I.ES COMPLOTS JACOB1TES
nient de ses allies et se retira a la tombée de la nuit pour chercher un refuge dans la Iarnise. Cette défaite n’était pas seulement honteuse, elle mettait 1 Angleterre en grand péril, car Tourville' victorieux restait maître delà Manche, et sa présence sur les côtes du Devonsliire invitait les jacobites à la révolte. Mais le mécontentement des tories et des non jureurs disparut à la nouvelle du débarquement des Français en Angleterre. L’incendie de Teignmouth par les marins de Tourville souleva toute la population des côtes de la Manche, et l’issue de la bataille de la Boyne mit (in à tous les rêves d’insurrection en faveur de Jacques II.
La réaction naturelle contre un prince qui se servait de l’étranger pour soutenir sa cause, donna une force toute nouvelle à l’autorité de Guillaume en Angleterre; mais le malheur devait continuer à poursuivre la Grande Ali iance. La présence de Guillaume sur le continent était tellement nécessaire qu’il abandonna, comme nous l’avons vu, son œuvre en Irlande avant de l’avoir terminée et passa en Flandre au mois d’avril 1691. C’était la première fois, depuis le temps de Henri VIII, qu’un roi d’Angleterre paraissait sur le continent à la tête de son armée. Mais les lenteurs des alliés trompèrent les espérances de Guillaume III. Il fut obligé d’assister avec une petite armée au blocus et à la prise de Mons, la place la plus forte des Pays-Bas, par cent mille Français sous les ordres de Louis XIV. L’humiliation était cruelle; aussi la confiance dans la fortune de Guillaume disparut-elle un instant. Le coup fut plus douloureusement ressenti en Angleterre que partout ailleurs. Les espérances factieuses étouffées un instant par l’indignation qu’avait excitée la descente de Tourville se réveillèrent. Des chefs tories, tels que lord Clarendon et lord Dartmouth, entamèrent des négociations avec Jacques II, et quelques-uns des principaux whigs, tels que le comte de Shrewsbury, irrités de. ce qu’ils appelaient l’ingratitude de Guillaume, suivirent leur exemple. Lord Marlborough caressait l’espoir d’une double trahison; il voulait provoquer une insurrection qui renverserait Guillaume, non en faveur de Jacques II, mais en faveur de sa fille Anne, dont l’attachement à la femme du général aurait donné à celui-ci la réalité du pouvoir. On avait encore bien plus de raison de craindre la trahison de l’amiral Ilussell, successeur de Torrington au commandement de la flotte. Sa défection aurait enlevé tout obstacle aux desseins de Jacques, qui se préparait, avec l’aide deLouisXIV, à tenter un nouvel effort pour reconquérir son royaume. Dès les premiers mois de 1692, une armée, composée d’une trentaine de mille hommes, s’établit en Normandie, toute prête à faire une descente en Angleterre. Des bateaux étaient préparés pour leur transport, et Tourville reçut l’ordre de les protéger avec la flotte française de Brest. Bien que l’escadre anglaise fût deux fois plus considérable que celle des Français, on croyait si généralement à la trahison de Busscll que Louis ordonna à Tourville d’attaquer hardiment les alliés.
LaHougue. — Russell, quel que fût le but de ses intrigues, n’était pas un Herbert : « iVe croyez pas que je laisse triompher les Français dans nos propres mers 75 , écrit-il d’avance à ses correspondants jacobites; « si je les rencontre, je les combattrai, quand même leroi Jacques en personne serait à bord. » Lorsque les deux flottes se trouvèrent en présence à la hauteur de lîarfleur, l’attaque énergique de Russell montra qu’il était fidèle à sa parole. Les cinquante vaisseaux de Tourville ne se trouvèrent pas de force à lutter contre les quatre-vingt-dix navires des alliés, et après cinq heures de combat acharné, les Français se virent obligés de fuir le long des côtes rocheuses du Cotentin. Vingt-deux de leurs vaisseaux al teignirent Saint- Malo, treize étaient à l’ancre avec Tourville dans les baies de Cherbourg et de Saint- Vaast la Hougue; mais leurs ennemis les eurent bientôt rejoints, et une attaque hardie des Anglais leur permit de brûler navire après navire sous les yeux mêmes de l’armée française. Toute crainte d’invasion disparut après cette victoire, et le trône de Guillaume se trouva raffermi par la découverte en Angleterre et la répression d’une conspiration jacobite, que l’invasion était destinée à soutenir.
La ruine des espérances jacobites fut le moindre résultat de la victoire de la Hougue; la France cessa dès lors d’exister comme grande puissance maritime; car bien que la flotte eût bientôt complètement réparé ses pertes, lesmarins avaient perdu confiance, et Tourville lui-même ne risqua plus une seule bataille rangée. L’espérance commençait à renaître parmi les membres de la Grande Alliance, le charme était désormais rompu, les Français avaient été vaincus. Namur, il est vrai, se rendit à Louis XIV, et le duc de Luxembourg maintint le renom des armées françaises par sa victoire de Steinkerque sur Guillaume (1095!); mais cette bataille ne fut qu’une inutile boucherie, où les vainqueurs perdirent autant d’hommes que les vaincus. Dès lors, la France se sentit épuisée et découragée par un si gigantesque effort. La misère publique était extrême. « Le pays « , écrivait ouvertement Fénelon à Louis XIV/, « est un immense hôpital. « En 1693, la campagne de Louis dans les Pays-Bas n’eut aucun résultat. Luxembourg ne repoussa qu’avec peine l’attaque de Guillaume à Neerwinde. Pour la première fois dans sa longue et triomphante carrière, Louis s’humilia et demanda la paix, offrant de faire le sacrifice de ses conquêtes- Cette tentative resta sans effet, mais elle prouva que les ambitieuses visées de la France étaient évanouies, et que l’œuvre de la Grande Alliance était accomplie.
Le premier ministère anglais. — Il semble au premier abord que la révolution de 1688 n’avait fait que transporter la souveraineté de l’Angleterre de Jacques a Guillaume et Marie; en fait, elle avait été transportée du Roi à la Chambre des communes. Dès que le Bill des droits eut établi qu’elle avait seule le droit d’établir des impôts et qu’elle eut résolu
LE PREMIER M 1 T\j 1 S T È RE ANGLAIS.
de n’accorder les subsides que pour un an, la Chambre des communes se trouva avoir en main l'autorité suprême .dans l’Etat. II ne fut plus possible de suspendre les sessions ou de résister longtemps à sa volonté, car on n’aurait abouti qu’à la ruine du trésor, à la désorganisation de l’armée et de la marine et à l’interruption de tous les services publics. Mais, bien que la révolution constitutionnelle fût complète, le mécanisme administratif était loin de s’adapter aux nouvelles conditions de la vie politique. Quelque puissante que fût la volonté de la Chambre, elle n’avait pas entre ses mains la conduite des affaires publiques; les ministres qui en étaient chargés ne se considéraient pas comme les serviteurs des Communes, mais comme ceux de la couronne, et c’était le Roi qui leur donnait des directions et vis-à-vis de qui ils se regardaient comme responsables. Les Communes pouvaient forcer le Roi, par une mise en accusation ou par des moyens indirects, à changer un ministre qui contrariait leur volonté, mais aucune loi constitutionnelle ne les autorisait à le remplacer par un homme dévoué à leur politique. Cette situation donna à la Chambre basse des allures qui désespéraient Guillaume et ses ministres. Elle devint corrompue, jalouse du pouvoir, inconstante dans ses décisions et d’esprit factieux, comme il arrive à toutes les assemblées politiques qui ont conscience de leur force sans être modérées par le sentiment des difficultés pratiques et des responsabilités morales de la toute-puissance. Elle ne faisait que se plaindre de l’insuccès de la guerre, des souffrances de la classe commerciale, du mécontentement du clergé, et blâmait ouvertement la couronne et les ministres. Mais il eût été difficile de dire quelle politique, quelles mesures elle aurait préférées. Son humeur changeait à chaque instant, et Guillaume ne se faisait pas faute de s'en plaindre amèrement. La Chambre était sans chef reconnu, ignorante de la politique, et sans cette organisation qui peut seule permettre d’agir.
Rien ne prouva mieux le talent inné des Anglais pour la politique que le fait d’avoir trouvé la solution la plus simple et la plus efficace de ce problème qui semblait inextricable. L’honneur en revient à un homme dont le caractère était loin d’être honorable. Robert, comte de Sunderland, ministre à la lin du règne de Charles II et pendant presque tout le règne de Jacques II, n’avait conservé son poste qu’au prix d’une complaisance honteuse pour son maître, et par une feinte conversion au catholicisme; dès qu’il vit Jacques II perdu, il s’assura le pardon et la protection de Guillaume, en trahissant le maître auquel il avait sacrifié sa conscience et son honneur. Depuis la révolution, Sunderland n’avait songé qu’à échapper à l’attention publique en vivant retiré dans sa maison de campagne; mais, à ce moment de crise, il sortit de sa retraite pour mettre sa merveilleuse habileté au service du Roi. Il conseilla tout d’abord de reconnaître le nouveau pouvoir des Communes en choisissant les ministres exclusivement dans le parti le plus puissant de la Chambre basse. Jus-
qu’alors aucun ministère, dans le sens moderne du mot, n’avait existé. Chacun des grands officiers de l’Etat, trésorier, secrétaire, garde des sceaux, avait été en théorie indépendant de ses collègues, chacun était « le serviteur du Roi « , et n’était responsable que vis-à-vis de lui de la manière dont il s’acquittait de ses devoirs. Quelquefois il arrivait qu’un ministre, tel que Clarendon, s’élevait au-dessus des autres et donnait une direction générale au gouvernement; mais cette prédominance était toujours personnelle, jamais permanente, et, même dans ce cas, il y avait des collègues prêts à faire de l’opposition ou même à mettre en accusation l’homme d’Etat qui leur portait ombrage. Il arrivait souvent au Roi de renvoyer un ministre sans pour cela consulter les autres ministres, et, bien loin de viser à l’unité ministérielle, Guillaume lui-même s’était efforcé de conserver dans le cabinet comme en dehors un parfait équilibre des partis. Sunderland avait formé le projet de remplacer ces ministres indépendants par des ministres choisis dans un même parti, représentant les mêmes idées, et liés ensemble par un sentiment de fidélité et de responsabilité visà-vis de leurs coreligionnaires politiques. Ce plan non-seulement assurait une unité d’administration toute nouvelle, mais de plus donnait à la Chambre des communes une organisation qu’elle n’avait jamais eue. Les ministres, qui étaient les* représentants de la majorité de la nation, devinrent les chefs naturels du Parlement, et surtout les petites factions se trouvèrent absorbées par les deux partis importants dont l’un était favorable et l’autre opposé au ministère; ainsi se trouvait résolu le problème qui tourmentait depuis si longtemps le Roi et les Communes. Les nouveaux ministres ne furent plus que de nom les serviteurs du Roi, et devinrent une commission exécutive représentant la volonté de la majorité de La Chambre des communes; elle pouvait être révoquée et remplacée par une autre commission chaque fois que la balance politique penchait d'un-côté ou de l’autre.
La Junte. — Telle fut l’origine du gouvernement représentatif qui a continué depuis Sunderland jusqu’à nos jours. Mais quoique Guillaume eût assez d’intelligence politique pour comprendre et adopter les plans de Sunderland, il ne se décida que peu à peu à a les mettre en pratique, et seulement à titre d’essai » . Malgré une sorte de réaction passagère, Sunderland était convaincu que la balance politique penchait du côté des u bigs ; en effet, ils. étaient non-seulement les représentants naturels des principes de la révolution, et partisans de la guerre, mais leur talent administratif et parlementaire les plaçait bien au-dessus de leurs adversaires. Ils reconnaissaient comme chefs un groupe d’hommes d’Etat auxquels leur union étroite d’actes et de pensées valut le nom de Junte . Russell, le plus éminent parmi eux, était le vainqueur de la Hougue ; on y voyait aussi John Somers, avocat que sa défense des sept évêques avait