LES UNIVERSITÉS ET L’ÉGLISE
loi
nement tente sans pouvoir l'accomplir : l’union de toutes les nations chrétiennes en une vaste confédération. Aussi Dante se sentait-il aussi peu dépaysé dans le quartier latin, au pied de la montagne Sainte-Geneviève, que sous les arcades de l'université de Bologne ; des étudiants d'Oxford errant de pays en pays portaient les écrits de Wiclef aux bibliothèques de Prague. En Angleterre, cette fusion des provinces fut moins difficile et moins laborieuse que partout ailleurs ; mais, même là, cette œuvre d'union intellectuelle ne se faisait pas d'elle-même. Les querelles entre les gens du Nord et les gens du Midi, qui troublèrent si longtemps la discipline de l'Université d'Oxford, prouvaient du moins qu'ils se trouvaient enfin réunis. Ici comme ailleurs, l'esprit libéral de l'Université calmait bientôt les petites jalousies de clocher. A la suite des dissensions qui menacèrent au treizième siècle la prospérité de l'Université de Paris, on vit des Normands et des Gascons prendre place aux cours d'Oxford, à côté des étudiants anglais. Plus tard, au temps de la révolte d’Owen Glyndwyr, des centaines de jeunes Gallois se trouvaient parmi les étudiants d'Oxford.
Ce monde universitaire était organisé en démocratie ; le fils du noble y vivait sur un pied d’égalité parfaite avec le plus pauvre des étudiants. La richesse, la force physique, l'adresse aux armes, l’orgueil du sang et de la race, tout ce qui constituait l'essence même de la féodalité, ne comptaient pour rien à l’Université. L'Université était un Etat, qui se gouvernait à sa guise, et dont on devenait citoyen par des titres purement intellectuels. C'était la science seule qui donnait la maîtrise. Le droit d'enseigner n’était accordé qu'à celui qui se montrait plus savant que ses compagnons, dans cette aristocratie de l'intelligence où toutes les distinctions de classes disparaissaient. La libre association des maîtres se réunissait régulièrement à l’église Sainte-Marie, un peu comme la libre assemblée des Florentins à Santa Maria Xovclla. Ils avaient tous le droit de donner leur avis et le droit de voter. Le trésor et la bibliothèque étaient administrés par les maîtres. C'étaient eux qui nommaient aussi tous les fonctionnaires, proposaient et sanctionnaient les nouveaux règlements. Le chancelier même, délégué tout d’abord par l’évêque, fut élu bientôt par le corps même des professeurs, dont il était le chef.
Les Universités et l'Église. — Si les tendances démocratiques de l'Université étaient une constante menace pour le système féodal, l'Eglise de son côté se sentait encore bien plus profondément ébranléepar l'esprit de libre recherche qui se faisait partout sentir. En apparence, FUniversite n’était qu’un corps ecclésiastique ; élèves et professeurs, quel que fût leur âge, étaient considérés comme clercs et par ce fait même affranchis de la juridiction des tribunaux civils et des autorités laïques : ils relevaient uniquement de l’évêque et des autorités ecclésiastiques.
Ce caractère est plus frappant encore dans le mode de nomination du ^
LES UNIVERSITÉS
chancelier, qui n’était pas à l’origine, comme nous l’avons déjà vu, un fonctionnaire de l’Université, mais bien un représentant du clergé ou plutôt de l’évêque de Lincoln, dont l’immense diocèse comprenait aussi Oxford.
Cette apparente identification de l’Eglise et de l’Université ne rendait que pins choquante la divergence de leurs tendances. Les questions ecclésiastiques et théologiques qui avaient jusqu’alors absorbé le meilleur des forces intellectuelles de l’humanité, perdirent beaucoup de leur importance lorsqu’on élargit le programme des études. La renaissance classique, la découverte du monde antique, si noble, si libre, animé d’un esprit si large au point de vue politique, avaient fait pénétrer le scepticisme et le doute dans l’esprit de gens qui s’étaient contentés jusque-là d’une foi aveugle. Abélard déclarait la raison supérieure à la foi; les poètes florentins discutaient en souriant de l’immortalité de Taine, et Dante même, si hostile aux idées de ses contemporains, mettait sur le même rang Virgile et Jérémie. Le grand empereur Frédéric II, le représentant le plus remarquable de l’esprit nouveau, ^ la Merveille du monde » , au dire de ses contemporains, était considéré par la moitié de l’Europe comme un mécréant. Les sciences physiques, si longtemps interdites par l’Eglise comme tenant à la magie, commencèrent alors à renaître ; mais là encore se présentait un nouveau danger pour la foi des chrétiens, car ce genre d’études les mettait constamment en rapport avec les Juifs et les mahométans. Aussi Roger Iîacon ne considérait-il pins les livres de rabbins comme l’œuvre du diable, ni Adélard de Bath les étudiants de Cordoue comme de vils pourceaux.
Les progrès de la science furent longs et difficiles ; nous avons sur ce point le témoignage de Roger Bacon : « Il se passa du temps » , dit-il, « avant qu’un seul des livres philosophiques d’Aristote eût été répandu dans le monde savant. Ce n’est que pendant mon séjour à Paris que l’on traduisit la Philosophie naturelle et la Métaphysique, avec les commentaires d’Averrhoès et autres philosophes ; mais ces livres furent interdits jusqu’à Tan 1237, à cause de la théorie sur l’éternité de la matière, du livre III sur la divination par les songes {De Somniis et Vigiliis) , et de plusieurs passages imparfaitement traduits. La Logique ne fut admise et enseignée que très-tard dans les Universités ; saint Edmond, l’archevêque de Canterbury, fit le premier connaître les Eléments aux étudiants d’Oxford, et j’ai vu maître Hugo, qui expliqua te premier en public le second livre des Analytiques; il n’y avait que très-peu de maîtres qui s’occupassent d’Aristote, en comparaison de la foule de ceux qui expliquaient les auteurs latins. 11 n’y en eut pour ainsi dire aucun jusqu’à Tan de grâce 1292. »
Roger Bacon (1214-1292). — Nous verrons plus tard avec quelle énergie l’Eglise lutta contre cette marée toujours montante de la pensée
RCGEll BACON (1214-1292).
libre, et comment elle reconquit la direction des Universités, grâce aux Ordres mendiants. En attendant, c’est parmi les Frères eux-mêmes que la science universitaire trouva son plus illustre représentant. La vie de Roger Bacon comprend le treizième siècle presque tout entier ; il était fils d’ardents royalistes qui furent réduits à la misère à la suite des guerres civiles. Il fit ses études à Oxford, où Edmond d’Abingdon l’initia aux œuvres d’Aristote ; de là, il passa à l’Université de Paris, où il dépensa tout son patrimoine en travaux coûteux et en expériences. « Depuis ma jeunesse», écrit-il, « j’ai étudié à fond les langues et les sciences; j’ai recherché l’amitié des hommes les plus réputés pour leur savoir, et aidé, autant qu’il m’était possible, les jeunes gens à apprendre les langues, la géométrie, l’arithmétique, à fabriquer des tables, des instruments de mathématiques et plusieurs autres choses utiles. » On ne peut se faire une idée des difficultés qu’il eut à surmonter. Il ne possédait aucun instrument, aucun moyen défaire des expériences. « Sans instruments de mathématiques » , dit-il, « on ne peut approfondir les sciences; or, il était impossible d’en trouver en France, et l’on ne pouvait en faire fabriquer à moins de deux à trois cents livres. De plus, il faudrait avoir de meilleures tables des mouvements planétaires depuis la création jusqu’à la fin du monde, sans qu’il soit besoin de les vérifier presque chaque jour; mais ces lables-là vaudraient une rançon de roi. J’ai souvent essayé de fabriquer des tables de ce genre, mais je me suis vu arrêté par le manque d’argent et par la bêtise de mes collaborateurs. »
A cette époque, il était très-difficile, quelquefois même tout à fait impossible, d’avoir des livres, a On ne peut acheter les œuvres d’Aristote, d’Avicenne, de Sénèque, de Cicéron » , dit Roger Bacon, « sans de grandes dépenses ; les principaux ouvrages des deux premiers n’ont pas été traduits en latin , et quant aux. autres, leurs œuvres ne se trouvent ni dans les bibliothèques ordinaires ni ailleurs. J’ai fait, par exemple, vainement demander, dans les différentes parties du monde, l’admirable traité de Cicéron sur la République ; il en est de même pour les œuvres de Sénèque et pour plusieurs traités de morale que j’ai en vain cherchés pendant plus de vingt ans. »
Ces quelques lignes suffisent à nous révéler la persévérance de Roger Bacon, sa soif de science et son indomptable énergie. Il revint à Oxford en qualité de professeur, où il se montra plein de dévouement pour ses élèves, comme le prouve l’histoire de Jean de Londres, jeune garçon de quinze ans, qu’il avait remarqué pour son intelligence : « Lorsqu’il vint à moi, tout jeune encore et dans le plus complet dénûment », écrivait-il au Pape,
« je l’ai nourri et instruit pour l’amour de Dieu, à cause de sa grande simplicité de cœur et de sa merveilleuse facilité au travail, qualité que je n’ai jamais rencontrée chez aucun jeune homme à un degré aussi éminent. Depuis cinq ou six ans, c’est-à-dire à partir du jour où vous m’avez confié
ICO
LES UNIVERSITÉS
son éducation, je lui ai enseigné gratuitement les langues, l'optique et les mathématiques. Il n'y a pas à Paris un savant qui possède plus à fond la philosophie, et si jusqu'à présent il n'a pu montrer les fleurs et les fruits de son savoir, il ne faut l’attribuer qu’à sa grande jeunesse et à son inexpérience ; mais je suis convaincu qu'il surpassera en science tous les érudits de France et d’Italie, s'il continue comme il a commencé. «
Le secret orgueil avec lequel il fait allusion à son système d'instruction est justifié par le développement qu’il sut donner à l’enseignement des sciences à Oxford ; c’est de ses propres cours, sans doute, qu'il s’agit, lorsqu’il dit qu' u on n’a jamais enseigné l'optique ni à Paris ni ailleurs, sauf à deux reprises à l'Université d'Oxford» * Il avait fait une étude approfondie de cette science pendant dix ans; mais cet enseignement tombait sur un sol stérile, car les tendances du siècle étaient tout à fait opposées à l'étude des sciences et de la philosophie. Grâce à l’extension du commerce et aux progrès de l'esprit de liberté et de justice, l’activité intellectuelle prenait une direction toute pratique, plus profitable que la spéculation abstraite. D'ailleurs, l’élan d’enthousiasme pour l'instruction qui avait soulevé pendant un moment l’Europe entière allait se ralentissant; seule l'étude du droit était restée en honneur et conduisait aux dignités de l'Eglise et de l’État; la théologie et la philosophie étaient tombées dans un complet discrédit; quant à la littérature proprement dite, elle n’existait pour ainsi dire plus.
Après quarante ans d’études acharnées, Bacon se trouvait, selon ses propres expressions, « abandonné, oublié, enterré ». Il semble avoir joui pendant un temps d’une certaine aisance ; mais ce temps-là n’avait pas été de longue durée. « Pendant vingt ans je me suis entièrement adonné à l’étude des sciences, et, contrairement aux habitudes de tous mes contemporains, j’ai dépensé plus de deux mille livres à faire des expériences, à acheter des instruments, des tables, à apprendre des langues étrangères; ajoutez à cela tous les sacrifices que j’ai faits pour m’attirer la bienveillance des hommes compétents et me procurer de bons collaborateurs. » Ruiné et déçu dans ses espérances, flacon écouta les conseils de son ami Grosseteste, et, renonçant au monde, il devint Frère mendiant del’Ordre de Saint-François, qui considérait les livres et l’étude comme un obstacle à son œuvre, la prédication populaire (1257).
Il n’avait jusqu’alors, pour ainsi dire, rien écrit; bien plus, ses supérieurs lui interdisaient de rien publier, sous peine de voir confisquer son manuscritet d’êtremisaupain et à l’eau. Uneoccasion inattendue, qu’il saisit avec joie, lui permit enfin de donner carrière à son génie créateur; à la prière de quelques amis, il rédigea une série d’observations sur différents sujets, qui parvinrent au pape Clément IV par l’entremise d’un de ses aumôniers. Le Pape le pria immédiatement, d’une manière très-pressante, d'achever son œuvre. Mais nouvelles difficultés ! Les différents frais maté-