CHAPITRE V
HENRI III1
Hubert de Bourg. — La mort du comte Maréchal laissa la direction des affaires aux mains d’Hubert de Bourg. A une période de transition comme celle-ci, il fallait un homme de conciliation, et le caractère du nouveau justicier était merveilleusement adapté aux circonstances. Élevé à Técole de Henri H, il avait peu de goût pour la Charte et les libertés nationales, et son idéal politique se réduisait, comme celui de son maître, à une bonne administration, protectrice de l’ordre et des lois. En même temps, très-jaloux, en véritable Anglais qu’il était, de l’indépendànce de son pays, haïssant les étrangers, il refusait de dépenser l’or et le sang des Anglais dans des guerres continentales. Si habile qu’il fût, sa tache était hérissée de difficultés.
Contrarié sans cesse dans son administration par l’ingérence de la papauté, qui avait placé près de lui un légat pour prendre part au gouvernement, comme représentant du tuteur et suzerain du jeune roi, il avait aussi à compter avec les étrangers de l’entourage de Henri III, qui ne cachaient pas leur impatience de voir la maison d’Anjou reprendre son rang de puissance continentale ; enfin, il se trouva, dès son arrivée aux affaires, contraint de mettre un terme aux désordres provoqués par la dernière guerre civile. De puissantes maisons féodales, toujours prêtes à se révolter contre la couronne, s’étaient établies au centre de l’Angleterre après la conquête. Elles avaient été tenues en respect jusque-là par le joug inflexible des rois normands et angevins, et par le voisinage menaçant d’une noblesse créée tout exprès par le Roi. Les domaines de ces « hommes nouveaux » , enrichis par Henri Ier et Henri II, couvraient tout le nord du royaume.
1 Sources: Source principale : Chronique de Saint- A Ib an, par Roger de Wendover et par son continuateur Mathieu Paris. Wendover, dont la chronique s’arrêteà 1235, est complet, mais inexact et trè -partial pour le clergé et la royauté; pour Mathieu Paris, voir à la fin du chapitre. Pour combler les lacunes de cette chronique, consulter les Chroniques de Dunstable, àrW cwerley et de Burton, publiées par M. Luard (A nncilesmonastici ), et les Lettres roijtiles , publiées par le Dr Shirley et précédées d’une préface excellente, qui sont, de même que les lettres patentes et les lettres closes des Rolls sériés, des documents d’une inestimable valeur. Voir aussi, pour les querelles avec le Saint-Siège, les Lettres de Grosselcste, éditées par M. Luard.
HENRI III (1216-1*257)
Unies un instant par la nécessité de lutter contre le roi Jean, les deux noblesses se séparèrent, dès que la paix eut été signée, et le vieux parti féodal reprit son attitude de mépris pour les lois et de défiance vis-à-vis de la couronne. 11 sembla un instant qu'on était revenu aux plus mauvais jours d'Etienne de Blois. Le pouvoir central était heureusement bien armé et comptait d’ardents champions, comme Langton. Hubert de Bourg n’eut pas de peine à soumettre le comte de Chester, le chef des mécontents, effrayé par l’approche des troupes royales et par des menaces d’excommunication. Mais Henri III trouva un ennemi bien plus redoutable encore dans le Français Fauques de Bréauté, shérif de dix comtés, maître de six châteaux royaux, et qui avait fait alliance à la fois avec les barons rebelles etavec Llewelyn de Galles. Les troupes royales mirent le siège devant le château de Bedford, qui résista pendant deux mois. Dès qu’il eut capitulé, Etienne Langton, profitant de l’absence des seigneurs qui étaient à dîner, n’hésita pas à faire un terrible exemple, et ordonna de pendre aux murailles de la forteresse les vingt-quatre chevaliers et leurs vassaux qui formaient la garnison. Ce coup fut terrible pour la puissance des barons, les forteresses se rendirent l’une après l’autre, et l’Angleterre se trouva une fois encore entièrement pacifiée (1224).
Etienne Langton et la Charte. — Les services rendus par le primat pendant la guerre civile n’étaient rien à côté de son dévouement infatigable à la cause de la liberté. Il resta toute sa vie le gardien jaloux de la Constitution. On attribue à l’absence de l’archevêque, en disgrâce à Borne, l’omission dans la Charte publiée après le couronnement de Henri III (1216) de certains articles qui restreignaient les droits du Roi en matière d’impôts; car, dès son retour, ils furent rétablis (1218), et l’on y ajouta un règlement supplémentaire sur les forêts royales, par lequel aucun braconnier ne pouvait être a mutilé ou mis à mort pour avoir tiré sur le gibier du lloi » . On réduisit aussi l’extension exagérée donnée récemment aux forêts royales.
Cependant, la fin des guerres civiles semblait avoir ranimé l’ancienne opposition des ministres du Roi aux mesures libérales ; et comme Langton demandait à Londres, en plein Parlement, une nouvelle consécration de la Grande Charte, William Breiver, un des conseillers royaux, protesta hautement contre cette constitution «arrachée», disait-il, upar laforce, et sans valeur légale » . — « William » , s’écria le prélat avec colère, « si tu aimes Ion maître, ne mets pas en péril la paix du royaume. » Le Roi, effrayé de l’emportement de l’arclievêque, promit d’observer la Charte (1223); et lorsque, deux ans plus tard, le gouvernement fit une demande de subsides au Parlement, l’archevêque et les barons exigèrent en retour une nouvelle promulgation solennelle de la Grande Charte; ce précédent permit dès lors au Parlement de réclamer toujours quelque réforme importante, en échange de ses concessions à la royauté (1224).