‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 112 sur 187 · XI A R L B O K O U G H ET LES \V H I G S · texte numérisé non relu

XI A R L B O K O U G H ET LES \V H I G S

Français subirent humiliations sur humiliations. La perte de la Flandre fut bientôt suivie de celle de l’Italie, après une victoire du prince Eugène qui délivra Turin. Peterborough se maintenait en Espagne, et Charles ill entrait à Madrid à la tète d’une armée de Portugais et d’Anglais. Marlborough se trouvait à l’apogée de sa gloire. Ramillies lui avait donné assez d’influence auprès d’Anne pour l’obliger, malgré sa haine contre les vvhigs, à admettre au conseil lord Sundcrland, le chef le plus acrimonieux de ce parti (1705). Mais le système d’équilibre politique qu’il avait su maintenir jusqu’alors menaçait ruine. Au point de vue constitutionnel, la tentative de Marlborough de gouverner l’Angleterre en associant les deux partis devint bientôt impossible à poursuivre. L’opposition croissante des tories à la guerre le portait de plus en plus à s’appuyer sur les whigs; ceux-ci lui vendaient très-cher leur appui. Sunderland, qui était convaincu, comme son père, de la nécessité de maintenir des partis bien tranchés, teixta d’expulser les tories modérés de l’administration, malgré le désir de Mailborough tle les conserver : « L’Angleterre, écrivait le duc avec vivacité, ne sera pas ruinée pour quelques mécontents. » Marlborough n’était pas seul à s’opposer à ces projets. Harley, sentant sa position menacée, commença à intriguer à la cour, contx-e les whigs et contre Marlborough, par l’entremise de madame Marsham, femme de chambre de la Reine, qui supplantait peu à peu la duchesse dans la faveur d’Anne. Saint-John, bien qu’il dut au duc sa rapide élévation, fut amené par la même crainte à favoriser les pensées d’Harley. Marlborough essaya de reconquérir leur confiance, mais il était fatalement poussé à devenir l’instrument du seul parti qui soutint énergiquement la guerre. Une coalition xles whigs avec leurs adversaires provoqua chez lui un accès inaccoutumé de colère en plein Parlement, mais le convainquit qu'il fallait céder. La Reine se montra obstinée et violente; tory de cœur, sa confiance en Marlborough s’évanouit du jour où il accorda aux whigs leurs demandes. Ce n’était qu’en la menaçant de sa démission qu’il l’avait obligée à confier un poste à Sundei-land; l’emportement avec lequel la duchesse lui imposait la volonté de son mari changea l’amitié xle la Reine pour elle en une profonde aversion. Marlborough se vit forcé d'irriter de plus en plus sa souveraine par de nouvelles complaisances pour les whigs, en ôtant par exemple à Peterborough son commandement, à cause de ses sympathies tories, et en arrachant à Anne, en 1708, le renvoi de Saint-John et de Harley et des tories modérés dont ils étaient les chefs. Ce renvoi fut le signal du triomphe complet des whigs; Somers devint président du conseil et Wharton vice-i’oi d’Irlande. Les postes inférieurs furent occupés par des hommes destinés à jouer plus tard un grand rôle, tels que le duc de Newcastle et Robert Walpole (1708).

Pendant ce temps, la lutte sur le continent se poursuivait avec de singulièi’es alternatives de revers et de succès. La France s’était relevée avec xx. 19

une rapidité surprenante depuis le désastre de Ramillies. La victoire d’Almanza, remportée par le maréchal de Berwick, rendit l’Espagne à Philippe V; Villars obtint de nouveaux succès sur les bords du Rhin (1707), et le prince Eugène, qui avait pénétré jusqu’en Provence, fut refoulé en Italie. En Flandre, Marlborough perdit les fruits de sa victoire; il fut arrêté par l’habileté stratégique du duc de Vendôme et par les hésitations des Hollandais, qui penchaient maintenant pour la conclusion de la paix. Pendant la campagne de 1708, cependant, Vendôme, bien que supérieur en force, fut attaqué et défait à Oudenarde, et Marlborough, qui, sans la timidité des hommes d’Etat hollandais et anglais, aurait voulu frapper la France au cœur, s’empara de Lille, la plus forte des places d’armes de la frontière, en présence d’une armée de secours de cent mille hommes. L’orgueil de Louis XIV s’humilia enfin devant ces défaites répétées et les souffrances de son royaume, et il offrit de se soumettre à toutes les conditions des alliés. Il consentit à retirer son aide à Philippe d’Espagne, à rendre dix forteresses flamandes aux Hollandais et à l’Empereur tout ce que la France avait acquis depuis le traité de Westplialie ; il proposa enfin de reconnaître Anne, de bannir le Prétendant et de démolir les fortifications de Dunkerque, le repaire des corsaires français détesté des Anglais.

L’Angleterre et la guerre. — Marlborough espérait que la paix serait désormais assurée; mais, malgré, ses avis, les alliés et les ministres whigs exigèrent que Louis contraignit son petit-fils, par la force des armes, à abandonner la couronne d’Espagne. « Si je dois me battre 75 , répondit le Roi, « j’aime mieux que Ce soit contre mes ennemis que contre mes enfants. » Il fit à son peuple épuisé un appel désespéré, et la campagne de 1709 fut une noble réponse à cet appel. A l’horrible massacre connu sous le nom de bataille de Malplaquet, les Français se montrèrent sous un jour tout nouveau. Bien que mourants de faim, ils jetèrent leurs rations, dans leur impatience de se battre, et se replièrent à la fin de la journée en masses tellement compactes, que Marlborough ne put les rompre. Ils avaient perdu douze mille hommes , mais les alliés, en voulant forcer leurs retranchements, en avaient perdu plus du double. Les torrents de sang répandus à Malplaquet 11 e firent qu’augmenter le mécontentement causé par la prolongation des hostilités; et le rejet des offres de la France fut injustement attribué au désir de Marlborough de faire traîner en longueur une lutte qui lui apportait puissance et profits. Soudain la fureur populaire s’en prit aux whigs. Elle éclata à l’occasion d’un ennuyeux et inepte sermon sur la doctrine de l’obéissance passive, prêché à Saint- Paul par un pasteur de la Haute Eglise, le I) r Sacheverell. Son audace avait pour but de provoquer une répression. E 11 effet, malgré les avertissements de Marlborough et de Somers, les ministres wliigs le traduisirent devant la Chambre des lords, et son procès (1710) se changea

CHUTE DE MARLBOROÜGH.

immédiatement en une grande lutte de parti. L’enthousiasme populaire pour Saclieverell montra l’aversion toujours croissante qu’inspiraient la guerre et les whigs . Les plus éminents prélats du parti tory se tinrent à côté de l’accusé à la barre; une foule immense l’escortait à l’allée et au retour, aux cris de : ce L’Eglise et le D r Sacheverell! » Il fut déclaré coupable à une faible majorité : le peu d’importance meme de la condamnation était par le fait un acquittement; des feux de joie, des illuminations accueillirent dans toute l'Angleterre cette sentence, qui fut regardée comme un triomphe pour le parti tory.

Chute de Marlborough. — Le parti que les whigs avaient voulu écraser relevait la tête. L’expulsion de Harley et de Saint-John du ministère avait donné au parti tory des chefs plus habiles et plus énergiques que les membres de la Haute Eglise évincés au commencement de la guerre. C’est dans Y Examiner et une foule de brochures et de revues tories que l’humour de Prier, l’amère ironie de Swift, les brillants sophismes de Saint-John se donnèrent libre carrière, critiquant la guerre et criblant le général d’épigrammes : u Six millions de subsides et près de cinquante millions de dettes » , écrivait Swift d’un ton sarcastique; « les très-hauts alliés nous ont ruinés. « Marlborough était conspué et tourné en ridicule; il était accusé d'insolence, de cruauté, d’ambition, de cupidité, de corruption et d’avarice. On doutait même de son courage.

La réaction de l’opinion publique délivra Anne de la pression à laquelle elle avait cédé, et les habiles intrigues de Harley minaient rapidement le ministère. Les whigs, sachant que le duc n'était devenu leur allié que par nécessité, se laissèrent aisément persuader que la Reine ne voulait que son humiliation; ils assistèrent froidement au renvoi de son gendre Sunderland et de son ami Godolpkin; Marlborough, d’un autre côté, était leurré par l’espoir d’une réconciliation avec son ancien parti, et ne protesta pas contre la révocation, en automne 1710, des ministres wliigs et l’entrée aux affaires des tories ayant à leur tête Harley et Saint-John. Mais les intrigues de Harley furent dépassées par le machiavélisme de Saint-John. Décidé à enlever au duc son commandement, il nourrit ses espérances d’une réconciliation avec les tories, au point de lui faire accepter le renvoi de sa femme de la cour, et de l’amener à promettre sa coopération aux projets des tories. Convaincu qqe l’alliance était conclue, il consentit à envoyer inutilement au Canada des troupes destinées à l’armée de Flandre, et il se trouva dans l’impossibilité d’exécuter le plan magistral qu’il avait conçu pour envahir la France au printemps de 1711. Il ne put pas même risquer une bataille, et dut se borner à prendre quelques petits ports de rner. Saint-John tira de ces misérables résultats de la campagne un argument en faveur de la paix. En dépit d’un article de la Grande Alliance qui interdisait les négociations séparées avec la France,

Saint-Jolin, devenu lord Bolingbroke, traitait un accord secret entre la France et l’Angleterre. C’était pour cela qu’il avait entravé la campagne de Marlborough. En découvrant cette perfidie, le duc comprit à quel point il avait été dupé, et rompit enfin avec le ministère tory. 11 retourna en Angleterre et persuada à la Chambre des lords de repousser la paix ; mais l’appui des Communes et de la Reine, ainsi que l’horreur du peuple pour la guerre, permirent à Harley d’écraser toute velléité de résistance. Au début de 171:2, la création de douze nouveaux pairs annula l’ancienne majorité uhig de la Chambre des lords. Marlborough, révoqué de son commandement, accusé de péculat et reconnu coupable par les Communes, quitta l’Angleterre, et sa retraite permit de conclure la paix.

Le traité d’Utrecht (1713). — La fuite de Marlborough fut suivie de la conclusion de la paix d’Utrecht entre la France, l’Angleterre et la Hollande; abandonné de ses alliés, l’Empereur fut obligé de signer aussi la paix à Rastadt. Par ces traités, le but primitif de la guerre, qui était d’empêcher la maison de Bourbon de posséder à la fois la France et l’Espagne, était abandonné. La seule précaution prise contre les dangers qui pouvaient en résulter pour l’équilibre européen, fut l’interdiction de la réunion des deux couronnes sur une même tète, et la renonciation de Philippe V à ses droits sur la couronne de France. La base des nouveaux traités fut celle des anciens traités de partage. Philippe V gardait l’Espagne et les Indes, mais cédait en retour la Sicile au duc de Savoie et ses possessions en Italie et dans les Pays-Bas, avec la Sardaigne, à l’archiduc Charles, devenu empereur. L’Angleterre recevait Minorque et Gibraltar, position qui la rendait maîtresse de la Méditerranée. La France consentait au rétablissement et à P extension de la Barrière hollandaise; elle accordait aux réclamations de l’Angleterre le démantèlement de Dunkerque. Non-seulement Louis XIV reconnut les droits d’Anne et de la maison protestante de Hanovre, mais il consentait à expulser de France le Prétendant.

Le rapide déclin de la santé de ta Reine faisait de sa succession la véritable question du jour, question qui réduisait la politique, livrée aux (actions, à n’ètre plus qu’un tissu d’intrigues. Les whigs voulaient assurer le trône à la maison de Hanovre; ils étaient toujours puissants à la Chambre des communes, et montrèrent à la Chambre des lords la force de leur parti en repoussant un traité de commerce par lequel Bolingbroke voulait établir la liberté commerciale entre la France et l’Angleterre; la gloire de réaliser cette grande œuvre devait être réservée à William Pitt. Les tories poursuivaient au fond le même but. Mais Harley et Bolingbroke n’étaient pas d’accord sur la manière de l’atteindre. Harley voulait une alliance entre les whigs et les tories modérés. Bolingbroke, au contraire, voulait fortifier les tories en écrasant absolument leurs adver-

LE TRAITÉ D’LTRECHT.

saires, de façon à assurer aux premiers la direction des affaires, quelles que pussent être les sympathies de l’Électeur. Pour déjouer les plans de son rival, il fit adopter par les Chambres une loi sur les schismatiques qui interdisait aux dissidents d’être maîtres d’école ou professeurs. Il creusait ainsi un abîme entre les tories et les whigs. Mais son succès dépassa ses intentions. Les wliigs regardèrent cette loi comme le premier pas vers une restauration jacobite. L’électrice Sophie elle-même fut alarmée, et l’ambassadeur de Hanovre demanda pour le fils de l’électeur, le futur George II, récemment créé duc de Cambridge, le droit de siéger comme pair au futur Parlement, avec le but avoué d’assurer la présence d’un prince hanovrien en Angleterre lorsque la Reine viendrait à mourir. Excitée par Bolingbroke, la Reine, furieuse, laissa éclater sa colère dans une lettre à l’Eleefcrice, où elle l’avertissait qu’une «telle conduite pouvait compromettre la question même de succession... » . Au mois de juillet, Anne renvoya Harley, devenu comte d’Oxford, et forma un ministère tory homogène, pour l’aider dans sa résistance aux demandes de l’Électeur.

A mesure que la crise approchait, les deux camps se préparaient à la guerre civile. Dès les premiers jours de 1714, les whigs se tinrent prêts à se soulever dès que la Reine aurait rendu le dernier soupir, et invitèrent Marlborougli à revenir de Flandre pour se mettre à leur tête, dans l’espoir que son nom rallierait l’armée à leur cause. Bolingbroke, de son côté, pour fortifier le parti tory, nommait le duc d’Ormond, connu par ses sympathies pour la cause du Prétendant, gouverneur des Cinq Ports, district où tout prétendant à la couronne devait débarquer, et confia l’Ecosse au comte de Mar, jacobite. Mais les événements déjouèrent tous ces projets. Le 30 juillet 1714, Anne fut soudainement frappée d’une attaque d’apoplexie. Le conseil privé s’assembla dès que les ducs d’Argyle et de Somerset eurent appris la nouvelle ; ils entrèrent à l’improviste au conseil et y prirent place. Ils étaient secrètement d’accord avec le duc de Shrewsbury, président du conseil dans le ministère tory, mais rival de Bolingbroke et partisan de la maison de Hanovre. Cet acte fut décisif. Les droits de la maison de Hanovre furent reconnus sans résistance. Slireusbury fut désigné par le conseil, et accepté par la Reine mourante comme lord trésorier. Bolingbroke resta secrétaire d’État, mais se trouva impuissant et relégué au second plan. Pendant que le conseil prenait toutes les mesures de prudence nécessaires, on fit appeler quatre régiments dans la capitale, pour parer à une guerre civile éventuelle. Les jacobites, pris au dépourvu, renoncèrent à la lutte, et, à la mort d’Anne, l’électeur George de Hanovre, devenu héritier du trône par la mort de sa mère, fut proclamé roi d’Angleterre sans la moindre opposition (10 août 1714).

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