FI IV DE LA GUERRE DE SEPT ANS
Fin de la guerre de Sept ans.— «Pitt en disgrâce» , écrivait un philosophe français, ^ cela vaut pour nous deux victoires. » Frédéric, de son côté, était aux abois. George, lui, ne vit dans la chute de son puissant ministre que le moyen de réaliser ses plans. L’appel de Pitt avait été entendu par les masses populaires. Quand-il se rendait à Guildhall, les Londoniens se suspendaient aux roues de son carrosse, embrassaient ses valets de pied, et baisaient ses chevaux. Les wliigs en rompant avec Pitt s’étaient annihilés eux-mêmes. Newcastle, après s’être débarrassé du grand homme d’État, fut à son tour chassé du ministère par le jeune roi, après une série de mortifications ; les plus puissants parmi ses collègues wliigs le suivirent dans la retraite. George se voyait triomphant des deux pouvoirs qui avaient entravé la libre action de la couronne : « le pouvoir fondé, disait Burke, sur la popularité, et le pouvoir fondé sur l’union politique » . Le triomphe du Roi fut marqué par l’élévation de lord Bute au poste de premier ministre. Il n’eut pas d’autre plan que d’être l’instrument de la volonté royale, et la volonté royale était de mettre fin à la guerre. Au printemps de 1762, Frédéric, qui résistait obstinément contre la fortune adverse, fut réduit à une ruine presque totale par la suppression des subsides anglais. Ce ne fut que grâce à son invincible énergie, grâce aussi au revirement qui se fit dans la politique de la Russie, à la mort de son ennemie la tzarine Elisabeth, qu’il put se retirer de la lutte par le traité de Hubertsbourg, sans avoir perdu un pouce de son territoire.
George III et lord Bute avaient déjà acheté la paix à un prix bien différent. Sans souci de l’honneur national, ils avaient été jusqu'à offrir la Silésie à l’Autriche, et la Prusse de l’Est à la Tzarine, à la seule condition que l’on cessât les hostilités. Heureusement que le résultat des affaires d’Espagne vint épargner à l’Angleterre une telle humiliation. Trois mois après la chute de Pitt, une déclaration de guerre de l’Espagne vint justifier sa proposition en faveur d’hostilités immédiates , et l’année 1762 amena des victoires qui prouvèrent combien il avait raison d’avoir confiance dans l’issue de la lutte. La Martinique, la plus riche des possessions françaises dans les Indes occidentales, fut conquise au commencement de l’année, et cette conquête fut suivie de celle de la Grenade, de Sainte-Lucie et de Saint-Vincent. En été, la prise de la Havane amena la soumission de Cuba; les Philippines, la plus florissante des. colonies espagnoles du Pacifique, se rendirent à la flotte britannique. Ces succès décidèrent la signature de la paix de Paris en février 1763. L’Angleterre restituait à la France la Martinique et rendait à l’Espagne Cuba et les Philippines. Elle recouvrait Minorque dans la Méditerranée. Ses vraies conquêtes étaient dans l’Inde et en Amérique. En Inde, la France renonçait à tout établissement militaire, et elle était exclue de l’Amérique; elle reconnut à l’Angleterre la possession du Canada, de la Nouvelle-
Écosse et de la Louisiane jusqu'au Mississipi. L'Espagne recevait le reste de cette province en échange de la Floride, qu’elle abandonnait à l’Angleterre.
La Chambre des communes, — Le Roi était d'autant plus anxieux de conclure la paix, qu'il avait hâte de prendre en main la direction des affaires et de pouvoir s'y consacrer entièrement. Tant^que dura la guerre, il était sans cesse menacé de voir Pitt rentrer au ministère et les vvhigs se rallier sous sa direction. La paix le délivra de cette crainte. 11 pouvait compter sur les dissensions du par ti whig, sur la loyauté de fraîche date des tories et sur l'influence du patronage de la couronne, dont il était désormais le seul dispensateur. Mais il comptait surtout sur la composition de la Chambre des communes. A une époque où elle était toutepuissante dans l'Etat, la Chambre avait perdu tout vrai caractère représentatif. Déjà, lors des guerres civiles, on avait reconnu qu'il était nécessaire de faire, dans la distribution des sièges à la Chambre, les changements qu’imposaient les modifications survenues depuis Edouard dans la population et la répartition des richesses. Mais les réformes du Long Parlement furent annulées par la Restauration. Depuis Charles II jusqu'à George 111, on ne tenta aucun effort pour remédier aux abus grandissants du système parlementaire. De grandes villes, comme Manchester ou Birmingham, n'étaient pas représentées, tandis qu’on voyait des sièges occupés parles députés de bourgs qui, comme OldSarum, n'existaient que de nom. Les souverains de la maison des Tudor s'efforcèrent de fonder un parti de la cour dans la Chambre des communes, en créant un grand nombre do ces députés nommés par des bourgades ou par de simples villages, alors au pouvoir de la couronne. 11 en résulta que les propriétaires du voisinage s'approprièrent ces sièges, et qu'ils les achetèrent et les vendirent comme ils vendaient leurs propres terres ; même les villes qui avaient leurs députés n’étaient représentées que de nom, car l’acte qui, au quatorzième siècle, avait refusé les droits municipaux à la majeure partie des habitants, avait dans bien des cas limité les droits électoraux à la seule corporation qui gouvernait la ville. Le choix, pour ces siégcs-là, dépendait uniquement de la bourse ou de l'influence des hommes politiques. Les uns étaient « les bourgs du Roi ^ y d’autres nommaient avec soumission le candidat du ministère, d’autres encore, « les bourgs fermés » , étaient à la merci d'intrigants, tels que le duc de Newcastle, qui, à une seule élection, put nommer un tiers de tous les députés des bourgs à la Chambre des communes. Les comtés et les grandes villes commerciales pouvaient seuls prétendre à un véritable droit de suffrage, bien que dans la pratique les dépenses énormes auxquelles entraînait la lutte électorale ne permettaient qu’aux grandes familles de la localité de prétendre à la députation. Dans les comtés eux-mêmes,
CHUTE ü E B ETE.
le suffrage était mal organisé et extrêmement restreint. Sur les huit millions d habitants qui peuplaient 1 Angleterre, on ne comptait que cent soixante mille électeurs.
La Chambre et la couronne^ — Nous voyons combien la Chambre était loin de représenter l’opinion publique, par le. fait que Pitt, à l’apogée de sa popularité, eut peine à y trouver un siège. L’argent était le vrai moyen d’entrer au Parlement. Les sièges étaient vendus et achetés ouvertement, et se payaient jusqu’à quatre mille livres (100,000 francs). Aussi comprenons-nous le cri d’indignation du jeune Pitt, qui s’écria plus tard : « Cette Chambre des communes ne représente pas le peuple de la Grande-Bretagne, elle représente des bourgs qui n’existent pas, des villes en ruine, des familles nobles, de riches particuliers, des potentats étrangers. » Un corps élu par de tels commettants, indépendants de l’opinion publique, grâce au vote secret en usage au Parlement, était dirigé par les mobiles les plus mesquins et les plus vils, et cependant il était investi d’une autorité presque sans bornes. Walpolc et Newcastle avaient fait de l’intrigue et de la corruption la base même du gouvernement des whigs. George 111 s’en empara à son tour, pour en faire la base du pouvoir qu’il ambitionnait. Le revenu royal servait à acheter des sièges et des votes. Jour après jour, George examinait lui-même la liste des votes des deux Chambres, et distribuait des récompenses ou des punitions, selon qu’on avait ou non voté suivant sa volonté. Les premières places dans le service civil, dans l’Eglise et dans l’armée étaient réservées aux a amis du Roi » . On employait les pensions et les faveurs pour influencer les débats. Jamais la corruption n’avait joué un rôle pareil. Sous le ministère de Bute, il y avait un bureau spécial à la Trésorerie pour acheter les votes des députés, et l’on raconte qu’une fois, vingt-cinq mille livres (625,000 francs) furent dépensées en une seule journée.
Chute de Bute. — Nous voyons le résultat d’un tel état de choses dans le rôle que joue ce même Parlement qui jusque-là s’était incliné devant la grandeur de Pitt. En dépit de ses protestations, les préliminaires de paix furent votés à une majorité de cinq contre un. u Maintenant mon fils est vraiment roi! « s’écria la Reine douairière. Mais à peine avait-il remporté cette victoire que le Roi et son ministre se trouvèrent assaillis par la plus violente tempête de mécontentement populaire qui se fût produite depuis la chute des Stuart. Violent et aveugle dans ses manifestations, ce mécontentement était un symptôme des progrès de l’opinion publique. Le Parlement était devenu tout-puissant, et, en théorie, le Parlement représentait le peuple anglais tout entier; mais, en lait, la masse du peuple n’avait aucune action sur le gouvernement. Pour la première et la der-
nière fois, le Parlement était impopulaire et ses ennemis sûrs de la popularité. La Chambre des communes était plus corrompue que jamais, et elle était de plus F esclave du Roi. Le Roi prétendait être un whig, et pourtant il restaurait un système d’absolutisme que le whiggisme rendait depuis longtemps impossible. Son ministre était un simple favori, et, aux yeux des Anglais, un étranger. Le peuple voyait tout cela sans en voir le remède. Il ne pouvait agir sur le gouvernement que par l^violence. C’est par des émeutes et des tumultes qu’il donna libre carrière à son vieil esprit national de bigoterie religieuse, à sa vieille haine contre la cour hanovrienne, à scs vieilles habitudes de violence factieuse, à sa colère contre le Parlement. Bute se trouva l’objet d’une aversion si soudaine et si générale qu’il se vit forcé de donner sa démission ,en 1763, pour calmer l’indignation populaire.
Le Roi était fait d’une étoffe plus résistante que son ministre. S’il permit à son ministre de se retirer, il continua à le considérer comme le chef de l’administration; car le ministère que Bute laissait derrière lui était composé de ses collègues les plus favorables à la cour. George G r enville en était le chef nominal; mais toutes les décisions étaient dictées en secret par le favori. Charles Tounshend et le duc de Bedford, les deux whigs les plus capables restés avec Bute après la retraite de Newcastle, refusèrent d’entrer dans le cabinet. On n’y trouvait qu’un seul homme de talent, lord Shclburne, un jeune Irlandais. La division qui régnait dans l’opposition permit seule au ministère de se maintenir. Townshend et Bedford étaient séparés du gros du parti whig, et les uns et les autres restaient éloignés de Pitt. George III avait compté sur ces divisions pour faire vivre son ministère, et il comptait sur la faiblesse du ministère pour le diriger à sa guise. Mais Grenville ne voulait être le jouet ni du Roi, ni de Bute, et les conflits entre lui et George III devinrent si aigus que celui-ci demanda, en désespoir de cause, à Pitt, de former un ministère. Jamais Pitt 11 e montra plus de patriotisme et de grandeur d’àme. que lorsqu’il répondit à cct appel. 11 oublia tous les ressentiments qu’il pouvait avoir conservés de son expulsion par Newcastle et les whigs ; il mit comme condition à son retour le rappel de tous scs anciens collègues, Bedford excepté. George repoussa ces conditions qui Peussent obligé, à renoncer à ses projets. Le résultat fut que Grenville devint aussi puissant qu’il avait été faible. Bute cessa d’exercer aucune influence. Bedford, d’un autre côté, se joignit à Bute avec tout son parti, et le ministère devint homogène et fort.
Querelle avec la presse. — Le seul but de Grenville était d’établir la suprématie du Parlement sur les citoyens comme sur le Roi. Aussi se mit-il en lutte contre la force nouvelle de l’opinion publique qui avait montré son pouvoir en renversant Bute. Ne se trouvant pas représentée
par le Parlement, l’opinion publique chercha un organe dans la presse. En dépit de l’abolition de la censure après la révolution, la presse avait été lente à conquérir l’influence politique. Sous les deux premiers George, son développement fut retardé par l’absence de grands sujets de discussion, par l’infériorité des écrivains et surtout par la léthargie politique de l’époque. Ce ne fut en réalité qu’à l’avénement de George III, quand Pi tt réveilla l’esprit national et fit renaître dans le pays l’intérêt pour les affaires publiques, que la presse devint une puissance politique. Ce fut dès lors par les journaux que l’opinion publique en appela des décisions de la Chambre, et ils servirent, sous la pression de la haine populaire, à amener la chute de lord Bute. Le North Briton, rédige par John Wilkes, dénonça le cabinet, blâma la paix avec une grande violence et osa le premier attaquer directement le ministre.
Wilkes était un homme sans aucune valeur morale ; mais il savait admirablement s’attirer les sympathies populaires, et, par une singulière ironie de la fortune, c’est à lui que les Anglais doivent trois des plus importantes réformes de leur Constitution. Par sa défense des droits des électeurs' contre le despotisme de la Chambre des communes, il fit comprendre à la nation la nécessité d’une .réforme parlementaire. Il dirigea le débat qui devait mettrê* fin au vote secret dans les débats du Parlement. Il affirma enfin le premier le droit absolu de la presse à discuter les affaires publiques.
Dans ses attaques contre Bute, il ne fut que l’organe du mécontentement public. C’est surtout à ses attaques que l’on dut la retraite de Bute. Mais Grenville avait plus de force de résistance, et à peine avait-il reformé son ministère, qu’il résolut d’abattre l’opposition grandissante contre le Parlement, en frappant son chef. Dans le numéro 45 du North Briton , Wilkes avait critiqué le discours du trône, et un mandat d’amener avait été lancé contre « les auteurs, imprimeurs et éditeurs de libelles séditieux » . Quarante-neuf personnes furent, arrêtées, et, en dépit de l’inviolabilité parlementaire, Wilkes fut envoyé à la Tour. L’arrestation était si illégale qu’il fut aussitôt relâché par ordre de la cour des plaids communs, mais il fut immédiatement poursuivi comme libelliste, et la Chambre des communes condamna son journal, qui se trouvait encore poursuivi devant la justice ordinaire comme un a libelle faux, scandaleux et séditieux » . La Chambre des lords, au même moment, traita de blasphématoire un pamphlet trouvé parmi les papiers de Wilkes, et autorisa les poursuites. Wilkes se réfugia en France, et fut bientôt exclu de la Chambre des communes. Les deux Chambres se constituant ainsi arbitrairement en cour de justice, lord Grenville terrorisa la presse et lança deux cents citations contre différents journaux; mais cette manière de faire souleva une indignation générale. On entendait de tous côtés les cris de : « Wilkes et la liberté! » Loin d’être réduite au silence, l’opi-
nion avait été exaspérée par le coup porté contre Wilkes, et six ans plus tard l'insuccès d’une poursuite dirigée contre un journaliste anonyme surnommé a Junius » , pour sa Lettre au Roi, établit le droit pour la presse de juger la conduite non-seulement des ministres et du Parlement, mais du Roi lui-même.
L’acte du timbre. — Grenville se montra dans toute cette lutte sans prévoyance et sans force. 11 fit preuve de la même insouciance dans les difficultés qui surgirent en Amérique. La guerre dirigée par Pitt avait coûté des sommes énormes à P Angleterre, et le grand ministre se vit obligé de faire des emprunts très-considérables. La dette publique s’élevait à cent quarante millions de livres (3 milliards 500 millions), et le premier soin du ministère Grenville fut de chercher à faire face aux nouvelles charges de la nation. Gomme une portion des subsides avait été dépensée pour la défense des colonies américaines, Grenville résolut de leur en faire supporter leur part. Bute et le Roi étaient d’accord sur ce point, mais leurs plans visaient plus loin que la question financière. Le nouveau ministre déclara qu’il appliquerait rigoureusement les lois sur ' la navigation cjui assuraient à la mère patrie le monopole du commerce américain, qu'il lèverait des impôts dans les colonies pour faciliter le service de la dette, et surtout qu’il ferait sentir aux colonies leur dépendance vis-à-vis de l’Angleterre. Le commerce direct entre l’Amérique et les colonies françaises ou espagnoles des Indes occidentales était entravé par des droits prohibitifs; mais on y échappait par un système général de contrebande. Les droits furent réduits, mais ils furent rigoureusement appliqués, et l’on envoya des forces navales considérables sur les côtes d’Amérique pour supprimer la contrebande. Aux revenus qu’on attendait de cette mesure, 011 voulait ajouter une taxe sur le timbre, qui devait frapper tous les actes juridiques rédigés dans les colonies.
Les plans de Bute tombèrent en même temps que lui; mais Grenville était tout à fait d’accord avec Bute dans ses projets financiers, et maintenant qu'il se trouvait à la tète d’une administration forte, il procéda à l’exécution des plans formés pour frapper l’Amérique de taxes de douanes et de taxes intérieures. Un de ces premiers actes consista à appliquer rigoureusement les lois de navigation, et à réprimer la contrebande entre l’Amérique et les îles espagnoles. Quelque dures et maladroites que fussent ces mesures, les colons en reconnaissaient la légalité. Ils montrèrent seulement leur irritation en s’engageant à ne plus se servir de marchandises anglaises jusqu’à ce qu’on diminuât les taxes. Mais l’autre plan du ministre, celui qui consistait à établir un impôt dans l’intérieur même de la colonie, en reprenant le projet des contributions indirectes ou d’impôt sur le timbre, que le bon sens de IVaipole avait rejeté autrefois, avait bien plus de gravité que la suppression de la contrebande. A la diffé-