‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 132 sur 187 · L ANGLETERRE E T LES COLONIES · texte numérisé non relu

L ANGLETERRE E T LES COLONIES

L’Angleterre et les colonies. - Ces différences, qui devaient avoir une si grande influence sur les destinées de l’Amérique, ne se firent pas sentn tout d abord. Les colonies conservèrent longtemps, dans leur organisation extérieure, des traits communs qui contrastaient’grandement avec l’Angleterre même, dans toutes les questions civiles et religieuses La diversité' des communions religieuses, plus grande là que partout ailleurs, eut pour conséquence la tolérance religieuse. La Nouvelle- Angleterre était toujours la forteresse du puritanisme; au Sud la plupart des colons restaient fidèles à l’Eglise anglicane. La population du Maryland se composait en grande partie de catholiques. En Pensylvanie les’ quakers dominaient. Les presbytériens et les baptistes s’étaient réfugiés dans le New-Jersey pour échapper à la persécution. Les luthériens et les Moraves allemands abondaient en Géorgie et dans les Carolines. Avec une telle multiplicité de croyances religieuses, la persécution était impossible. Dans leur organisation et leurs tendances politiques, les États surent associer une extrême diversité apparente avec une unité fondamentale de tendance et d’organisation. Que le tempérament de la colonie fût démocratique, modéré ou oligarchique, la forme du gouvernement était toujours à peu près la même. Les droits primitifs des propriétaires, les concessions originelles du premier établissement, avaient presque partout cessé d’exister, ou étaient tombés en désuétude, sauf en Pensylvanie et en Maryland. Le gouvernement de chaque colonie dépendait d’une assemblée élue par tout le peuple, avec un conseil élu aussi ou nommé par le gouverneur, et un gouverneur qui tantôt était élu, tantôt était nommé par la couronne, et qui seul servait d’intermédiaire entre les colonies et la Grande-Bretagne. Les colonies, par une heureuse négligence, étaient abandonnées à elles-mêmes. On a dit plus tard avec esprit que « M. Grenville perdit l’Amérique parce qu’il se mit à lire les dépêches américaines, ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait fait » . Il était difficile du reste d’intervenir dans l’intérieur des colonies. Leurs privilèges étaient assurés par des chartes royales. Leurs assemblées avaient le droit exclusif d’établir des impôts, et elles n’en abusaient pas. Walpole, comme Pilt plus tard, repoussa vivement l’idée d’établir des contributions indirectes en Amérique. « J’ai soulevé la vieille Angleterre contre moi par cette mesure, croyez-vous que je veuille souleyer aussi la nouvelle? » Même dans les questions de commerce la suprématie de la mère patrie était presque nulle. Il y avait bien quelques droits d’importation, mais on les évitait par un système de fraude bien entendu. La restriction du commerce des colonies à la Grande-Bretagne était plus que compensée par les privilèges commerciaux dont les Américains jouissaient comme sujets anglais. Jusqu’ici rien ne venait porter atteinte au bon vouloir qui existait entre les colons et l’Angleterre, et le danger d’une agression française resserra encore ces liens.

Mais quelque réel que fut rattachement des colons pour lanière patrie, les politiques exercés se rendaient compte que leur union future était menacée. Les triomphes mêmes de Pitt devaient contribuer à l’ébranler, car, en délivrant le Canada des Français, il éloignait le danger qui jusquelà avait rendu la protection de l’Angleterre nécessaire aux colonies. L’attitude de l’Angleterre vis-à-vis de sa lointaine colonie fut celle d’un propriétaire; les divergences de caractères, que la nécessité de l’union avait empêché de sentir, devinrent de plus en plus visibles. Si les questions de commerce et de tarifs suscitèrent des murmures et des disputes, au fond de ces querelles il y avait aussi F inquiétude qu’inspirait aux Anglais la forme démocratique du gouvernement et de la société dans les colonies, et les principes niveleurs qui y prévalaient.

George III. — Etouffer cet esprit républicain, dissiper tous les rêves d’autonomie, resserrer l’unité de l’empire britannique, fut un des buts principaux que se proposa le jeune souverain qui, en 1760, remplaça son grand-père sur le trône. Pour la première et la dernière fois depuis que la maison de Hanovre avait hérité de la couronne, l’Angleterre vit son roi prendre une part active aux affaires politiques. Le rôle que George 111 réussit à y jouer est certainement considérable. Dans l’espace de dix ans, il réduisit le gouvernement à n’être plus qu’une ombre, et il changea en antipathie la loyauté de ses sujets. Au bout de vingt ans les colons d’Amérique avaient pris les armes pour conquérir leur indépendance, et P Angleterre était à deux doigts de sa perte. On a vu parfois de semblables résultats amenés par de trèsgrands hommes ou par des hommes méchants et corrompus; mais George n’était ni un grand homme ni un homme corrompu. C’est le plus petit esprit qui ait jamais régné en Angleterre, si l’on en excepte Jacques II. 11 avait reçu une détestable éducation, et scs capacités étaient des plus médiocres. Il ne savait pas non plus se servir d’intelligences supérieures à la sienne, comme l’ont fait certains souverains pour cacher leur propre nullité. Au contraire, le seul sentiment qu’il éprouvât pour les grands hommes était un sentiment de jalousie et de haine. Il soupirait

après le moment où la décrépitude ou la mort mettrait fui à l’activité

de Pitt; et, même lorsque la mort l’eut délivré de cette a trompette de sédition » , il s’opposa à ce qu’on élevât un monument au

grand ministre, disant qu’on ferait ainsi au Roi une injure personnelle.

Malgré 1 infériorité de sa nature, George avait un but bien défini, et il le poursuivit avec obstination. Son but était de gouverner, a George » , lui répétait continuellement, dans son enfance, la princesse de Galles sa mère, «George, sois un roi. » Il s’intitulait lui-même « un \vhig de la Révolution » , et il n’avait pas le désir de détruire l'œuvre qu’il attribuait

GEOHGE 111.

à cette Révolution. Mais il considérait la docilité de ses deux prédécesseurs vis-à-vis de leurs ministres, non comme la conséquence légitime de la Révolution, mais comme une usurpation sur l'autorité que la Révolution avait laissée à la couronne. Il était résolu à ne pas consentir à cette usurpation. Il ne voulait pas se mettre en opposition avec la loi, mais gouverner, *s’ affranchir de F autorité des partis et des ministres, et être de fait le premier ministre du royaume. Nous avons vu combien un tel rêve était incompatible avec la constitution parlementaire, telle que Sunderland l’avait définitivement établie dans le pays ; mais George était décidé à réaliser son rêve.

II y fut aidé par les circonstances. La défaite de Charles-Edouard et sa dégradation morale avaient tué le jacobitisme, et définitivement détaché de la cause des Stuart le clergé et les squires. Ceux-ci étaient disposés à prendre de nouveau une part active à la politique, et, à l’avénement de George III, qui, contrairement à ses prédécesseurs, était un Anglais né en Angleterre et parlant la langue du pays, ils trouvèrent l'occasion qu’ils cherchaient. Depuis le commencement du règne, les tories avaient peu à peu reparu à la cour. C’est à la longue, il est vrai, que le parti, dans son ensemble, se décida à soutenir le gouvernement ; mais son intervention modifia du coup toute la politique anglaise. S’étant tenus éloignés des affaires pendant tant d’années, ils étaient demeurés étrangers aux progrès qu’avaient faits les idées politiques depuis la révolution de 1688 , et ils reportèrent sur leur nouveau souverain toute la vénération qu’ils avaient éprouvée pour les Stuart. Ainsi se forma un a parti du Roi » , que George dirigeait à sa guise et fortifiait en se servant largement de l’influence et du pouvoir que les lois accordaient encore au souverain. Le Roi disposait de toutes les promotions dans l’Eglise, de tous les avancements dans l’armée et d'un grand nombre de places à la cour ou dans l’administration civile. Ce grand moyen de gouvernement, le patronage, dont la Chambre des communes avait fait un si grand usage et dont les ministres avaient usurpé le monopole, fut rapidement repris par George III et réservé exclusivement à la couronne. George avait entre les mains une des armes de Walpole, et il l'employa sans scrupule pour dissoudre le parti dont U/alpole avait si longtemps maintenu l’unité. Il vit que, comme dans tous les partis depuis longtemps au pouvoir, la division s’était mise parmi les ivhigs, et qu’ils étaient affaiblis par le mépris qu’inspiraient à la masse du peuple l’égoïsme et la corruption de leurs représentants. Plus de trente ans auparavant, Gay avait raillé sur la scène les principaux hommes d’Etat, sous la figure de détrousseurs et de voleurs de grand chemin. « IL est difficile de déterminer « , disait le spirituel auteur dramatique, « si ce sont les nobles gentilshommes qui imitent ceux des grands chemins, ou si ce sont ceux des grands chemins qui imitent les nobles gentilshommes. « Quand les

u nobles gentilshommes » furent représentés par de vieux intrigants., tels que Newcastle, le mépris public devint plus violent que jamais, et Ton se détourna avec dégoût des intrigues et de la corruption du parti wliig, vers le jeune roi, qui prétendait jouer le rôle du « Roi patriote » inventé par liolingbroke.

Retraite de Pitt. — Si Pitt et Newcastle étaient restés unis, soutenus comme ils l’étaient, le premier par les^classes commerçantes et l’opinion publique, l’autre par toute l’organisation parlementaire, George aurait lutté en vain ; mais le désaccord s’était mis dans le ministère. Les wliigs, fidèles aux idées de IValpole, regrettaient la paix, s’effrayaient des dépenses énormes qu’on avait faites, et se révoltaient en silence contre les entreprises et la suprématie du grand commoner. Ce fut malgré eux que Pitt rejeta les propositions de paix de la France, qui laissait a l’Angleterre toutes ses conquêtes, à la seule condition qu’elle rompit avec la Prusse. L’appui constant de Pitt avait permis à Frédéric de continuer la guerre, bien qu’il s’épuisât dans cette lutte inégale. Sa campagne de 1760 fut un des plus grands efforts de son génie. Repoussé devant Dresde, il réussit à reprendre la Silésie par sa victoire de Liegnitz et par celle de Torgau ; à repousser Daun , tandis que Ferdinand de Brunswick se maintenait, comme il l’avait déjà fait, le long du IVeser. Mais les victoires mêmes affaiblissaient Frédéric. L’argent et les hommes lui faisaient également défaut. 11 lui était impossible de frapper de nouveau un grand coup, et le cercle de ses ennemis se resserrait autour de lui. Son dernier espoir était l’aide fidèle de Pitt, et malgré les succès de sa politique, Pitt était à la veille de sa chute. L’envie et le ressentiment que sa suprématie avouée inspirait à ses collègues trouvèrent un auxiliaire dans le jeune Roi. Le comte de Bute, un pur courtisan, qui avait le caractère et les capacités d’un huissier du palais, fut imposé au premier ministre. Comme il n’était que le porte-parole de son maître, un parti de la paix se forma aussitôt, mais Pitt ne faisait pas mine de se retirer. Au contraire, il proposa en 1761 d’étendre encore le théâtre de la guerre. Un nouveau pacte de famille avait été secrètement signé par les deux maisons de Bourbon, celle d’Espagne et celle de France. Pitt voulait prévenir le coup, en s’emparant de la Ilot te qui rapportait les trésors des Indes à Cadix, en occupant l’isthme de Panama et en attaquant les possessions espagnoles dans le nouveau monde. Ses collègues reculèrent devant ce plan si vaste et si hardi, et Newcastle, excité par le Roi et soutenu par les uhigs, s’y opposa formellement. Ce fut en vain que Pitt essaya de lutter. Il menaça de donner sa démission, se déclara personnellement responsable vis-à-vis du peuple. Tout fut inutile, sa démission au mois d’octobre changea la face des affaires.

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