CHAPITRE III
Le 15 juin 1215. — On choisit pour lieu de la conférence une île sur la Tamise, entre Staines et Windsor. Le Roi campait sur Tune des rives, tandis que l’armée des barons couvrait de l’autre côté les plaines marécageuses connues sous le nom de Runnymede. Les délégués se rencontrèrent dans I ile qui se trouvait entre les deux camps ; mais ces négociations ne servaient qu a voiler les intrigues de Jean pour obtenir une soumission sans condition. La Grande Charte fut cependant discutée, acceptée et signée par le Roi en un seul jour.
On conserve au Musée britannique un exemplaire sur parchemin de la Grande Charte, racorni et roussi par le temps et les flammes, où pend encore un sceau royal. Il est impossible de ne pas se sentir pénétré d’un profond respect en regardant cet antique monument des libertés anglaises ; on peut voir de ses yeux, palper de scs propres mains la Charte, cette Grande Charte qui a servi de siècle en siècle aux revendications de tous les patriotes anglais, et qui est le fondement inébranlable de l’indépendance politique de l’ Angleterre. En somme, cette Charte n’offrait rien de nouveau, et ne prétendait mettre en avant aucun principe inconnu jusquelà. Elle reposait entièrement sur la charte de Henri Ier; les additions qu’on y avait faites se bornaient presque à reconnaître et à légaliser les réformes administratives et judiciaires de Henri II; mais aux phrases vagues des premiers textes les barons avaient substitué des termes clairs et précis, afin de tenir en bride l’ambition des princes de la maison d’Anjou que les vieilles coutumes ne suffisaient pas à contenir. En un mot, la Grande Charte marque la transition entre l’époque des droits traditionnels transmis par les souvenirs du peuple et confirmés officiellement par son chef naturel l’archevêque primat, et l’ère prochaine des lois et constitutions écrites, ainsi que des assemblées parlementaires.
Sources : Le texte de la Grande Cliarle a été publié par le professeur Stubbs dans les Select Charters avec d’excellents commentaires. M. Pearson en a donné une utile analyse.
L’Église savait bien, quand il le fallait, défendre ses droits, comme nous l’avons déjà vu à propos de l’interdit; aussi les seules clauses de F ancienne charte qui n’aient etc modifiées ni dans le fond ni dans la forme se rapportent-elles toutes aux privilèges ecclésiastiques. Par contre, on précisa et l’on rendit d’une netteté indiscutable les articles concernant les libertés de la nation en général, la sécurité des propriétés et des personnes ; le droit des Anglais à une justice égale et à un bon gouvernement est définitivement établi. « Nul homme libre « , y est-il dit, a ne peut être arrêté et emprisonné ou dépossédé de ses biens, ou mis hors la loi ou spolié de quelque façon que ce soit : nous nous engageons à ne sévir et à ne laisser sévir contre aucun homme libre que par le jugement de ses pairs, et conformément aux lois. » Cet article est la base même de tout le système judiciaire anglais. * Nous promettons » , lit-on plus loin, c. de ne jamais trafiquer de la justice, et de nous montrer toujours équitable et impartial. » Les réformes importantes des règnes précédents y étaient formellement confirmées; les juges des assises, par exemple, étaient tenus de faire leur tournée quatre fois par an, et la Cour des plaids communs 11e devait plus suivre le Koi dans ses voyages, mais au contraire choisir une résidence fixe. Mais, sous un prince comme Jean, les dénis de justice étaient moins à craindre que l’établissement d’impôts illégaux. Richard avait déjà, pour payer sa rançon, augmenté le droit d’écuage établi par Henri II, et ressuscité, sous le nom de carucage, le Danegeld ou impôt foncier; il avait même eu l’audace de s’emparer de la laine des Cisterciens et des objets précieux des églises, et de frapper d’impositions les biens mobiliers et immobiliers. Sous le règne de Jean, le droit d’écuage devint exorbitant, et le Roi ne se fit aucun scrupule d’élever les aides, de faire payer des amendes et des rançons, à son bon plaisir, sans le consentement des barons. La Grande Charte mit un terme à cet abus par l’article suivant sur lequel est fondé tout le système constitutionnel de l’Angleterre : à l’exception des trois aides ordinaires du droit féodal qui n’avaient jamais cessé d’être payées àla couronne, aucune aide ou droit d’écuage ne put être dorénavant établi sans le consentement du Grand Conseil du royaume. On avait pourvu aussi à la composition de ce Grand Conseil ; la noblesse et le clergé devaient être convoqués par lettres officielles, et les grands vassaux avertis par les shérifs et baillis quarante jours avant l'ouverture; un grand nombre d’impôts illégaux furent abolis ou réduits à un taux modéré ; on réforma les abus auxquels donnait lieu le droit de tutelle, et les veuves se trouvèrent protégées contre les mariages auxquels les rois les contraignaient, pour remplir les coffres de leur trésor.
La Charte et le peuple. — Ces réformes ne profitaient pas seulement à la noblesse qui en avait pris l’initiative, mais à la nation tout entière. Etre assuré d’obtenir bonne et sévère justice, n’était-ce pas là un