J.’OPUS MAJUS
riels de transcription ou autres devaient monter au moins à soixante livres, et le Pape ne lui avait pas envoyé un sou. Il s’adressa à sa famille; elle était ruinée comme lui ; d’ailleurs, qui aurait voulu prêter à un Frère mendiant ? Ses amis réussir ent enfin à réunir la somme nécessaire en mettant en gage leurs marchandises, dans l’espoir d’être un jour remboursés par Clément IV. Mais ce n’était que le commencement des difficultés ; il fallait, pour plaire au Pape, donner une forme simple et populaire àun sujet éminemment abstrait et scientifique. Ce. qui aurait accablé un autre homme réveilla chez Roger Bacon une énergie presque surhumaine. En un peu plus d’un an, Yannus mirabilis de la science anglaise, l’ouvrage fut entièrement achevé.
Dans sa forme actuelle, l’œuvre principale (Opus majus) comprend un volume in-folio d’une impression serrée ; ajoutez à cela les résumés et les appendices de l’œuvre secondaire ( Opus minus) et de son troisième livre, et vous aurez un in-octavo de plus. Le tout fut envoyé au Pape au bout de quinze mois (1207).
L’Opus majus. — On ne trouve dans cet ouvrage aucune trace de hâte fiévreuse. L 'Opus majus est une merveille pour le plan comme pour les détails de la composition. « Le but de Bacon, dit le Dr Whewell, est de montrer la nécessité d’une nouvelle manière de raisonner en plhl oso phi(% d’expliquer pourquoi les progrès des sciences n’ont pas été plus rapides, de remonter aux sources négligées d’instruction, d’en découvrir de nouvelles, d’exciter les hommes à Faction, en leur montrant les immenses avantages qu’ils en peuvent tirer. » Il a largement rempli son programme. Son ouvrage est comme une encyclopédie de la science de son temps, et il suggère d’heureuses réformes en passant en revue les diverses branches du savoir humain. Bacon est remarquable non-seulement par ses recherches scientifiques, mais aussi par ses observations sur la grammaire et la philosophie, et par l’importance qu'il attache à la correction des textes, à la connaissance des langues, à l’exactitude des traductions. De la grammaire, il passe aux mathématiques, puis à la jdiilosophie expérimentale. On sait que sous le nom de mathématiques on comprenait toutes les sciences physiques. « Depuis trente ou quarante ans que cos sciences sont tombées dans le discrédit, les études complètes et sérieuses n’existent plus pour ainsi dire dans le monde chrétien. Ignorer les mathématiques, c’est se résigner à no rien entendre aux autres sciences ; bien plus, on ne peut alors constater sa propre ignorance et y porter remède. » La géographie, la chronologie, la musique, l’arithmétique, sont successivement passées en revue à un point de vue vraiment scientifique, ainsi que les questions de climats, l’hydrographie et l’astrologie. L’optique est traitée avec de plus grands développements, à cause de la compétence de l’auteur en ces matières ; il étudia à fond l’anatomie de l’œil et discuta tous les problèmes qui ont trait à
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l’optique; en un mot, dit le Dr Whewell, cet ouvrage est à la fois V Encyclopédie et le Novum Organum du treizième siècle. Tous les ouvrages qui suivirent, les petits traités qui ont été tirés récemment de la poussière des bibliothèques, ne sont que le développement du plan magnifique tracé dans Y O pus majus . Le sentiment intime d’avoir fait un chef-d’œuvre peut seul récompenser d’un tel travail; car Roger Bacon ne pouvait s’attendre à être récompensé par l’opinion de ses contemporains. Le Pape ne lui envoya pas un mot d’encouragement. Il n’en tira pour toute récompense, s’il faut en croire un témoignage postérieur, que dépasser quelque temps dans la prison de son Ordre. « Abandonné, oublié, enterré » , le vieillard mourut comme il avait vécu (1294), etc’est à la postérité que revient l’honneur d’avoir dissipé les ténèbres qui s’étaient faites autour de sa mémoire, et inscrit le nom du grand Roger Bacon en tête de la liste des créaleurs de la science moderne.