JEAN ET LA CHARTE
bienfait pour tontes les classes de la société? On avait même pensé à mettre dans la Charte un article spécial pour la protection des droits du pauvre. En cas de forfaiture ou de félonie, il était interdit de toucher aux propriétés d’un homme libre, et s’il s’agissait d’un commerçant ou d’un paysan, on ne pouvait confisquer ni les marchandises ni les charrues, d’après ce principe qu’on doit laisser même aux plus criminels les moyens de gagner leur pain. Les sous-tenanciers ou fermiers se trouvaient ainsi protégés contre les violences de leurs seigneurs, au même titre que les barons contre les exactions de la couronne.
Les villes, délivrées des surtaxes arbitraires, voyaient leurs privilèges municipaux confirmés et jouissaient du droit de rendre la justice ellesmêmes, de discuter librement leurs propres affaires et d'arrêter leurs règlements commerciaux. « La cité de Londres » , dit la Grande Charte, « jouira comme auparavant de toutes ses vieilles libertés et franchises sur terre comme sur mer. De plus, nous accordons à toutes les autres cités et villes, à tous les bourgs et ports de notre royaume leurs anciennes libertés et coutumes. » On retrouve encore l’influence de la classe commerçante dans deux articles de la Charte : l’un garantit aux marchands étrangers la liberté d’aller et de venir, de vendre et d’acheter ; l’autre prescrit l’ uniformité des poids et mesures dans toute l’étendue du royaume.
Il restait une question à résoudre, et ce n’était pas la moins difficile ; il s’agissait d’assurer l’observation du nouvel ordre de choses établi par la Grande Charte : les abus criants furent facilement réprimés, les otages rendus à leurs familles, les étrangers bannis du royaume ; mais comment contrôler les actes d’un souverain à qui personne ne pouvait se fier? Aussi fut-on obligé d’établir un conseil de vingt-quatre barons choisis par le corps même de la noblesse pour contraindre le roi Jean à observer la Charte; à la moindre infraction, on avait le droit de lui déclarer la guerre. La Charte enfin fut officiellement proclamée par tout le royaume par ordre exprès du Hoi, et chaque assemblée de district ou de ville fut appelée à en assurer le maintien.
Jean et la Charte. — «. Ils m’ont donné vingt-quatre rois ! « s’écria Jean dans un accès de fureur ; et, dans sa rage impuissante, il se roulait sur le plancher en mordant de la paille et des morceaux de bois. Puis, se calmant tout à coup, il redevint l’habile diplomate que nous connaissons. Quelque temps après, il quitta Windsor à cheval, longea la côte méridionale, et visita les Cinq Ports, attendant des secours du continent et du Pape, son suzerain.
En effet, si Jean avait consenti à se soumettre au Saint-Siège, ce n’était pas sans dessein prémédité. Tandis qu’innocent III rêvait un vaste empire chrétien dont le Pape serait le chef, imposant la justice et la piété aux
rois, Jean se flattait, de son côté, que la protection du Saint-Siège lui permettrait de se livrer sans crainte à ses instincts tyranniques, et de désigner aux foudres de l'Église tous scs ennemis politiques. Ses envoyés étaient déjà à Rome lorsque le pape Innocent, irrité de cette révolte contre son vassal, furieux devoir méconnaître son autorité de suzerain, annula la Grande Charte et suspendit Étienne Langton de ses fonctions d'archevêque primat.
L'automne amena au roi Jean une armée de mercenaires d’outre-mer qui lui permit de marcher contre les troupes désorganisées des barons. Il oblige par la famine Rochestcr à se rendre, et s'avance vers le nord par les comtés du centre, tandis que les mercenaires se répandent sur tout le pays comme des sauterelles. De Rerwick, le Roi revient en vainqueur sur Londres pour y enfermer les barons que le Pape venait de frapper d’excommunication; la ville même était mise en interdit. Mais les bourgeois jetèrent un défi à l’autorité du Saint-Siège : « Le Pape » , disaient-ils, « n’a rien à voir aux affaires séculières » , paroles qui semblent annoncer les plaintes futures des Lollards; aussi, sur le conseil de Simon Langton, frère de l'archevêque, les cloches furent-elles sonnées et la messe célébrée comme par le passé.
Les barons comprirent enfin qu’opposer des troupes aussi indisciplinées que des milices urbaines et provinciales à l’armée aguerrie du roi Jean, c’était pure folie. Aussi, en désespoir de cause, se tournèrent-ils vers la France pour y chercher du secours. Philippe-Auguste attendait depuis longtemps l’occasion de se venger du roi Jean; son fils Louis accepta la couronne d’Angleterre avec empressement, malgré les menaces du pape Innocent, et débarqua à l’île de Tlianet avec des forces considérables.
Ainsi que les barons l’avaient prévu, les mercenaires français du roi Jean refusèrent de se battre contre leur souverain : cet incident changea subitement la face des choses. Abandonné de presque tous ses partisans, le Roi se vit obligé de se replier sur les Marches galloises, tandis que son rival entrait à Londres et recevait la soumission de la plus grande partie de l'Angleterre. Douvres résistait encore obstinément aux troupes du prince Louis, défendue par Hubert de Bourg, et attendant toujours du secours du roi Jean. Celui-ci, après s’être emparé de Lincoln par d’habiles manœuvres, se dirigeait vers le sud pour délivrer cette importante forteresse, lorsqu’on traversant le Wasli son armée fut surprise par la marée, et tous les bagages, ainsi que le trésor royal, disparurent dans les flots.
Mort de Jean (1216). — Le tyran, trompe dans ses espérances, se trouvait à l'abbaye de Swineshead lorsque la fièvre le saisit ; sa gloutonnerie empira le mal, et il n’entra à Newark que pour y mourir. Sa mort amena une véritable révolution. Son fils Henri était encore mineur (il n'avait pas plus de dix ans) ; aussi l'autorité passa-t-elle tout entière aux mains