‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 81 sur 255 · MORT DE RICHARD · texte numérisé non relu

MORT DE RICHARD

de craie et qu’une étroite langue de terre rattachait seule au plateau, s’élevait à trois cents pieds au-dessus de la rivière la forteresse principale. Ses ouvrages avancés, les murs qui la réunissaient à la ville et aux retranchements de la Seine ont presque disparu ; mais ni le temps ni la main de l’homme n’ont pu détruire ses fortifications mêmes. On voit encore le fossé taillé profondément dans le roc, avec des casemates creusées des deux côtés. On voit les murs crénelés de la citadelle et l’immense donjon dominant les toits bruns et les pignons enchevêtrés des Andelys. Devant ces ruines, nous comprenons la joie triomphante du royal architecte quand il vit son œuvre s’élever vers le ciel : « Qu’il est beau, mon enfant, cet enfant de deux ans seulement ! »

Mort de Richard (1199). — La facile soumission de la Normandie le jour où Château-Gaillard tomba aux mains de Philippe prouva plus tard la clairvoyance qu’avait eue Richard en faisant élever cette forteresse. Mais la clairvoyance et la sagacité s’alliaient chez lui à une violence brutale, à un mépris absolu du point d’honneur. Dans la trêve qui interrompit la guerre contre Philippe, Richard s’était engagé â ne pas fortifier les Andelys, et trois mois après il construisait Château-Gaillard. « Je le prendrai, quand ses murs seraient de fer ! » s’écria Philippe dans son indignation. « Je le garderai, quand ses murs seraient de beurre « , riposta son ennemi d’un ton de défi.

Les Andelys faisaient partie du 'territoire de l’Église, et l’archevêque de Rouen, quand Richard s’en saisit, mit toute la Normandie en interdit. Le Roi s’en moqua, et obtint par ses intrigues auprès du Pape que la censure fût retirée. Une pluie de sang, qui terrifia ses courtisans, ne l’ébranla pas davantage. « Si un ange du ciel lui avait demandé d’abandonner son œuvre, dit un froid observateur, il lui aurait répondu par une malédiction. ^ Après douze mois de travail acharné, la frontière normande était fortifiée, et Richard put librement attaquer Philippe.

Il ne lui manquait plus que de l’argent, et quand il apprit qu’un trésor avait été découvert sur le territoire du Limousin, rien ne put le retenir. On racontait que le seigneur de Clialus avait trouvé douze chevaliers en or assis autour d’une table d’or. En tout cas, un trésor venait d’être mis au jour, et Richard, avec la rapacité de sa race, résolut de s’en emparer. Il mit le siège devant le château de Clialus, qui sut se défendre. Alors te Roi proféra les menaces les plus violentes. Il jura qu’il les pendrait tous, hommes, femmes, enfants à la mamelle. Au milieu de ses malédictions, une flèche vint le frapper. Il mourut comme il avait vécu, pardonnant avec générosité à l’archer qui l’avait tué, et outrageant au milieu des plus amères moqueries les prêtres qui l’exhortaient à se repentir et à restituer le bien mal acquis (1199).

La perte de la Normandie. — A sa mort, la jalousie de province à province éclata violemment. Jean fut reconnu roi d’Angleterre et de Normandie, tandis que l’Anjou, le Maine et la Touraine se soumettaient à Arthur, fils du feu duc de Bretagne, Geoffroi, frère aîné de Jean.

L’ambition de Philippe, qui soutenait sa cause, fut fatale à Arthur. Les Angevins se levèrent en masse contre les troupes françaises avec l’aide desquelles Philippe s’était annexé le pays, et Jean finit par être reconnu comme le maître de tout l’héritage fraternel (1200). La lu(te recommença peu après, mais elle se termina tragiquement : une marche rapide de Jean lui permit de surprendre Arthur au siège de Mirabeau. Ce malheureux prince, fait prisonnier, fut emmené à Rouen et assassiné, croit-on, par son oncle luimême.

Ce crime amena la révolte du Poitou; l’Anjou et la Touraine se donnèrent à Philippe, qui marcha droit sur la Normandie (1203). Il s’en empara avec une rapidité qu’explique l’absence de toute résistance populaire. Un demi-siècle plus tôt, la vue d’un Français dans le pays aurait fait prendre les armes à tous les paysans depuis Avranches jusqu’à Dieppe. Il n’en était plus ainsi, et sauf Rouen, chaque ville successivement se soumettait sans coup férir à l’approche du roi de France.

La conquête était à peine accomplie que la Normandie était déjà la plus fidèle des provinces françaises. Ce succès était du en partie à la sage libéralité avec laquelle Philippe accueillit les prétentions des villes à l’indépendance et au gouvernement personnel, en partie aussi à l’habileté et aux forces militaires qu’il déploya dans cette conquête. Mais l’absence de toute opposition avait, comme nous l’avons vu, une cause plus profonde. Pour le Normand, passer de Jean à Philippe, c’était passer d’un maître étranger à un autre, et, des deux, Philippe lui était encore le moins antipathique. Entre la France et la Normandie, il y avait eu autant d’années d’alliance que de luttes; entre la Normandie et l’Anjou se dressait tout un siècle de haine. Il y a plus, cette soumission à la France ne faisait que rendre effective une dépendance qui avait toujours existé en théorie. Philippe entrait dans Rouen comme le suzerain de ses ducs, tandis que la soumission à la maison d’Anjou était la plus dure de toutes : la soumission à un égal.

Jean avait conscience de l’état des esprits en Normandie; aussi abandonna-t-il tout espoir de résistance dès le commencement de la guerre, quand il vit échouer sa tentative pour délivrer Château-Gaillard, qu’assiégeait Philippe. L’habileté avec laquelle les mouvements furent combinés atteste la science militaire de Jean. Les assiégeants étaient divisés en deux corps d’armée séparés par la Seine. La masse des troupes campait sur les prés, dans la courbe de la Seine, tandis qu’une division était restée sur l’autre rive pour occuper la vallée du Gambon et s’approvisionner dans h' pays environnant. Jean se proposa de couper en deux l’armée française,

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