‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 77 sur 255 · LUTTE ENTRE THOMAS ET HENRI II · texte numérisé non relu

LUTTE ENTRE THOMAS ET HENRI II

Lutte entre Thomas et Henri IL — Le primat, après un énergique refus, apposa son sceau à cette constitution, mais il se rétracta bientôt, et le sauvage ressentiment auquel se livra le Roi mit tout l’ avantage moral de la lutte du côté de l’archevêque. Des accusations calomnieuses furent lancées contre lui. Au concile de Northampton, on l’avertit que sa vie était en danger, et tous lui conseillaient de se soumettre. Mais ce fut en présence des difficultés que le courage de cet homme se montra dans toute sa grandeur. Saisissant sa crosse épiscopale, il entra dans la Cour du Roi, interdit aux nobles de le condamner et en appela au Saint-Siège. « Traître! traître! » lui cria-t-on, quand il se retira. Se retournant vivement à ces mots, il riposta avec colère : « Si j’étais un chevalier, mon épée me vengerait de cet injuste outrage! » A la tombée de la nuit, il s’enfuit sous un déguisement et atteignit la France par la Flandre (1 164).

Cette lutte se poursuivit sans trêve pendant six ans. A Rome et à Paris les agents des deux partis intriguaient l’un contre l’autre. Henri s’abaissa aux actes de persécution les plus indignes. Il chassa d’Angleterre tous les parents du primat, et confisqua les terres de l’Ordre de Pontigny pour obliger les moines de ce monastère à refuser un asile à Thomas. De son côté celui-ci lassait la patience de scs amis par sa violence et ses excommunications, aussi bien que par l’obstination avec laquelle il réclamait dans les Constitutions cette addition a si c’est conforme à l’honneur de l’Eglise » , addition qui dans la pratique eût neutralisé toutes les réformes du Roi. Le Pape conseillait la douceur, le roi de France lui retira momentanément son appui, les religieux qui entouraient Thomas l’abandonnèrent à leur tour, a Relève-toi » , disait l’un d’eux à son cheval abattu sur la route, « relève-toi, si c’est conforme à l’honneur de l’Eglise et de mon Ordre. »

Mais aucun avertissement, aucune désertion n’ébranla la résolution du primat. Henri, craignant l’excommunication papale, se décida enfin à faire couronner son fils par l’archevêque d’York, au mépris des privilèges de Canterbury. Mais le Pape, à qui ses récents succès en Italie avaient rendu les mains libres, s’interposa entre les deux ennemis et amena le Roi à un semblant de soumission. L’archevêque fut autorisé à rentrer en Angleterre après une entrevue avec le Roi à Fréteval (1170). Son retour à Canterbury fut accueilli avec enthousiasme par les habitants du Kent. « Voila l’Angleterre! » s’écrièrent ses clercs en apercevant la ligne blanche des côtes. « Vous souhaiterez être loin d’ici avant cinquante jours », répondit tristement Thomas, et sa prédiction prouvait à quel point il connaissait le caractère de Henri. Il était maintenant au pouvoir du Roi, et des ordres avaient déjà été donnés pour son arrestation, lorsque quatre chevaliers de la cour, excités par un violent accès de fureur du Roi, passèrent la mer et pénétrèrent dans le palais de l’archevêque. Après une discussion orageuse avec le primat dans son appartement, ils se retirèrent pour

HENRI II

prendre leurs armes, et les clercs en profitèrent pour entraîner Thomas clans l’église. Comme il atteignait les marches conduisant du transept au chœur, les cris de ses persécuteurs éclataient dans le cloître. Il faisait presque obscur dans l’église à peine éclairée, a. Où est le traître? » s’écria Réginald Fitzurse. Le primat se retourna résolument : « Me voici, dit-il, non un traître, mais un prêtre de Dieu » , et, redescendant les marches du chœur, il se plaça contre un pilier en face de ses ennemis. Toute la bravoure, toute la violence de son ancienne lie de chevalier semblaient renaître, tandis qu’il renvoyait à ses assaillants leurs attaques et leurs menaces. « Vous êtes notre prisonnier! » cria Fitzurse, et les quatre chevaliers s’emparèrent de lui pour le traîner hors de l’église, a Ne me touchez pas, Réginald ! 73 s'écria-t-il à son tour ; « brigand que vous êtes, vous me devez fidélité. « Et confiant dans sa vigueur naturelle, il le repoussa brutalement. ^ Frappez, frappez 7) , riposta Fitzurse, et Thomas tomba sous leurs coups redoublés. Un suivant de Ranulf de Broc du bout de son épée répandit sur le solia cervelle de l’archevêque : « Allons-nousen » , dit-il triomphalement, « le traître ne se lèvera plus. »

Henri et les barons. — Ce meurtre brutal fut accueilli avec un cri d’horreur par toute la chrétienté. Des miracles s’accomplirent sur la tombe de Becket, il fut canonisé et devint le plus populaire de tous les saints anglais. Grâce aux actives négociations de Henri, le Roi échappa à l’excommunication dont le Pape l’avait menacé pour venger ce crime. En principe, les constitutions de Clarendon furent partiellement annulées et la liberté d’élection rendue aux évêques et aux abbayes. Mais en réalité, la victoire resta à Henri II. Pendant tout le cours de son règne les évêques restèrent fidèles à sa cause, il garda la haute main dans les élections ecclésiastiques, et la cour royale continua d’affirmer son autorité sur la juridiction épiscopale. Cette grande lutte terminée, Henri put s'occuper d’une autre œuvre importante : de la réforme judiciaire.

Le grand Écuage. — Il avait déjà profité de son expédition contre Toulouse pour lancer un coup décisif contre les nobles en remplaçant leurs services personnels par un impôt en argent, levé sur chaque fief. Par cet écuage ou ^ argent du bouclier » , le Roi diminuait la puissance militaire des nobles, et en même temps il se créait des ressources qui lui permirent de se passer de ses vassaux en temps de guerre et de les remplacer par des soldats mercenaires.

Enquête des shérifs (1170). — D’autres mesures vinrent réduire les droits de justice de la noblesse. O11 rétablit les tournées de juges; ils eurent l’ordre de pénétrer dans les manoirs des barons, et de faire enquête sur leurs privilèges. L’office de shérif fut retiré aux principaux nobles des

ORDONNANCE DK S ARMES (1181).

comtés et confié aux hommes de loi et aux serviteurs de la cour, parmi lesquels étaient déjà choisis les juges du tribunal suprême.

Révolte du fils de Henri. — Le ressentiment des barons trouva une occasion de s'exprimer quand le fils aîné du Iloi, que son père avait fait couronner comme son successeur au trône d’Angleterre, se réfugia soudain auprès du roi de France et demanda à être mis en possession de son royaume.

La France, la Flandre et FKcosse formèrent une ligue contre Henri. I ne armée française s’avança sur Rouen, tandis que deux des plus jeunes fils du Roi, Richard et Geoffroy, prenaient les armes en Aquitaine. En Angleterre, une descente de mercenaires flamands, sous la conduite du comte de Leicester, avait été repoussée près de Saint-Edmundsbury par les vassaux restés fidèles. Mais, dès que Louis eut envahi la Normandie, le roi d’Angleterre vit la révolte éclater de toutes parts. Les Ecossais passèrent la frontière, le comté d’York fut soulevé par Roger de Mowbray, les comtés du centre par le comte de Ferrers et ceux de l’est par Hugues Rigod, tandis que la flotte flamande se préparait à soutenir l’insurrection en faisant une nouvelle descente en Angleterre.

Henri sentit que le meurtre de l’archevêque pesait encore sur lui, et son premier acte, au milieu de tous ces dangers, fut d’aller se prosterner devant le tombeau du nouveau martyr et de se soumettre à une flagellation publique en expiation de son crime. A peine avait-il accompli cette pénitence, qu’une série de victoires dispersa tous ses ennemis. Le roi d’Ecosse, Guillaume le Lion, surpris par les Anglais à la faveur d’un épais brouillard, fut fait prisonnier par Ranulf de Glanville, et la retraite des Ecossais amena la soumission de tous les rebelles (1174). Avec son armée de mercenaires, Henri réussit à faire lever le siège de Rouen et à soumettre ses fils.

Ordonnance des armes (1181). — Cette révolte de la noblesse si facilement réprimée servit de prétexte à Henri pour réduire encore le pouvoir des grands. La réforme la plus importante fut 1’ « ordonnance des armes » (assize ofarm ), qui rétablit la milice nationale telle qu’elle existait avant la conquête. En substituant F « écuage > au service militaire, la couronne s’était affranchie de l’appui des barons et de leurs vassaux; cette ordonnance remplaçait l’organisation féodale abolie par le rétablissement de l’ancienne loi militaire qui obligeait tout homme libre à servir pour défendre le royaume. Chaque chevalier était tenu de se procurer la cotte de mailles, le bouclier et la lance ; -chaque propriétaire libre devait se pourvoir d’une lance et d’un haubert; chaque bourgeois et chaque homme libre sans fortune, d’une lance et d’un casque de fer. La levée générale de la nation armée dépendait uniquement de la volonté du Roi.

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