É T A B L I S S E M E N T DES ANGLAIS
même de traiter avec ces ennemis, ne fut abordée. Nous voyons même que Gildas ne dit rien de leurs chefs ni de leurs aventures.
Établissement des Anglais. — En dépit de ce silence, nous savons pourtant de quelle manière la société anglaise se forma et grandit dans la contrée nouvellement conquise. L’extermination des Bretons ne fut que le prélude de l’établissement des vainqueurs. Ce qui nous frappe dans cette nouvelle Angleterre, c’est que la nation qui s’éleva sur les ruines de la civilisation romaine fut une nation purement germanique. Dans les autres contrées conquises parles Germains : en Gaule, en Espagne, en Italie, la religion, la vie sociale, l’ordre administratif conservèrent le caractère romain. En Bretagne, au contraire, l’influence de Borne s’éteignit et ne fut plus qu’une vague tradition du passé. Les restes des anciennes villes, les débris de mosaïques, les médailles que nous découvrons encore dans les champs, sont les vestiges de ce monde romain anéanti par l’épée des Anglais. Avec lui disparurent ses lois, sa littérature, ses coutumes, sa religion. La nouvelle Angleterre devint une contrée païenne, et la religion de U/oden et de Thunder triompha de la religion du Christ. Seuls, parmi les Germains qui attaquèrent Borne, les Anglais rejetèrent la foi de l’empire qu’ils aidaient à détruire. Partout ailleurs, les prêtres chrétiens servirent de médiateurs entre les Barbares et les peuples conquis. En Bretagne, la rage des assaillants se déchaîna surtout contre le clergé. Les rivières, les habitations, les frontières, les jours de la semaine reçurent les noms des dieux qui venaient prendre la place du Christ.
Mais, quoique l’Angleterre semblât, un moment, être devenue un pays sauvage d’où la civilisation avait fui, elle portait en elle les germes d’une vie supérieure à celle qui en avait été arrachée. Nous trouvons de nouveau, à la base de cette société anglaise, l’homme libre que nous avons déjà vu sur les rives de la mer du Nord, tour à tour cultivateur, juge ou prêtre. Malgré la brutalité et l’avidité qu’il déploya pendant la lutte, lorsqu’il se trouva en présence de la civilisation bretonne, un tel homme ne pouvait être uniquement: un destructeur.
La guerre était à peine terminée, que le soldat, devenu fermier, élevait sa demeure près des amas de pierres hantées des esprits, derniers vestiges de la villa qu’il avait brûlée. Les familles anglaises, assemblées par groupes sur les parties du sol conquis que le sort leur assignait, n’étaient plus unies entre elles uniquement par les liens du sang, mais aussi par l’existence qu’elles menaient ensemble sur le même territoire, entre les mêmes limites. Dans ces petits villages de Bretagne, la vie redevint ce qu’elle avait été dans la mère patrie. Chacun d’eux vit s’élever, au centre des chaumières, sa petite éminence avec son arbre sacré ; chacun d’eux eut ses limites bien marquées et posséda son assemblée de sages pour rendre la justice et choisir parmi les ^ eorls * des chefs pour la paix ou la guerre.
L’Angleterre et la conquête. — Sur deux points seulement l'organisation primitive de la société anglaise fut altérée lors de rétablissement sur le sol breton. La guerre eut pour résultat rétablissement de la royauté. Il est probable que dans leur première patrie où chaque tribu choisissait son propre ealdorman, les Anglais ignoraient ce (pie c’est qu’un roi. Mais dans une guerre telle que celle qu’ils firent aux bretons, il était indispensable d’avoir un chef unique auquel pussent obéir toutes les tribus engagées dans la conquête du Kent ou du Wessex. Un tel chef acquit bientôt une puissance plus grande que celle d’un simple chef temporaire. Les fils de Hengest devinrent rois du Kent, ceux d’Ælla, rois du Sussex.
Les Saxons occidentaux ont laissé le récit de l’élection solennelle de Cerdic, qu’ils avaient choisi pour roi. Par suite de l’établissement de la royauté, les villages, les différentes communautés se trouvèrent unis plus étroitement que par le passé. L’usage qui accordait au nouveau chef la possession de tout le territoire inoccupé ou possédé en commun lui permit de s’entourer d’june bande de guerriers, compagnons, serviteurs ou a thegns » choisis par lui. Il les récompensait par des dons ; peu à peu les « thegns « constituèrent une véritable noblesse qui supplanta les ce eorls* de l’ancienne société anglaise.
-La création de la royauté et de la noblesse militaire ne fut pas le seul résultat de la guerre; elle enfanta aussi l’esclavage. 11 y avait toujours eu parmi les Anglais, comme chez tous les peuples germains, une classe d’hommes non libres ; mais le nombre de ces esclaves qui n’avait pas changé lors de la conquête de la Bretagne, fut considérablement augmenté par les guerres qui s’élevèrent entre les Anglais victorieux. Le rang même ne pouvait saliver de l’esclavage celui qui avait été fait prisonnier. Du reste, l’esclavage était souvent accueilli avec une sorte de reconnaissance par le malheureux qu’il sauvait de la mort. C’est ce que nous voyons dans l’histoire d’un noble guerrier qui était tombé, blessé, dans une bataille que se livraient deux tribus anglaises; il fut amené comme esclave dans la maison d’un thegn, non loin de là. Il voulut se faire passer pour un paysan, mais son maître devina la fraude, c* Tu mérites la mort, lui dit-il, u puisque mes frères et mes parents sont tombés dans le combat. » Mais, par respect pour son serment, il lui laissa la vie et le vendit à un Frison, à Londres. Ce Frison devait être un de ces marchands qui, à cette époque, amenaient à Rome des captifs anglais pour les vendre sur le marché. Mais la guerre n’était pas la cause unique des progrès de l’esclavage. Les dettes et les crimes contribuèrent aussi à accroître le nombre des hommes « non libres » . La famine poussait les hommes « à courber la et tête sous le joug pour avoir de la viande dans les mauvais jours » . Le débiteur qui était incapable de payer sa dette jetait à terre son épée et sa lance d’homme libre, prenait. eu main la pioche du laboureur et se plaçait comme esclave entre les mains d’un maître. Le criminel, dont la famille