‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 21 sur 187 · WENT’WORTH E N IRLANDE · texte numérisé non relu

WENT’WORTH E N IRLANDE

et son activité pour plaire à son royal maître lui valurent la pairie et le poste élevé de lord président des comtés du Nord.

Charles pouvait à bon droit témoigner une aussi haute confiance à son ministre, car Thomas Wentworth, créé à la fin de sa vie comte de Strafford, devint Tincarnation même de la tyrannie. Trop clairvoyant pour s'imaginer comme son maître que le pouvoir arbitraire qu’il exerçait était conforme à la vieille constitution du pays, et que le temps suffirait pour changer la nation et la réconcilier avec le despotisme, il savait que le peuple anglais n’avait jamais connu le pouvoir absolu, et qu’il fallait imposer par la terreur ce qu’on ne pouvait implanter ni par la persuasion ni par la force de l'habitude. Son système était en parfaite harmonie avec sa personne; lorsqu’on regarde le portrait de Strafford et que l’on voit ce visage sombre, au regard fixe et lourd, on comprend mieux le caractère de sa politique effrénée et sans scrupules. S’il s’imposa au parti royaliste, ce fut par la seule force de son tempérament, par la terreur que sa violence inspirait aux hommes incapables que Buckingham avait laissés après lui, ce fut aussi par son esprit de gouvernement. 11 ignorait les petites roueries des courtisans; aussi cet homme taciturne, fier et irascible, faisait-il singulière figure à Wliitehall, où ses manières rudes excitèrent le sourire la première fois qu'il parut devant le Roi ; ce sourire se changea bientôt en une animadversion générale. La Reine, la frivole et intrigante Henriette-Marie, le détestait ; les autres ministres, ses collègues, désireux de le ruiner dans l’esprit du Roi, prenaient occasion pour le discréditer de ses querelles avec le ménage royal, de ses violentes invectives contre les lords et de ses transports de colère à la table même du conseil royal. Charles I er , tout en le soutenant avec énergie, était tout à fait incapable de comprendre le but qu’il poursuivait. Il l’appréciait sans doute comme administrateur, à cause de son désintéressement, de sa hauteur pleine d’indifférence avec grands et petits, et de son dévouement à la cause royale; mais lorsque Strafford se préparait à attaquer de vive force les libertés publiques, à établir en Angleterre un despotisme analogue à celui que Richelieu exerçait en France, et à donner ainsi à l’Angleterre un rôle international égal à celui de la France, il n’avait à attendre de Charles ni sympathie ni appui.

Wentworth en Irlande, — Wentworth était impatient de trouver enfin une sphère d’action où il pourrait agir à sa guise, sans être entravé à chaque instant par les difficultés qu’il rencontrait en Angleterre. Il voulait préparer, en prévision d’une lutte future, en se créant des revenus fixes, une armée permanente, des arsenaux et des forteresses ; c’est de l’Irlande qu’il résolut de tirer ces revenus. Il voyait dans ce malheureux pays, qui avait été jusqu’ici horriblement pressuré par le trésor royal, le levier dont il avait besoin pour détruire la liberté en Angleterre. Il était facile, en

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tenant la balance égale entre catholiques et protestants, de rendre les deux communions complètement dépendantes de P autorité royale; le pays tout entier se trouvait, d’après les théories de Strafford, sous la domination absolue de la Couronne par droit de conquête et ouvrait ainsi un vaste champ à son activité administrative ; pour le reste, il comptait à bon droit sur son talent et sa volonté.

En 1632, il fut nommé lord député et gouverneur d’Irlande, et cinq ans après, son but semblait atteint, u Le Roi » , écrivait-il à Laud, « est ici souverain aussi absolu qu’aucun autre prince du monde entier. » Wentworth était arrivé à son but en répandant partout la terreur ; l’archevêque Usher et tous ceux qui portaient un nom connu et respecté dans l’ile se virent l’objet de ses insultes et de ses persécutions ; son despotisme ne respectait plus aucune loi. Quelques paroles insolentes échappées à lord Mountnorris suffirent à le faire traduire en conseil de guerre, comme rebelle, et condamner à mort. On dit même que Wentworth se servait parfois de son pouvoir dans un but personnel et peu avouable. Une passion adultère pour la belle-fille du chancelier l’entraîna à donner l’ordre à ce pair du royaume de disposer de ses domaines en faveur de sa maîtresse, et, sur son refus, à le priver de sa charge. Mais de tels faits étaient rares; il poursuivait d’ordinaire, malgré sa tyrannie, l’intérêt du pays ; et son despotisme délivra le peuple des nombreux petits seigneurs locaux qui l’ opprimaient. Les propriétaires fonciers irlandais furent, pour la première fois, obligés de se soumettre à la loi. Wentworth régularisa la justice, réprima les violences, améliora le sort du clergé et purgea la mer des pirates qui l’infestaient. La création de l’industrie des toiles de lin, qui devait enrichir l’Ulstcr, et le premier développement du commerce, datent de l’époque de Strafford.

Toutes ces améliorations cependant n’étaient pas pour lui un but, mais un moyen. Il ne songeait qu’à la réalisation de ses vues tyranniques. 11 eût été digne de lui de réconcilier catholiques et protestants, et de calmer la soif de vengeance qu’avait excitée chez le peuple irlandais la colonisation de l’ Dis ter. Strafford, au contraire, irrita les protestants en tolérant le culte catholique et en suspendant la persécution, qui avait recommencé, mais avec mollesse, tandis qu’il entretenait le mécontentement des catholiques en projetant la colonisation du Connaught ; il voulait, par ce moyen, jeter la discorde entre les deux partis qui se trouveraient ainsi entièrement sous la domination de la Couronne. Cette politique tortueuse devait finir par les épouvantables massacres d’Irlande, par les vengeances de Cromwell et par la longue série d’atrocités qui fait de l’histoire de ce pays une des plus lugubres qui soient.

Pour le moment, l’Irlande se trouvait à la merci de Wentworth ; il avait doublé le revenu du fisc, organisé une armée; il se sentait enfin assez fort pour convoquer, malgré les craintes du Roi, un Parlement irlan-

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