‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 3 sur 187 · HOOKER · texte numérisé non relu

HOOKER

portaient la marque de la bête de Y Apocalypse. Cependant Élisabeth et les primats s’inquiétaient moins de ses déclamations contre les superstitions que de l’ardeur avec laquelle il plaidait en faveur d’un système politique qui aurait mis l’État sous le joug de l’Église. 11 attaquait le pouvoir absolu des évêques comme l'œuvre du démon, mais prétendait que la parole de Dieu donnait aux prêtres le droit de gouverner le monde ; il réclamait pour l’Église, modelée sur celle de Genève, une omnipotence qui dépassait les rêves les plus ambitieux des souverains du Vatican. D’après son Credo calviniste, tout le pouvoir et la juridiction ecclésiastiques, dans les questions de doctrine comme dans l’ordonnance des cérémonies, appartenaient uniquement aux ministres de l’Eglise. C’était à eux aussi de veiller aux mœurs publiques. Réunis en « classes » et en a synodes » , ils devaient se charger de la direction absolue du troupeau et régler leur propre organisation. Leur arme était l’excommunication, et ils n’étaient responsables de l’usage qu’ils en faisaient que devant le Christ. Le rôle du gouvernement se réduisait alors à veiller à l'exécution des décrets des synodes, et à châtier les rebelles, car un tel système excluait toute tolérance dans les pratiques comme dans la foi.

Au despotisme d’un Hildebrand, Cartwright unissait la cruauté d’un Torquemada ; non-seulement le presbytérianisme devait être la seule religion d’État, mais il voulait écraser sans pitié toutes les communions rivales, l’Eglise épiscopale comme toutes les sectes. Le crime d’hérésie était puni de mort. Jamais on ne vit exciter à la persécution avec une férocité plus aveugle. « Je nie » , écrivait-il, a que l’on doive faire grâce au condamné repentant. Les hérétiques doivent être exécutés sans miséricorde. Cette conduite peut paraître sanguinaire et extrême. Pour moi, il me suffit de savoir que j’agis selon le Saint-Esprit. »

Hooker. — Le bon sens populaire eût suffi pour réfuter de pareilles théories. Elles furent écrasées par le livre de Richard Hookerdnlitulé : Ecclesiaslical Polily (le Gouvernement ecclésiastique, 1594). Richard Hooker avait été premier prédicateur de l’église du Temple-, mais sa répugnance pour les controverses auxquelles, dans ce milieu, on se livrait du haut de la chaire, lui fit quitter Londres. Il se retira d’abord à Roscombc, en Wiltsliire, puis à Rishopsbourne, au milieu des calmes prairies du comté de Kent. On trouvait en lui l’élévation d’idées qui caractérise les plus nobles esprits de son temps : la profondeur philosophique d’un Bacon et d’un Shakespeare, unie à un talent d’écrivain de premier ordre qui le place parmi les plus grands prosateurs de l’Angleterre. Son caractère ecclésiastique n’ôtait rien à sa liberté d’esprit, à la rigueur de sa méthode plus philosophique que théologique. Au dogmatisme intolérant de Cartwright, il opposait l’autorité de la raison, et, abandonnant le terrain étroit des arguments scripturaires, il établissait ses conclu-

LES PURITAINS

sions sur les grands principes de la morale et de la science sociale, et sur les prescriptions éternelles de la loi naturelle. Pour les presbytériens, la lîible était Punique et immuable règle, non-seulement en matière de foi, mais pour tout ce qui concerne la conduite de la vie, ainsi que pour la constitution et la discipline de l’Eglise. Hooker répliquait que l’ordre divin ne se manifeste pas seulement dans la révélation écrite, mais aussi dans les relations morales des hommes entre eux et dans leurs institutions politiques et sociales. A la raison humaine appartenaient le droit et le devoir d’en déterminer les principes essentiels, et de distinguer en eux, comme dans l'Ecriture elle-même, ce qui s’y trouve de temporaire et d’éternel. 11 lui était facile de poursuivre son adversaire sur le terrain de la controverse théologique que Cartivriglit avait choisi, en démontrant par l’histoire qu’aucune forme religieuse ne s’est jamais imposée d’une manière absolue à la conscience humaine, et que les cérémonies du culte ont toujours été laissées au choix des églises, qui les ont modifiées selon les besoins des temps.

Le principe sur lequel il appuyait sa polémique contre le dogmatisme presbytérien est d’une valeur bien plus grande que la thèse elle-même ; car c’est un principe qu’aucun dogmatisme, soit catholique, soit presbytérien, ne pourra jamais ébranler. Hooker en appelait au bon sens et à l’intelligeuce du peuple anglais bien plus qu’à l’érudition des théologiens; mais cet appel était à peine nécessaire. Le presbytérianisme, populaire en Ecosse, gagnait très-peu de terrain en Angleterre, où il resta toujours l'opinion d’une coterie de membres du clergé, et n’eut pas d’influence générale sur le peuple. Meme au temps de la République, lorsqu’il semblait triompher, il fut repoussé par toute l’Angleterre, à l’exception de Londres et du Lancashire. Mais l’audacieux défi lancé par Cartwright aux deux Chambres en publiant la Remontrance au Parlement (1572), causa une véritable panique parmi les hommes d’Etat et le clergé anglais, et enleva tout espoir d’apaisement et de conciliation. 11 est probable que, sans l'orage causé parce manifeste, le mécontentement général aurait peu à peu amené l’abolition du rituel si violemment attaqué. Le Parlement de 1571 n’avait pas seulement refusé de contraindre le clergé à souscrire aux trois articles sur la suprématie, sur la forme de la constitution ecclésiastique et sur le pouvoir de l’Eglise, touchant les rites et les cérémonies du culte; il était aussi d’avis de réformer la liturgie en en retranchant les pratiques dites superstitieuses.

La publication de la Remontrance changea la face des choses. Les hommes les plus modérés, et qui s’étaient montrés les plus empressés à modifier le rituel de l’Eglise anglicane, s’éloignèrent aussitôt d’une secte aussi intolérante que le papisme. L’archevêque Parker se montra plus rigoureux que jamais contre les ministres non conformistes, et Elisabeth se décida à prendre une mesure de précaution qui souille à jamais sa mémoire.

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