ÉTABLISSEMENT DES JUIFS
il consultait des hommes sages et capables, et, d’après leurs conseils, il recherchait avec soin les hommes les plus versés aussi bien dans les choses profanes que dans les choses divines pour diriger l’Église de Dieu. » Mais toutes loyales qu’elles fussent, les réformes du Roi tendaient directement à augmenter son pouvoir. Les évêques et les abbés nouvellement établis étaient déjà, par leur origine, séparés de leurs troupeaux : leur influence sur la population fut encore diminuée par ce fait que les causes ecclésiastiques ne furent plus jugées par les tribunaux des hundreds où l’évêque siégeait côte à côte avec le magistrat civil, mais par la cour particulière de l’évêque. Cette mesure amena plus tard des difficultés pour la couronne, mais à l’époque qui nous occupe, elle isola le clergé et le maintint dans la dépendance du Roi.
Celui-ci s’arrogea une absolue suprématie sur l’Église. L’évêque devait prêter serment comme le baron. Aucun vassal royal ne pouvait être excommunié sans l’autorisation du Roi, aucun synode ne pouvait prendre une décision sans la soumettre à son assentiment, aucune lettre papale ne pouvait être publiée dans le royaume sans sa permission. Guillaume était le seul souverain de son temps qui eût le courage de repousser les prétentions que la cour de Rome commençait à élever. Quand Grégoire VII lui demanda de rendre hommage pour son royaume, le Roi répondit par un refus. « Je n’ai jamais voulu rendre hommage jusqu’ici » , dit-il, a et je ne veux pas le faire maintenant. Je ne l'ai jamais promis, et je ne sache pas que mes prédécesseurs aient fait hommage aux vôtres. »
Établissement des Juifs. — La principale garantie des droits de la couronne était la richesse et la puissance personnelle du Roi. Malgré la grande quantité de terres accordées par Guillaume aux nobles et aux guerriers, il resta néanmoins le plus grand propriétaire de tout le royaume. Les redevances, strictement perçues,, venaient augmenter le riche trésor de Winchester, fruit du butin fait à la conquête sur les vaincus.
Guillaume trouva une source de revenus plus abondants encore dans les marchands juifs qui l’avaient suivi en Angleterre et qui, grâce à sa protection, s’étaient établis dans un grand nombre de villes anglaises. Ils habitaient des quartiers séparés qui prirent le nom de « Ghettos » . Le Juif n’avait aucun droit civil dans le pays. Le quartier où il vivait était, comme la forêt du Roi, exempt de la loi commune. Il était la chose du Roi : sa vie et ses biens étaient à la merci du souverain. Mais il était trop utile à posséder, pour qu’on pût faire fi de lui. Le marchand juif ne pouvait plaider devant les cours ordinaires. La justice lui était rendue dans une cour spéciale qui avait son siège dans une chambre du palais de Westminster. Cette chambre prit du mot hébreu stai'r le nom de « Star room » ou Chambre étoilée. Le Juif était protégé contre la haine du peuple : il pouvait
célébrer librement son culte, élever des synagogues et gérer toutes ses affaires ecclésiastiques sous la direction du grand rabbin. Aucune mesure ne pouvait être plus avantageuse au royaume en général. Les Juifs étaient les seuls capitalistes de l’Europe, et, malgré leurs exactions, ils donnèrent au commerce anglais une impulsion inconnue jusque-là. Grâce aux prêts des Juifs, le siècle qui suivit la conquête vit s’élever de tous côtés des châteaux et des églises. Leur exemple renouvela l’architecture domestique. Les bâtiments qui, à Lincoln et à Saint-Edmundsbury, portent encore le nom de u maisons des Juifs » , furent pour ainsi dire les premières maisons de pierre qui vinrent remplacer les simples cabanes des bourgeois anglais.
Leur influence ne fut pas seulement industrielle. Par leurs relations avec les écoles juives de l’Espagne et de l’Orient, ils provoquèrent un véritable réveil scientifique. Une école de médecine juive paraît avoir existé à Oxford. Adélard de Bath revint de Cordoue très- versé dans les sciences mathématiques, et Roger Bacon lui-même étudia sous la direction des rabbins anglais. Mais pour les rois, les Juifs constituaient simplement un revenu. Les biens qu’ils accumulaient leur étaient arrachés quand le Roi en avait besoin; si la persuasion ne suffisait pas, on employait la prison et la torture. C’étaient les biens des Juifs qui remplissaient le trésor royal quand éclataient les guerres ou les révoltes. C’était dans les coffres hébreux que puisaient les rois normands pour tenir la noblesse en respect.