‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 95 sur 255 · EDMOND U IC II · texte numérisé non relu

EDMOND U IC II

querelles de leurs maîtres, et contre les haines invétérées du nord et du midi de F Angleterre qui armaient les étudiants écossais contre ceux du comté de Kent? A la tombée de la nuit, de jeunes mauvais sujets se répandaient bruyamment dans les rues, une torche à la main, assommant, en dépit du guet, les bourgeois sur le pas de leur porte. De temps à autre on entendait parler du pillage d’une ou deux maisons du ghetto, par une bande de jeunes clercs qui avaient voulu faire disparaître toute trace de leurs dettes et engagements. Une simple querelle de cabaret dégénérait bien vite en une vraie bataille, pendant laquelle on entendait sonner le tocsin à l’église universitaire de Sainte-Marie et à l’église municipale de Saint- Martin. Chaque crise politique ou religieuse était précédée de désordres dans la rue. L’Angleterre a-t-elle à se plaindre des exigences de la papauté, aussitôt le légat est assiégé dans la maison de l’abbé d’Osney, et une sanglante bataille entre les gens de la ville et ceux de l’Université prélude à la guerre des Barons. ^ Quand Oxford joue du couteau » , dit une vieille ballqde, « l’Angleterre tout entière a bientôt tiré l’épée. »

Edmond Rich. — Cette effervescence des esprits était l’indice d’une grande activité intellectuelle. En effet, la soif ardente de la science et l’admiration exaltée pour une vie toute de dévouement réunissaient des milliers de personnes autour du plus pauvre savant, et faisaient accueillir à bras ouverts les Frères mendiants. Edmond Rich (qui devint plus tard archevêque de Canterbury et fut canonisé après sa mort) quitta à Page de douze ans Abingdon, sa ville natale, où une ruelle porte encore son nom, pour se rendre à Oxford. 11 s’installa dans une auberge appartenant à l’abbaye d’Eynsham, où son propre père s’était retiré du monde. Sa mère, une des femmes les plus pieuses de son temps, n’avait pu lui donner, faute d’argent, qu’un cilice qu’il promit de porter tous les mercredis. Il .n’était pas d’ailleurs beaucoup plus pauvre que tous ses condisciples. Dès son arrivée, il se plongea dans l’étude et se distingua par son ardeur au travail et sa piété toute mystique. Un soir, au crépuscule, comme les ombres envahissaient l’église Sainte-Marie et que la foule des étudiants et des professeurs s’était écoulée par les bas côtés, le jeune garçon resta debout devant la statue de la Vierge, et, sans qu’on le vît, plaçant un anneau d’or à son doigt, il promit de ne jamais prendre d’autre fiancée. Après plusieurs années d’études qu’interrompaient de temps à autre les épidémies de fièvre qui sévissaient si cruellement parfois dans les rues populeuses et malsaines de la cité universitaire, il alla terminer ses études à Paris en compagnie de son frère Robert, mendiant sur son chemin pour pouvoir arriver à cette Université, si célèbre dans l’Europe occidentale. A Paris, une donzelle lui fit une cour si assidue, malgré sa tonsure, qu’Edmond consentit à lui fixer un rendez-vous, où il alla, accompagné de graves fonctionnaires de l’Université ; lorsqu’un peu plus tard la fille

LES UNIVERSITÉS

en vint à faire pénitence, elle avoua qu’ils « avaient chassé à coups de fouet l’Eve pécheresse qui était en elle » .

Reste fidèle à ses virginales fiançailles, Edmond retourna en Angleterre, où il devint le professeur le plus populaire de toute l’Université. On lui doit l’introduction à Oxford de l’ctude de la Logique d’Aristote. Nous nous l’imaginons très-bien dans la petite chambre qu’il avait louée près de la chapelle de la Vierge, vêtu d’une longue robe grise tombant jusqu’à terre, se livrant à d’austères dévotions et vaincu par le sommeil au milieu de sa leçon même, après une nuit blanche passée en prières ; d’une grâce et d’une amabilité toutes françaises, et passionné pour la science au point de refuser à ses élèves de fixer ce qu’ils lui devaient. « Cendre et poussière », voilà ce que cela vaut, disait-il avec une nuance d’orgueil, en jetant dédaigneusement son argent sur le rebord poudreux de sa fenêtre, d’où quelque élève l’emportait parfois en courant. Mais la science même a scs épreuves et ses difficultés ; pendant de longues années sa bibliothèque se composait uniquement d’un Ancien Testament et d’un exemplaire des Décrétales, et rien ne lui paraissait plus dur que de se sevrer ainsi complètement de toute étude profane. Un jour, il vit en songe le fantôme de sa mère dans la chambre où il étudiait ses figures de mathématiques, u Qu’est-ce que cela? ^ semblait-elle dire, et saisissant la main droite de son fils, elle traça sur la paume trois cercles entrelacés portant chacun le nom d’une des personnes de la Trinité, u Que ces signes-là soient désormais tes diagrammes. » Et, disant cela, la vision s’évanouit.

Les Universités et la féodalité. — Cette légende fait admirablement ressortir le véritable caractère du nouvel enseignement et l’antagonisme inévitable entre l’Eglise et l’Université. L’Église et la féodalité, ces deux piliers de la société du moyen âge, se trouvaient toutes deux également menacées par cette puissance nouvelle sortie tout à coup de leur sein. En. effet, la féodalité reposait sur le morcellement du territoire, sur la séparation entre royaume et royaume, entre baronnie et baronnie, sur les distinctions de sang et de race, sur la suprématie de la force matérielle et brutale, sur des devoirs dépendant du lieu où l’on vivait et de la classe à laquelle on appartenait.

L’organisation de l’Université était au contraire comme une protestation vivante contre cet isolement. Les plus petites écoles ne restaient pas purement locales, mais s’ouvraient à toutes les nations de l’Europe A Padoue comme à Paris, non-seulement chaque province de France, mais chaque pays avait sa place marquée parmi les nations de l’Université. Le latin servait de langue universelle au-dessus des divers idiomes nationaux. Une large communauté intellectuelle, une émulation généreuse remplaçaient les mesquines rivalités qui divisaient les provinces et les royaumes.

Les Universités réalisaient enfin ce que l’Eglise et l’Empire avaient vai-

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