LE ROI JEAN (1204-121 G
Auguste eu traversant la Manche pour aller capturer quelques vaisseaux français et mettre le feu à la ville (le Dieppe.
Jean, vassal du Pape. — Au moment où tout paraissait lui réussir, Jean recula tout à coup. La révélation d’un danger imminent au cœur même de son royaume vint le réveiller de sa dédaigneuse inaction. 11 s’était mis en garde, dès les débuts de sa lutte avec l’Eglise, contre toute velléité de révolte de la part des barons, en exigeant qu’ils remissent leurs enfants en otage entre ses mains. Il avait écrasé un soulèvement en Irlande au milieu même de l’interdit et déjoué, par une marche rapide, les tentatives de rébellion qu’innocent III avait su exciter en Écosse et dans le pays de Galles. D’horribles cruautés avaient marqué son triomphe; il contraignit Guillaume de Braôse, l’un des plus puissants seigneurs des Marches, à aller mourir en exil, tandis que sa femme et ses enfants expiraient, dit-on, en prison, dans les tortures de la faim.
Pendant ce temps, Jean ne cessait d’accabler les nobles, restés fidèles par crainte, d’outrages plus cruels que la mort : impôts illégaux, saisies de leurs châteaux, préférence accordée aux étrangers et, ce qui pis est, tentatives contre l’honneur de leurs femmes et de leurs filles. Incapables de résister ouvertement, les barons, d’un accord presque unanime, se iniregt à conspirer en secret, promettant à Philippe-Auguste de se joindre à lui s’il débarquait en Angleterre, tandis que le roi d’Ecosse et Lleivcllyn entretenaient une active correspondance avec le Pape. Peu à peu la désaffection gagnait le pays tout entier ; aussi esf-ce en connaissance de cause quoie diacre Pandolplie somma Jean de se soumettre au Pape; mais s il se soumit , ce fut par des calculs ambitieux encore plus que par crainte. Malgré la bassesse de sa nature , il possédait au plus haut degré, comme nous l’avons déjà dit, l’habileté politique des princes de sa race. Dans la combinaison d’une ligue formidable contre Philippe-Auguste il se montra supérieur, comme diplomate, à Henri II lui-même. Au midi, les barons du Poitou étaient tout prêts à le soutenir ; il acheta l’alliance du comte de Flandre et obtint de son neveu Otton, l’un des prétendants au trône impérial, la promesse de lui venir en aide avec les chevaliers allemands. Mais pour mener à bien cette ligue, il fallait de toute nécessité se réconcilier avec le Pape; car aucun des alliés, à l’exception peut-être d’Otton, n’aurait jamais consenti à combattre à côté d’un excommunié. Jean se décida donc â se soumettre, mais avec quelle effronterie et quel cynisme! Nonseulement il promit de recevoir Langton, et de dédommager le clergé de ses pertes : non-seulement il s’humilia jusque dans la poussière devant les évêques exilés, mais il excita le mépris et l’indignation de sa cour en déposant solennellement sa couronne et ses royaumes entre les mains du légat, qui les lui rendit à condition qu’il prêterait au Saint-Siège, comme vassal, serment de foi et d’hommage (1213)*
KTIE NNE LANGTON.
La bataille de Bouvines (1214). — A cette nouvelle, l’Angleterre tressaillit de honte : jamais on n’avait senti l'honneur national à ce point compromis. « Il est l’homme lige du Pape » , répétait-on de toutes parts, « il a déshonoré le titre de roi, d’homme libre, il s’est abaissé au rang de serf. » Cet acte était cependant un vrai coup de maître, au point de vue politique. L’armée française se mit en marche avec une hâte fiévreuse ; mais pendant sa marche vers les Flandres cinq cents vaisseaux anglais, sous le commandement du comte de Salisbury, fondirent sur la flottequi suivait cette armée le long des côtes, et la détruisirent entièrement.
La grande ligue, si longuement préparée par Jean, entra enfin en campagne. Tandis que le Roi lui-même, ralliant ses hommes en Poitou, franchissait la Loire et s’emparait d’Angers, le berceau de sa famille, Otton et son armée allemande s’unissaient aux troupes des comtes de Flandre et de Boulogne et à un corps de mercenaires anglais, et envahissaient ld France par le nord. Philippe-Auguste semblait perdu, et cependant c’est de son succès que dépendaient les libertés anglaises; mais en cette occasion la France fut digne d’elle-même et de son roi ; les milices bourgeoises de chaque ville volèrent au secours de Philippe ; des prêtres conduisaient leurs troupeaux à la bataille après avoir béni les bannières. Les deux armées se rencontrèrent près du pont de Bouvines, entre Lille etTournay. Dès le commencement de la journée, la fortune tourna contre les envahisseurs. Les Flamands lâchèrent pied tout d’abord ; les Allemands, placés au centre de l’armée alliée, furent bientôt accablés par les Français; enfin l’évêque de Beauvais, se précipitant, la masse d’armes à la main, sur le comte de Salisbury, qu’il étendit roide mort, enfonça par une charge furieuse l’aile droite, uniquement composée d’Anglais. La nouvelle de ce complet désastre parvint à Jean dans le Midi, où Louis de France avait arrêté sa marche victorieuse. Abandonné de la noblesse poitevine, il se vit obligé de rentrer précipitamment en Angleterre, humilié et bafoué.
Étienne Langton. — C’est à la victoire de Bouvines que l’Angleterre doit la Grande Charte. Jean s’était promis de tirer vengeance de la noblesse immédiatement après sa soumission au Pape; mais il remit l’exécution à son retour triomphal, après la campagne de France. Les barons, encouragés à la résistance par le sentiment du danger, s’étaient refusés deux fois à servir le Roi en pays étranger : en premier lieu, à cause de son excommunication ; puis, après sa réconciliation avec le Saint-Siège, sous prétexte qu’ils n’étaient pas obligés de le suivre dans des guerres continentales. Jean avait frémi de colère, mais l’heure de la vengeance n’avait pas encore sonné. Il était parti pour le Poitou, rêvant de grandes victoires qui mettraient Philippe-Auguste et la noblesse anglaise à sa merci. A son retour, il trouva les barons ouvertement ligués contre lui, u au nom de la justice et de la liberté » .
Le temps des conspirations secrètes était passé depuis longtemps ; celui qui avait amené un pareil changement n’était autre qu’Étienne Langton, archevêque de Canterbury. A son arrivée en Angleterre, il s’était posé immédiatement, comme primat du royaume, en champion des anciennes lois et coutumes anglaises contre le despotisme des rois. A l’exemple d’Anselme, qui avait résisté ouvertement à Guillaume le Roux, et de Théobald, qui avait sauvé l’Angleterre de l’anarchie au temps d’Etienne de Blois, Langton résolut de tenir tête au Roi, et d’arracher l’Angleterre à son joug de fer. Dès sa première entrevue avec Jean Sans terre, il lui demanda de jurer d’observer les lois d’Edouard le Confesseur, qui se trouvaient être une sorte de résumé des libertés nationales, et protesta énergiquement, malgré sa dignité ecclésiastique , contre l’hommage rendu au Pape. Il répondit aux menaces de Jean contre les barons, au moment du départ du Roi pour le Poitou, par des menaces d’excommunication s’il se permettait de toucher à un cheveu de leurs têtes en dehors de la stricte légalité. Mais l’archevêque ne se contenta pas de cette lutte partielle ; son ambition était de rétablir l’ancienne liberté. Dans une réunion secrète des barons à Saint-Paul, il leur fit connaître la Charte de Henri Ier, qui fut acceptée avec enthousiasme; le terrain delà lutte était enfin trouvé, grâce à la sagacité de l’archevêque.
Tout dépendait maintenant du résultat de la campagne de France; la défaite de Bouvines vint enfin dissiper toute crainte; et, peu après le débarquement de Jean, les barons se réunirent à Saint-Edmundsburj , et jurèrent sur l’autel de demander au Roi et (le lui arracher, s’il le fallait, par la force des armes, l’observation de la Charte de Henri Ier et des lois d’Edouard le Confesseur. Les barons se présentèrent en armes devant le Roi, à la Noël de 1214, et exposèrent leurs revendications. Au bout de quelques mois, Jean se trouva complètement abandonné; presque tous les nobles et les prélats s’étaient tournés contre lui; les commissaires royaux, envoyés aux cours provinciales pour plaider sa cause, revinrent lui annoncer que personne ne voulait lui venir en aide
Les barons, réunis à Brackley, renouvelèrent leurs demandes : « Que ne me demandent-ils mon royaume ! » s’écria Jean dans un accès de fureur. Il repoussa toutes les propositions. La nation entière se lève comme un seul homme ; Londres ouvre ses portes aux barons commandés par Robert Fitz-Walter, « le maréchal des armées de Dieu et de la sainte Eglise « . A son exemple, Lincoln et Exeter s’unissent aux barons. L’Ecosse elle pays de Galles promettent des secours, et la noblesse du Nord vient se joindre à la noblesse du Sud, réunie à Londres. Jean se vit en peu de temps presque seul à la tête de sept cavaliers, en face d une nation tout entière en armes. 11 en appela au Pape, leva des mercenaires : c’était trop tard. Le tyran s’inclina devant la nécessité et, la rage au cœur, convoqua les barons pour conférer avec lui à Runnymede.