‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 48 sur 255 · GUILLAUME ET LA FRANCE · texte numérisé non relu

GUILLAUME ET LA FRANCE

pied de l’étendard. Lorsque les autres commençaient à désespérer, on voyait grandir son courage et sa force. Sa voix retentissait comme un clairon pour rallier ses hommes lorsqu’ils voulurent fuir à Senlac. Pendant la marche qu’il fit eu hiver pour attaquer Cliester, il descendit de cheval, se mit à la tête de ses troupes épuisées, et travailla de ses propres mains à ouvrir une route dans la neige.

Aussi cruel qu’audacieux, aucune pitié n’arrêtait sa vengeance. Quand les assiégés d’Alençon, pour se railler de sa naissance, accrochèrent des peaux aux murs de la ville, en criant : u Voilà pour le tanneur ! » Guillaume, pour se venger, arracha les yeux de ses prisonniers et leur coupa les pieds et les mains qu’il lança dans la ville. Après sa plus grande victoire, il refusa une tombe au corps de Harold. Des milliers de paysans du Hampsliire furent chassés de leurs foyers parce que Guillaume voulait le terrain pour sa chasse; et il fallut plus de cent ans pour réparer ses ravages en Norlhumbrie. Ses plaisanteries mêmes avaient quelque chose de cruel et d’impitoyable. Quand Guillaume fut devenu vieux, Philippe de France se permit de rire de son obésité pesante et de la maladie qui le confinait dans son lit à Rouen : « Le roi Guillaume est au lit comme une femme en couches. « — « Quand je me lèverai, répondit Guillaume, j’irUi à la messe dans le pays de Philippe avec mille cierges pour célébrer mes relevailles, et ces cierges seront des incendies. » Au temps de la moisson, il accomplissait son vœu et mettait le leu aux villes, aux champs et aux hameaux de la frontière française.

On retrouve ce même caractère sauvage dans la solitude dont il s’entoure : il se soucie peu de l’affection ou de la haine des hommes. Son expression cruelle, sa fierté, son mutisme, ses explosions de fureur, répandaient la terreur dans la cour. « C’était un homme fort, terrifiant tous ceux qui l’approchaient. » Telle fut l’oraison funèbre que lui firent ses sujets. La bienveillance dont il fit preuve envers Anselme ne faisait que mettre plus en relief sa dureté habituelle. Sa colère était silencieuse et terrible. « Il n(e parlait à aucun homme, et aucun homme n’osait lui parler » , quand il apprit que Harold était monté sur le trône. Ce n’est que dans la solitude des forêts qu’il semblait se trouver à l’aise. « Il aimait les animaux des bois comme s’il eût été leur père » ; et pour tuer un cerf ou une biche, il fallait avoir soin d’échapper aux regards du duc. Cet isolement sauvage de sa vie se retrouve dans sa mort. A peine avait-il rendu le dernier soupir, que les prêtres et les nobles s'enfuirent, laissant son corps nu et abandonné sur le sol.

Guillaume et la France. — Ce fut par son propre génie que, de simple duc normand, Guillaume s’éleva au premier rang et devint le plus grand homme d’ICtat de son temps. Son pouvoir grandissant excitait la jalousie du comte d’Anjou, Geoffroy Martel, dont l’infiuence réussit à

changer en inimitié les sentiments favorables que la France portait au duc. En face du danger, Guillaume, le brillant chevalier de Val-des-Dunes, devint un habile stratégiste. Quand Farinée française passa la frontière, il se tint prudemment sur ses flancs jusqu’à ce qu’une division, qui avait campé dans la petite ville de Mortemer, eût été surprise et mise en pièces par des soldats normands. Une seconde division était encore tenue en échec par le duc lui-même, quand Raoul de Toesny, montant sur un arbre, leur cria la défaite de leurs camarades: «Levez-vous, Français, vous dormez trop longtemps, allez enterrer vos amis tombés à Mortemer. » Une seconde invasion plus formidable encore fut repoussée avec la même habileté (1058). Guillaume, impassible, laissa piller les villes et les abbayes, ravager le Bessin, saccager Caen, puis, tout à coup, au moment où, pour envahir le riche pays de Lisieux, la moitié de l’armée avait déjà traversé la Dives, le duc se jeta sur l’arrière-garde et la força au combat. Ainsi qu’il l’avait prévu, la marée montante vint grossir la rivière et couper en deux les forces françaises. Resserrés sur une chaussée étroite, décimés par les flèches normandes, chevaliers, fantassins, train de bagage, tout fut enveloppé dans un même désastre. Pas un homme n’échappa, et le roi de France, obligé sur l’autre rive d’assister impuissant à cette lutte, ne rentra dans son palais que pour y mourir.

Le pouvoir de Guillaume allait grandissant; à la mort de Geoffroy Martel (1060), il était certainement sans rival parmi les seigneurs de France. Il soumit aisément le Maine, qui, situé entre l’Anjou et la Normandie, avait été pendant dix ans sous la domination angevine; et la Bretagne, unie d’abord aux ennemis de Guillaume, fut obligé de se courber sous cette main de fer.

Guillaume et la Normandie. — Malgré toutes ces luttes à l’extérieur, Guillaume s’occupait activement de son duché. C’était une rude besogne que de maintenir l’ordre et la paix parmi ces turbulents seigneurs, de vrais brigands. « Les Normands ont besoin d’être foulés aux pieds et écrasés sous une volonté ferme’? , disait un de leurs poètes ; « celui qui les tiendra en bride les. mènera où il voudra. ?? Guillaume « ne put jamais aimer un voleur ?? . La protection qu’il accorda au commerçant et au paysan excita pendant dix ans des révoltes incessantes chez ses barons. Quelques membres de sa propre famille se mirent à la tête des mécontents et appelèrent le roi de France à leur aide. Mais les victoires de Mortemer et de Varaville livrèrent les rebelles à sa merci. Les uns allèrent pourrir au fond de ses donjons, car, malgré sa cruauté, Guillaume avait horreur de verser le sang; les autres furent envoyés en exil et rejoignirent les conquérants de Sicile et d’Apulie.

Lorsque la paix fut établie dans le pays, Guillaume entreprit de réformer l’Eglise. L’archevêque de Rouen, Malgcr, qui ne s’occupait que de chasses

Page 1