A T OLÉRA\GE ET L’ÉGLISE
guerre continentale rendait son existence absolument nécessaire. Jusqu’alors, toutefois, l’armée permanente n’avait aucune existence légale. Le soldat était un simple sujet; il n’y avait aucun moyen de punir les fautes purement militaires, ou d’assurer le maintien de la discipline; le droit que s’arrogeaient les officiers de faire loger les troupes dans les maisons particulières avait été supprimé par la loi. Le bill contre les séditions trancha cette difficulté. Le Parlement conféra aux officiers les pouvoirs acquis pour maintenir la discipline dans l’armée, et prit des mesures en vue du payement régulier de leur solde; mais argent et autorité n’étaient accordés que pour une seule année. Y' Acte de sédition (Mutiny Act) ainsi que le vote des subsides sont restés annuellement renouvelables depuis la révolution, et comme l’Etat ne peut pas plus exister sans argent que l’armée sans discipline et sans solde, la réunion annuelle du Parlement est devenue une nécessité absolue : c’est ainsi que Je plus grand changement constitutionnel de l’histoire anglaise s’est effectué d’une manière indirecte, il est vrai, mais très-efficace.
Quant aux dangers qui venaient du Parlement même, on ne sut pas les combattre avec autant d’adresse. Sous Charles 11, l’Angleterre vit une Chambre, nommée dans un moment de réaction, siéger pendant dix-huit ans sans élections nouvelles. Un bill triennal qui limitait à trois ans la durée du Parlement passa presque sans opposition et n’échoua tout à fait que devant la répugnance invincible et le veto absolu de Guillaume III. Mais on eut plus de peine à trouver un moyen de contre-balancer Pinfluence qu’un roi pourrait prendre sur les Communes en les remplissant de fonctionnaires. Un bill sur les incompatibilités (Place bill) excluant du Parlement toute personne au service de l’État, fut repoussé, avec raison, par la Chambre des lords. L’usage actuel de fermer l’entrée de la Chambre à tous les fonctionnaires subalternes et de garder un certain contrôle sur les affaires de l’État en y admettant les grands officiers de la couronne, cette idée semble n’être venue alors à l’esprit de personne. On ne peut s’empêcher aussi de s’étonner que, tout en réclamant le droit du Parlement de surveiller l’armée et les revenus publics, le Bill des droits ait laissé le contrôle du commerce à la couronne. Ce n’est que plus tard, dans les discussions au sujet des privilèges accordés à la Compagnie des Indes orientales, que les Chambres revendiquèrent et obtinrent sans peine le droit de régler le commerce anglais.
La tolérance et l’Église. — Les résultats religieux de la révolution ne furent pas moins importants que ses résultats politiques. Dans cette lutte en commun contre le catholicisme, les partisans de l’Eglise et les dissidents avaient agi tout à fait d’accord; aussi les projets d’union étaientils devenus tout à coup populaires. Mais la chute de Jacques II vint mettre brusquement fin à ses espérances, et la fondation en Ecosse d une Eglise
presbytérienne, ainsi que la persécution contre les ministres de l’Église épiscopale dans les comtés de l’Ouest, réveillèrent la vieille animosité du clergé contre les dissidents. L’assemblée du clergé rejeta le projet des latitudinariens de modifier le Frayer liook , pour faciliter le retour des non-conformistes, et un Bill d'union présenté au Parlement échoua, malgré l’énergique appui du roi Guillaume. Celui-ci tenta aussi, sans succès, d’admettre les dissidents à l’égalité civile en obtenant l’ abrogation de Y Acte sur les corporations . Du moins l’adoption d’un Acte de tolérance (1G89) assura en pratique la liberté des cultes. Si l’on peut regretter au point de vue religieux l’écliec de la proposition des latitudinariens, cet échec eut les plus heureuses conséquences politiques. Jamais l’Église ne s’était trouvée à la fois aussi puissante et aussi populaire qu’au moment de la révolution, et un rapprochement avec les non-conformistes aurait doublé son influence. On se demande si le clergé, qui a montré tant de répugnance pendant ces deux derniers siècles pour toute espèce de progrès politique, aurait été plus libéral si un pareil changement avait pu s’effectuer; mais il est évident que sa force d’opposition s’en serait énormément accrue. Quoi qu’il en soit, Y Acte de tolérance forma un groupe de congrégations religieuses que leur opposition à l’Église obligeait à soutenir les mesures libérales qu’elle combattait. L’Angleterre, partagée entre deux puissants partis religieux, a évité ce qui fut un écueil pour tant de nations, chez lesquelles la religion s’est identifiée avec la réaction politique. Une scission dans le sein même de l’Église anglicane l’affaiblit plus encore. La doctrine du droit divin était encore très-répandue dans le clergé, mais il avait abandonné celle de l’obéissance passive; le serment d’allégeance au nouveau souverain, exigé de tous ceux qui occupaient des fonctions publiques, fut considéré comme une iniquité par presque tous les ecclésiastiques. Sancroft, archevêque de Ganterbury, ainsi qu’un petit nombre d’évêques et plusieurs membres du haut clergé, refusèrent de prêter serment et traitèrent de « schismatiques » ceux qui y avaient consenti; déposés par un acte du Parlement en tant que « non jureurs « , ils se regardaient, eux et leurs adhérents, comme les seuls véritables membres de l’Église d’Angleterre. La majorité du clergé se soumit par nécessité; mais son irritation contre le gouvernement lut portée à son comble par la prétention du Parlement d’être le maître de l’Eglise, et par la déposition des évêques en vertu d’un acte des Chambres. Les nouveaux prélats, Tillotson, qui devint archevêque de Ganterbury , et Burnet, évêque de Salisbury, étaient des hommes savants et pieux; mais ce ne lut que parmi les uhigs et les latitudinaires que Guillaume et ses successeurs purent trouver des partisans; aussi est-ce à eux seuls” qu’ils donnaient les plus hauts offices de l’Eglise. La rupture qui en résulta entre le haut et le bas clergé brisa la puissance de l’Eglise, et, jusqu’au temps de George, elle fut minée par des querelles intestines. L’irrita-
iion causée par ces mesures ajouta beaucoup aux difficultés de Guillaume.
L’amnistie. — L’esprit général du Parlement n’était pas la moindre de toutes. Dans les Communes, la majorité se composait de wliigs, qui ne pensèrent tout d’abord qu’à redresser les injustices dont le parti wliig avait souffert pendant les deux derniers règnes. On cassa le jugement de lord Russell , ainsi que ceux de Sidney, de Cornisli et d’Alice Lisle. Les lords refusèrent de réhabiliter Titus Oates, malgré l’avis des juges, qui déclaraient sa condamnation contraire à la loi; mais Oates reçut cependant sa grâce et une pension. Les whigs ne se contentèrent pas de redresser leurs griefs, mais exigèrent aussi le châtiment de leurs ennemis. Wliigs et tories, il est vrai, s’étaient unis contre le despotisme de Jacques et avaient pris part ensemble à la révolution ; aussi Guillaume s’efforça-t-il de prolonger cette union en faisant siéger, les uns à côté des autres, les chefs des deux partis dans son premier ministère. Il nomma le tory Danby lord président, fit du wliig Shrewsbury un secrétaire d’Etat, et confia le sceau privé à Halifax, qui formait comme un trait d’union entre ses deux collègues. Mais, sauf dans les moments d’oppression et de commun danger, cette union était impossible. Les wliigs demandaient à grands cris le châtiment des tories qui s’étaient joints à Charles et à Jacques dans leurs actes illégaux, et refusèrent de voter le Bill d'amnistie générale que Guillaume leur proposait.
Le Roi était décidé à empêcher que la révolution qui l’avait placé sur le trône coûtât une goutte de sang et fût suivie de proscriptions. La persécution sous toutes ses formes lui était odieuse ; il ne se sentait de sympathies pour aucun des deux partis en présence, et voyait surtout qu’une lutte à l’intérieur du royaume compromettrait le succès de la guerre. Pendant que les soucis de sa nouvelle dignité l’enchaînaient en Angleterre, la ligue dont il était l’àrne se montrait trop lente dans ses mouvements et trop peu unie pour tenir tête aux armées françaises, si promptes, au contraire, et si résolues dans leurs opérations.
Les troupes de Louis XIV s’étaient repliées sur leurs frontières, mais pour se défendre désespérément. Les tlotfes anglaise et hollandaise, malgré leur jonction; ne purent s’assurer l’empire des mers. La corruption des services publics, la nonchalance et l’incapacité de l’amiral Herbert paralysaient la marine anglaise. Herbert, créé comte de Torrington et nommé commandant de la flotte pour scs services rendus pendant la révolution, laissa, par son indolence, les corsaires français parcourir les mers sans rencontrer aucune opposition. Enfin un combat indécis contre l’escadre française, dans la baie de Bantry, prouva son peu d’expérience. Pendant ce temps, Louis XIV mettait tout en œuvre pour s’emparer de la Manche : les arsenaux français équipaient navire sur navire, et les galères
de la Méditerranée étaient amenées à Brest pour renforcer la flotte. Une victoire des Français sur la côte anglaise aurait été le signal de graves complicalions politiques, car une réaction en faveur de Jacques commençait à se produire dans le peuple à la suite de la guerre, du surcroît d’impôts et de l’expulsion des non jureurs. Ajoutez à cela la panique des tories devant les cris de vengeance des whigs, et surtout la présence de Jacques en Irlande.
Les jacobites, ou partisans de Jacques, commençaient à se rapprocher les uns des autres, et l’on pouvait craindre à chaque instant une insurrection jacobite à l’approche d’une flotte française. Guillaume jugea, avec raison, qu’en cet état de choses, sa cause serait perdue s’il se laissait entraîner à céder aux rancunes des whigs. Il prononça la dissolution du Parlement qui avait repoussé le bill d’amnistie, et en convoqua un nouveau pour mars 1690. Le résultat des élections prouva qu’il avait bien deviné l’opinion de la majorité. Les bourgs étaient irrités contre les wiglis à cause du refus du bill d’amnistie et de leurs efforts pour devenir maîtres des corporations; dans les comtés, tous les pasteurs conduisirent leurs troupeaux au scrutin pour voter contre les whigs. Le nouveau Parlement ramena les tories en grande majorité. Guillaume accepta la démission des plus violents parmi les conseillers wiglis, et mit Danby à la tête des affaires. Au mois de mai, les Chambres votèrent l’amnistie. Ce brusque revirement avait pour but d’assurer aux factions anglaises une trêve momentanée qui lui permettrait d’écraser l’insurrection irlandaise. Tant que Jacques serait à Dublin, la trahison ne pourrait être vaincue à l’intérieur : le danger était imminent, et chaque moment si précieux que Guillaume ne pouvait se lier qu’à lui-même pour mener à bien aussi rapidement que possible cette difficile entreprise.
Bataille de la Boyne (l Pr -ll juillet 1690). — En automne 1689, le maréchal de Scliomberg, un réfugié huguenot qui avait suivi Guillaume en Angleterre, débarqua dans l’Ulster à la tète de quelques troupes ; mais ce débarquement ne fit que surexciter le fanatisme des Irlandais catholiques ; ils s’engagèrent en masse dans l’armée de Jacques II, qui se trouva bientôt en mesure de tenir tête au duc, à Drogheda, avec des forces doubles des siennes. Scliomberg, dont les troupes n’étaient composées que de recrues très-inexpérimentées avec lesquelles il eut été dangereux de courir le risque d’une bataille, se retrancha à Dundalk , dans un camp où des maladies épidémiques lui enlevèrent la moitié de ses hommes, jusqu’au moment où l’hiver obligea les deux armées à se séparer. Pendant les six mois suivants, Jacques, se trouvant à bout de ressources, fit frapper à son usage de la monnaie de cuivre, et les soldats ne vécurent que de pillage. Guillaume, pendant ce temps, luttait avec énergie, de l’autre côté du détroit, pour arriver à mettre enfin un terme à cette guerre d’Irlande. Schom-
BATAILLE DE LA B O Y N E (l er -U JUILLET 1690).
berg reçut dans le courant de l’ hiver des vivres et des munitions, et, au printemps, se vit à la tête d’une trentaine de mille hommes. Louis XIV comprit l’importance de la lutte qui allait s’engager, et envoya à Jacques un renfort de sept mille hommes d’élite, sous les ordres du comte de Lauzun. A peine étaient-ils arrivés en Irlande, que Guillaume débarqua lui-même à Garrickferjus et avança rapidement vers le Sud. Bientôt il fut en face de l’armée irlandaise, et prit position derrière la Boyne : « Je suis ravi de vous voir, messieurs » , s’écria-t-il dans un véritable élan de joie, « et si vous m’échappez, ce sera hien ma faute.» Dès le lendemain matin, I er juillet (a. s. Il n. s.) 1690, l’armée anglaise se précipita dans la rivière; à cette vue, l’infanterie irlandaise, saisie d’une panique soudaine, se disperse honteusement; mais la cavalerie résiste avec tant de bravoure que Schomberg tombe en repoussant une de ses attaques, et le centre anglais est tenu pendant quelque temps en échec. L’arrivée de Guillaume à la tête de l’aile gauche décida de la journée. Jacques, qui s’était plus occupé de protéger la retraite que de faire face à Guillaume, abandonne ses troupes pendant qu’elles se replient sur Dublin, et s’embarque à Kinsale pour la France.
Bien que l’armée jacobite eût été forcée d’abandonner la capitale au vainqueur, elle était toujours acharnée à la lutte. L’incapacité du roi stuart excita le mépris chez ses partisans eux-mêmes : « Changez de roi avec nous» , répliquait un officier irlandais aux Anglais qui le raillaient sur la panique de la Boyne; « changez de roi, et vous verrez si nous ne vous battons pas à notre tour. » Ils furent plus heureux d’ailleurs, dès que Jacques eut quitté l’Irlande. Les Français abandonnèrent avec mépris l’armée en déroute, restée à l’abri derrière les murs de Limerick: «Vous appelez cela des remparts » , disait Lauzun en ricanant; « les Anglais n’auront pas besoin d’employer le canon, ils pourront les renverser avec des pommes cuites. » Vingt mille hommes restaient à Sarsfield, brave et habile officier, qui avait déjà servi en Angleterre et sur le continent. L’audacieuse surprise d’un convoi de munitions pour l’armée anglaise, l’échec d’un effort désespéré pour prendre Limerick d’assaut, enfin l’approche de l’hiver, obligèrent Guillaume à lever le siège. La tournure que prenait la guerre sur le continent le rappelait en Angleterre, et il laissait le soin d’achever sa tâche en Irlande à un homme qui se révélait peu à peu comme un maître dans l’art militaire. Churchill, créé comte de Marlborough, revint de Flandre pour se charger du commandement d’une division qui avait débarqué dans le sud de l’Irlande. Il ne restait que quelques jours avant l’hiver qui allait suspendre les opérations, mais ces quelques jours lurent bien employés. Cork, défendue par cinq mille hommes, lut prise en quarante-huit heures, et Kinsale partagea peu après le sort de Cork. L’hiver laissa le Connaught et la plus grande partie du comté de Munster aux mains des Irlandais; les troupes françaises restaient intactes, et l’arrivée
d'un nouveau général français, Saint-Ruth, avec armes et munitions, encourageait les insurgés; mais, dès les premiers jours de l’été de 1691, Ginkell, général anglais, en s’emparant d’Alhlone, ol>ligea les troupes françaises et irlandaises à lui livrer bataille à Augbrim. Saint-Ruth fut tué et son armée complètement dispersée.
Cette défaite laissa Limerick tout à fait isolé; enfin Sarsfield lui-même se vit contraint de se soumettre à une capitulation (octobre 1691). Deux traités furent conclus entre les généraux anglais et irlandais; par le premier, ilétait stipulé que les catholiques d’Irlande jouiraient, dans l’exercice de leur culte, de toute la liberté compatible avec les lois; on en reviendrait au régime du temps de Charles II. La couronne promettait de convoquer un parlement le plus tôt possible et de protéger les catholiques romains contre toute persécution pour cause de religion. En outre, une convention militaire permettait aux soldats de Sarsfield de le suivre en France, et les dix mille hommes qui composaient son armée préférèrent s’exiler à vivre dans un pays où tout espoir de liberté nationale était à jamais perdu. Lorsque le cri de désespoir des femmes qui assistaient à leur départ se fut éteint, un silence de mort régna sur l’Irlande. Pendant un siècle entier personne ne bougea, mais c’était le calme du désespoir. La plus terrible tyrannie légale dont jamais pays ait souffert vengea l’insurrection qui avait eu lieu sous Tyrconnell. Les vaincus devinrent, suivant l’amère expression de Swift, les fendeurs de bois et les porteurs d’eau de leurs vainqueurs. Rien que les Anglais eussent toujours à redouter des soulèvements locaux, jusqu’à la veille de la Révolution française l’Irlande cessa d’être une cause de danger politique pour l’Angleterre. .
Les complots jacobites. — La guerre d’Irlande, malgré son peu de durée, avait été favorable à Louis XIV, car pendant que Guillaume III combattait à la Boyne, une série de brillants succès relevaient la fortune de la France. En Flandre, le duc de Luxembourg remportait la victoire de Fleurus et le maréchal Catinat battait le duc de Savoie en Italie. Une victoire d’une plus grande importance encore, le dernier avantage que la France devait remporter sur mer, mit un* moment en danger le trône même de Guillaume III. Guillaume n’avait jamais montré plus de sang-froid que lorsqu’il quitta l’Angleterre pour lutter en Irlande contre Jacques II, au moment où les jacobites attendaient avec impatience l’apparition de la Hotte française sur les côtes pour lever l’étendard de la révolte. En effet, à peine s’était-il éloigné, que l’amiral français Tourville prenait la mer avec l’ordre formel de livrer bataille. 11 rencontra l’escadre anglo-hollandaise à Beachy Mead (juillet 1690), et la division hollandaise fut immédiatement engagée. Bien qu’accablée par le nombre, elle lutta énergiquement dans l’espoir que Herbert lui viendrait en aide; mais l’amiral anglais, soit lâcheté, soit trahison, assista sans bouger à l’écrase-