlerinages eri Italie et en Terre Sainte. Le vieil esprit d'aventures des Scandinaves était encore vivant en eux et en faisait des croisés plutôt que des pèlerins. Toute la fleur de la chevalerie normande, secouant le joug de ses ducs, suivit Roger de Toesny contre les musulmans d’Espagne, on s'enrôla sous la bannière des Grecs dans leur guerre contre les Arabes de Sicile. Plus tard, ils se retournèrent contre leurs alliés sous la conduite de Robert Guiscard. C’était un chevalier du Cotentin. Il avait quitté son pays avec un seul partisan, mais sa valeur et sa sagesse l’eurent bientôt placé à la tête des compagnons qui le rejoignirent en Italie.
Sous son commandement les Normands battirent les Grecs à Cannes et s’emparèrent de l’Apulie (1054-1080). Ils marchèrent ensuite à la conquête de la Calabre et des grandes villes commerçantes de la côte au moment où le frère de Guiscard, Roger, se rendait maître de la Sicile après trente ans de luttes (1060-1090). Les conquêtes des deux frères, réunies sous un seul sceptre, ftirent gouvernées par une succession de princes auxquels on doit les splendeurs artistiques de Païenne et de Monreale, et le premier réveil littéraire et musical de l’Italie. Le succès de ces expéditions
1 Sources : En première ligne : Gesta XVillelmi , du chapelain de Guillaume, Guillaume de Poitiers, ardent partisan du duc. Les renseignements d’un autre contemporain, Guillaume de Jumiéges, ont une aussi grande valeur. Viennent ensuite Orderic et Wace, puis la Chronique rimée de Benoît de Sainte-AIaure. Pour la conquête et pour la bataille de Senlac, nous avons encore le récit d'un contemporain : Carmen de Bello Hastingensi , par Guy, évêque d'Amiens, et les inestimables tapisseries de Bayeux. Nous trouvons peu de renseignements dans les chroniques anglaises. L'invasion et la bataille de Senlac forment le troisième volume de Y Histoire de la conquête normande , par M. Freeman.
excita encore l’esprit d’entreprise de la Normandie toute bouillonnante de vigueur et de vie, et le bruit des exploits de Guiscard rendit plus ardente que jamais l’ambition hardie de son duc.
Guillaume de Normandie. — Guillaume le Grand, comme rappelaient ses contemporains; Guillaume le Conquérant, comme l’a baptisé l’histoire, était alors duc de Normandie. 11 n’avait pas encore dévoilé la pleine grandeur de sa volonté indomptable, sa politique large et patiente, la hauteur de son but qui l’élève au-dessus des petitesses de son temps. Mais, dès son adolescence, tous ses actes faisaient pressentir en lui un grand homme.
Sa vie fut une longue lutte où il triompha de tous les obstacles. La honte de sa naissance lui était rappelée par le surnom de « Bâtard « . Son père, le duc Robert, avait vu Arlelta, la fille d’un tanneur, de la ville, lavant son linge dans un ruisseau sous les rochers de Falaise (1027) ; il l’aima, et elle lui donna un fils. Robert étant parti pour un pèlerinage d’où il ne revint jamais, Guillaume, encore enfant, se trouva à la tète delà noblesse la plus turbulente de toute la chrétienté.
11 grandit au milieu de l’anarchie et de la trahison. Le désordre finit par se changer en révolte ouverte. Surpris dans sa maison de chasse, à Valognes, par le soulèvement du Bessin et du Cotentin, où l’esprit intraitable des Norrois était le plus vivace, Guillaume n’eut que le temps de traverser en grande hâte le gué de Vire avec les rebelles à ses trousses. Un terrible combat de cavalerie qui eut lieu à Val-des-Dunes (1047), au sud-est de Caen, le laissa maître de son duché, et la vieille Normandie Scandinave s’effaça pour jamais devant la nouvelle civilisation qui se répandait avec la langue et les alliances françaises.
Du reste, Guillaume lui-même symbolise en quelque sorte cette transformation. Nous voyons en lui le vieux monde s’allier étrangement avec le nouveau, le pirate coudoyer rudement l’homme d’Etat.
Guillaume était le dernier, mais le plus terrible des vieux Normands. Cet homme énorme avait une force prodigieuse, une physionomie sauvage, une bravoure désespérée, des colères terribles, des vengeances sans pitié. Il semblait que l’esprit des intrépides loups de mer du Nord qui ne vivaient que de pillage fût incarné en lui. — Ses ennemis mêmes confessaient qu’aucun chevalier du monde ne pouvait se mesurer à Guillaume. Tout jeune qu’il fût, il avait fait tomber sous sa lance les hommes et les chevaux à Val-des-Dunes. Sa nature sauvage se dévoila dans une des aventures de sa jeunesse. Avec cinq soldats seulement, il mit en déroute quinze Angevins, et, aussitôt après, on le vit traverser à cheval le terrain du combat, tenant d’un air de défi son faucon à la main, comme si pour lui la chasse et la guerre ne faisaient qu’un. Aucun homme ne pouvait tendre son arc. Sa massue écrasait les rangs des Anglais et venait s’abattre au