L'ANGLETERRE ET LA AI A I S O N DE HANOVRE
complètement oublié que son rôle dans le monde est d’assurer la paix à elle-même et aux nations qui l’entourent, et que la meilleure garantie de paix réside dans le respect des engagements internationaux et de la sainteté des traités.
L’Angleterre et la maison de Hanovre. — L’avénement de George I er eut en Angleterre des résultats politiques très-importants. La couronne avait regagné, grâce à la reine Anne, l’ancien prestige qu’elle avait perdu par l’impopularité de Guillaume III. Sous les deux premiers souverains de la maison de Hanovre, le rôle de la couronne resta complètement passif. C’étaient des étrangers envers lesquels la fidélité , au sens propre, était impossible, et qui, de plus, paraissaient aussi nuis que des hommes peuvent l’être. Honnêtes et loyaux tous deux, ils acceptèrent franchement l’ennuyeuse fonction de rois constitutionnels, mais ni l’un ni l’autre n’avait aucune des qualités qui peuvent séduire la foule. Le premier George était une espèce d’huissier du palais, qui ne songeait qu’à thésauriser pour ses favorites et pour lui-même ; le second George ressemblait à un sergent instructeur, et se croyait maître de son royaume parce qu’il répétait les leçons de sa femme, qui , elle-même , les avait apprises du ministre. Les mémoires spirituels de ce temps nous font bien connaître cette cour; mais comme personnages politiques, les deux George sont simplement absents de l’histoire d’Angleterre. Guillaume d’Orange n’avait pas seulement usé du droit de rejeter des lois votées par les deux Chambres, mais avait gardé dans ses mains la haute direction des affaires étrangères. Anne n’avait jamais abandonné, pas même en faveur de Marlborough, ses droits de chef de l’Eglise, et avait présidé jusqu’au dernier jour le conseil des ministres. Mais avec les George, on ne vit plus rien de semblable. Aucun souverain, depuis la mort d’Anne, ne prit part au conseil des ministres, ni ne refusa son assentiment à un acte du Parlement. En tant qu’électeur de Hanovre, le Roi s’occupait toujours des affaires continentales ; mais cette politique personnelle suscitait une réprobation croissante, bien qu’elle n’affectàt que fort peu la politique étrangère de ses conseillers anglais. En un mot, l’Angleterre était gouvernée non par le Roi, mais par les ministres whigs. Et les whigs n’avaient même à craindre aucune opposition sérieuse de leurs adversaires. « Les tories n’existent plus >5 , écrivait Bolingbroke au lendemain de la mort de la Reine.
Dans la première Chambre réunie par le nouveau roi, les tories comptaient à peine cinquante membres, tandis qu’une division funeste brisait leur force dans le pays. Dans leur désespoir, les plus ardents se tournèrent vers le Prétendant. Lord Oxford fut mis en accusation et conduit à la Tour. Bolingbroke et le duc d’Ormond s’enfuirent d’Angleterre pour se mettre au service du fils de Jacques II. En Angleterre, sir William
Wyndham les appuyait en formant un parti jacobite avec les ruines du parti tory. Cette création d un parti jacobite n'avait guère d'utilité pour le Prétendant, et porta un coup fatal aux tories. L'Angleterre était toujours hostile au retour des Stuarts, et la crainte des complots jacobites non-seulement aliéna aux tories les classes commerçantes, effrayées à la pensée que les jacobites en répudiant la dette publique tueraient le crédit de l’État, mais glaça le zèle des pasteurs et des nobles campagnards. En même temps, le nouveau roi prenait tout le parti tory en méfiance. Tandis que la couronne se tournait ainsi vers les whigs, l’Eglise, jusqu’alors la pierre angulaire du parti tory, perdait tout crédit politique, et n’était plus un adversaire redoutable. Pendant plus de trente ans, les whigs gouvernèrent l’Angleterre.
La durée de leur influence était due en grande 1 partie à leur excellente organisation comme parti politique. Tandis que leurs adversaires étaient divisés par des différences de principes et privés de chefs vraiment capables, les wighs soutenaient tous les principes de la Révolution, et fournissaient des hommes de talent qui savaient les mettre à exécution. Ils se soumettaient avec une admirable discipline à la direction d’un groupe de grands propriétaires fonciers : les lîentinck et les Manners, les Campbell et les Cavendish, les Fitz-Roy et les Lennox, les Russell et les Grenville, familles auxquelles la résistance aux Stuarts, la part prise a la révolution et l’énergie déployée pour faire monter la famille de Hanovre sur le trône, leur donnaient le droit d’exercer le pouvoir. Ils durent néanmoins ce pouvoir avant tout à l’activité dévorante avec laquelle ils travaillèrent à prendre et à conserver leur ascendant sur la Chambre des communes. L’appui des classes commerçantes et des grandes villes leur fut assuré par le soin qu’ils prirent d’assurer le crédit public, et par une attention toute particulière que chaque ministère whig donna aux questions industrielles et financières. Ils se concilièrent les fermiers et les propriétaires par leur politique pacifique et par la réduction de l’impôt foncier; la représentation meme des comtés fut quelque temps entre leurs mains, tant que les sympathies jacobites des squires écartèrent la majorité d’entre eux des affaires publiques. Parmi les représentants des comtés qui formaient la partie la moins nombreuse, mais la plus influente de la Chambre basse, les neuf dixièmes fuient longtemps des parents ou des clients des familles whigs. Ils rie négligeaient pas non plus des moyens moins nobles de s’assurer la majorité. La fortune des maisons whigs était prodiguée à payer les petites corporations corrompues à qui appartenait la plus grande partie de la représentation des bourgs. Elle l’était avec moins de scrupule encore à acheter les voix au Parlement. La corruption politique était plus ancienne que Walpole et le ministère whig, car elle avait commencé sous la restauration.
Le changement fut radical. La Chambre des communes fut maîtresse
de l’Etat; indépendante vis-à-vis de la couronne, elle était responsable, bien que d'une manière imparfaite, vis-à-vis du peuple. Ce n'était qu'au moment des élections qu’un député sentait la pression de L’opinion publique. Le secret des débats parlementaires, qui avait été une sauvegarde nécessaire contre l’ingérence du pouvoir royal, devint une sauvegarde contre la surveillance des électeurs. Cette étrange alliance d’un immense pouvoir avec une absence complète de responsabilité eut des résultats inévitables sur la majorité des députés. Un vote avait trop de valeur pour être donné gratuitement. On vendit son appui pour des placés, des pensions, de l’argent; mais, quelles que fussent les roueries des whigs et la solidité de leur organisation, c’est à leurs plus nobles qualités qu’ils durent leur longue domination. Ils continuèrent à être fidèles aux principes qui les avaient conduits au pouvoir, et leur administration ininterrompue changea ces principes en habitudes nationales. Avant que leur gouvernement ait pris fin, les Anglais avaient oublié qu’il fut possible de persécuter pour cause de religion, de supprimer la liberté de la presse, de corrompre la justice ou de gouverner sans Parlement.
Walpole. — La lutte de la Chambre des lords contre Harley à l’instigation de Marlborough, et la conclusion de la paix, marquent la fin de cette évolution constitutionnelle qui se préparait en silence depuis la restauration des Stuarts . La défaite des pairs et la chute de Marlborough, qui la suivit immédiatement, annoncèrent que le pouvoir politique était échu désormais à la Chambre des communes. Sunderland l’avait organisée de façon à lui permettre de diriger véritablement les affaires du pays, et l’essai malheureux de Marlborough pour rétablir l’ancien système ne fit que fortifier son autorité^ depuis lors le ministère ne fut plus qu’un comité chargé d’exécuter la volonté de la majorité. On comprend toute l’importance de ce grand changement en voyant cette série de grands commoners qui devaient bientôt devenir les maîtres de P Angleterre. L’influence de la tradition politique, de la richesse et de l’éducation administrative que leur position sociale leur assure, a, de tout temps, fait entrer au ministère des membres de la Chambre des lords, et un grand seigneur y a quelquefois figuré comme président du conseil. Mais on vit plus souvent encore des membres des Communes arriver à cette haute position, et Ton peut dire que depuis Harley tous les grands hommes d’Etat qui ont dirigé les destinées de l’Angleterre sont sortis de la Chambre basse. C’est grâce au génie de Hobert Walpole que cette politique fut si nettement comprise, et poursuivie avec tant de persévérance. Né en 1676, il entra au Parlement deux ans avant la mort de Guillaume; ce n’était alors qu’un jeune propriétaire foncier du Norfolk, assez bien renté, ayant l’apparence et les goûts des gens de sa classe. Ses épaules carrées, sa figure vulgaire, mais réjouie, donnaient bien ridée d’un gentilhomme campagnard comme
on en voit tant. Cliez Walpole, le squire perçait toujours sous l'homme d'État. Très-peu instruit, il n'aimait « ni lire, ni écrire » ; et s'il avait quelque goût pour les arts, scs trois passions dominantes furent la table, la bouteille et la chasse. Il était aussi bon cavalier que buveur intrépide. Dans les crises politiques les plus graves, la première lettre qu'il ouvrait était celle de son garde-chasse. Il y avait en effet quelque chose du chasseur de renard du Norfolk dans l'opiniâtreté enragée que Marlborough avait déjà notée comme le trait caractéristique de sa nature, dans l'extrême confiance en lui-même qui lui faisait dire : « Si je n’étais pas devenu premier ministre, je serais devenu archevêque de Canterbury » , el dans le courage obstiné avec lequel il surmonta sa difficulté d'élocution et sut tenir tête, à lui seul, aux violentes attaques d'une véritable meute d'ennemis. La bonhomie naturelle, qui s’alliait si bien à ses autres qualités, devint pour lui une véritable force politique. Aucun homme n’a été attaqué avec plus de fureur que lui par les orateurs et les écrivains de son temps; mais il ne voulut jamais bâillonner la presse, et, bien qu'il eut pu faire tomber la tète de la plupart de ses adversaires compromis dans des intrigues avec le Prétendant, il n’usa jamais de son pouvoir. Son origine provinciale se révélait surtout dans son tour d'esprit la fois sagace, honnête et étroit. 11 était foncièrement droit, et fidèle jusqu’au bout à ses convictions, ce Robin et moi » , disait de lui plus tard le jacobite Sliippen, en le comparant à ses adversaires, « nous sommes tous deux d'honnêtes gens ; il est pour le roi George, moi pour* le roi Jacques ; mais ces gens à cravates longues ne pensent qu’à chercher des places, que ce soit sous le roi George ou le roi Jacques. * Il comprit l'importance des résultats acquis par la révolution, et il mit en pratique les principes de la révolution avec une rare persévérance pendant les longues années que dura sa domination absolue. Mais son gros bon sens sceptique témoignait de l’éloignement pour tout ce qui est sentiment et poésie. Les appels faits aux motifs d'action « les plus purs et les plus élevés » lui semblaient des élans d’écoliers, et lorsque de jeunes députés parlaient de vertu civique et de patriotisme, il répondait d'un air bonhomme : « Vous allez bientôt laisser tout cela et devenir plus sages. *
La révolte jacobite. — Personne ne pouvait prévoir tout d'abord le grand rôle réservé à Walpole. Bien que son ardeur à soutenir le parti uhig lui eut attiré la haine violente des tories à la fin du règne d’Anne, et qu’on eût inventé une accusation de péculat pour l'expulser de la Chambre et l’enfermer à la Tour, Walpole était loin d'occuper, à l'avénernent de George 1 er , la position prépondérante à laquelle il devait rapidement s’élever. Le premier ministère hanovrien était tout entier composé de whigs, mais les chefs du parti et ?darlborougli lui-même en avaient été exclus. La direction des affaires avait été confiée au nouveau