‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 26 sur 187 · LA RÉSISTANCE · texte numérisé non relu

LA RÉSISTANCE

Tl

même où le Nord commençait à s’agiter. L’Écosse était lasse d’essuyer insulte sur insulte; aussi, à peine le doyen d’Édimbourg eut-il ouvert le Frayer Book , que des murmures se firent entendre dans l’auditoire, murmures qui se changèrent bientôt en une formidable émeute (juill. 1637). On fit évacuer l’église, et l’on parvint ainsi à terminer le service; mais les magistrats, effrayés de ces symptômes de mécontentement, déclarèrent que le décret royal avait prescrit l’achat seul et non l’usage du Frayer Book . On cessa dès lors de le lire en Ecosse, et l’on répondit aux ordres impérieux de Laud, qui voulait le rétablir, par une grêle de protestations. Le duc de Lennox porta lui-même soixante-huit pétitions à la cour, tandis que pasteurs, nobles et gentilshommes campagnards affluaient à Édimbourg pour organiser la résistance nationale.

Le contre-coup de ces événements en Écosse se fit sentir immédiatement au sud de la frontière. Prynne et ses coaccusés, traînés par l’arclievêque primat devant la Chambre étoilée comme « trompettes de sédition » , écoutèrent d’un air de défi la sentence qui les condamnait au pilori et à la prison perpétuelle. La foule, qui remplissait la cour du palais pour assister à l’exécution de la sentence, poussa des cris d’indignation quand le bourreau leur coupa les oreilles, et applaudit lorsque Prynne déclara que cette condamnation était contraire aux lois. Cent mille habitants de Londres formèrent une haie le long de la route qui les conduisait à la prison; et ce défilé des martyrs, comme les appelaient les spectateurs, ressembla à une marche triomphale. Bien que très-étonné de cette explosion inattendue du sentiment populaire, Laud ne se laissa pas intimider. Pendant ses voyages à travers les comtés , l’archevêque somma les partisans de Prynne de comparaître devant la Chambre étoilée, tandis que la censure frappait les publications puritaines de peines de plus en plus sévères. Mais ces pamphlets de quelques étroits fanatiques présentaient moins de danger pour le gouvernement que l’attitude de l’Écosse et que l’effet produit dans l’Angleterre entière par le procès de Hampden (nov. 1637). La discussion à propos du slrip-money dura douze jours, et fut plaidée devant le tribunal, réuni au complet. On prouva que dans les temps passés, la taxe avait été levée dans des circonstances critiques et seulement sur la côte et dans les ports de mer, et que depuis lors les ordonnances et la Pétition des droits avaient rendu la levée absolument illégale.

L’affaire fut ajournée, mais la discussion avait eu un immense retentissement en Écosse aussi bien qu’en Angleterre. Charles n’avait répondu aux pétitions écossaises qu’en donnant l’ordre de quitter Londres à tous ceux qui n’y étaient pas domiciliés, et le conseil privé se trouvait impuissant à le faire exécuter; aussi, nobles et gentilshommes, avant de rentrer chez eux, nommèrent-ils un comité de délégués qui, sous le nom bizarre de Tables , poursuivirent pendant tout l’hiver une série de négo-

LA TYRANNIE (l G29-1 G40) .

dations avec la Couronne. Les négociations furent interrompues au printemps suivant (1038), par un nouvel ordre du Roi leur enjoignant de se disperser et d’accepter le Frayer Book. C’est à ce moment que les juges, en Angleterre, prononcèrent, après bien des atermoiements, leur décision sur l’affaire de Hampden ; ils déclarèrent, à l’unanimité moins deux voix, qu’il était défendu de faire valoir, contre la volonté royale, des ordonnances interdisant les taxes arbitraires. « Je n’ai jamais lu, ni vu » , disait le juge lîerkley, « que lex fût rex ; mais il est reconnu et vrai que rex est /ex. » Le juge suprême, Finch, résuma l’opinion de ses collègues en disant : a Tout acte du Parlement tendant à enlever au Roi son pouvoir, en cas de danger public, est nul et non avenu; il en est de même pour tous ceux qui restreignent les droits du Roi sur ses sujets, leurs personnes, leurs biens et même leur fortune; car aucun acte du Parlement n’y peut changer quoi que ce soit. »

Le Covenant. — « M. Hampden et ses pareils », écrivait Strafford avec amertume, «« mériteraient d’être bien fouettés pour rentrer dans leur bon sens. » A la nouvelle de cette sentence de la Haute Cour, malgré l’enthousiasme des partisans du Roi, ll/entworth vit immédiatement que l’énergie de Hampden avait porté coup. Sa résistance avait révélé aux Anglais les dangers auxquels les libertés étaient exposées, et dévoilé le but des prétentions royales.

L’élégie que Milton publia à cette époque, Lycidas, nous montre à quel degré d’irritation et d’amertume étaient arrivés les plus graves puritains. Au milieu de sa noble et touchante lamentation, il éclate tout à coup en paroles indignées à la pensée des dangers qui menacent l’Eglise,

.c contre ces bergers aveugles sachant à peine tenir une houlette, auxquels regardent les montons affamés sans obtenir de nourriture, tandis que la farouche louve de Rome en dévore silencieusement à l'écart » . La nation était résolue à demander justice de ses tyrans et à ne pas reculer même devant la menace de l’échafaud. Strafford, Laud et Charles I er lui-même auront maintenant à compter avec cette hache à deux tranchants placée à la porte de la Chambre des communes, prête à frapper une fois un coup décisif.

Quelque résolue que se montrât l’opinion publique, on ne pensait pas qu’il fut nécessaire d’agir immédiatement, car les difficultés qui s’amassaient dans le Mord devaient, à un moment donné, obliger le gouvernement à chercher un appui auprès du peuple. Dès qu’on eut reçu à Edimbourg la sommation du Roi d’avoir à se soumettre immédiatement, ainsi que le commentaire significatif du jugement de Hampden, un certain nombre de membres de l'opposition se réunirent autour des « Tables » , à Stirling; là, après avoir signé une protestation déjà élaborée à Edimbourg, ils renouvelèrent, sur le conseil d’Archibald Johnston de Warriston, le

serment de maintenir le Covenant établi autrefois entre Dieu et la nation à l’heure du danger, lorsque Marie Stuart conspirait contre le protestantisme et que l’Espagne préparait l’expédition de V Armada : « Nous promettons et jurons « , disaient-ils en terminant, « au nom du Dieu et Seigneur tout-puissant, de continuer à observer ladite religion et à lui obéir, à la défendre et à résister aux erreurs et aux hérésies, selon nos moyens et avec le pouvoir que Dieu a mis entre nos mains, et cela tous les jours de notre vie. » Le Covenant fut signé dans le cimetière des Frères-Gris, à Édimboufg, dans un élan de vif enthousiasme et de véritable joie « de la part de ceux qui, ayant été longtemps auparavant proscrits et rebelles, étaient admis de nouveau dans l’alliance du Très-Haut. »

Nobles et gentilshommes parcoururent l'Ecosse à cheval avec le document dans leurs poches, recueillant des signatures, tandis que les pasteurs, du haut de la chaire, pressaient leurs auditeurs de signer la protestation. Mais toute pression était inutile, a Tel était le zèle des adhérents, qu’ils signaient les joues ruisselantes de larmes; quelques-uns même », dit-on, ce faisaient couler leur sang et s’en servaient, à la place d’encre, pour écrire leurs noms » . On comprit la force que donnait à la liberté écossaise ce réveil de ferveur religieuse, en voyant l’attitude nouvelle des covenantaires. Le marquis de Hamilton, venu en qualité de commissaire royal pour mettre fin à cette querelle, fut assailli de demandes tendant à l’abolition de la haute Cour ecclésiastique, au retrait des livres de Canons et du Pràyer Book, et à la nomination d’un nouveau Parlement et d’une Assemblée générale. En vain le marquis menaça les Ecossais du courroux du Roi. Le conseil privé lui-même pressait Charles d’accorder une plus complète satisfaction aux désirs de son peuple : « Je mourrais » , écrivait

le Roi à Hamilton, « plutôt que de céder à ces impertinentes et maudites demandes. » Mais il fallait gagner du temps. « Le mécontentement » , écrivait lord Northumberland, es ne fait que croître au lieu d’aller en diminuant » . Charles était sans hommes et sans argent; il demanda en vain à l’Espagne de lui faire un prêt, sur la promesse qu’il déclarerait la guerre à la Hollande; il essaya de se procurer une armée de dix mille hommes en Flandre, qu’il aurait pu utiliser en Angleterre après avoir vaincu les Écossais. Hommes et argent, tout lui fut refusé, et les contributions offertes par les catholiques anglais étaient très-loin de suffire à remplir le Trésor. Charles avait envoyé le marquis en Ecosse pour retarder la rupture décisive jusqu’à ce que la flotte royale eût fait son apparition dans le Forth; mais il était difficile d’équiper une flotte quelconque. L’Écosse fut prête à la guerre bien avant le Roi. Les volontaires qui avaient servi pendant la guerre de Trente ans rentrèrent en foule à l’appel de leurs frères; le général Leslie, un vétéran formé par Gustave-Adolphe, vint de Suède pour prendre le commandement des nouvelles troupes. On leva une taxe volontaire dans chaque comté.

L A TYRANNIE (l G*29-l G40) .

Le Roi, effrayé de ces menaces, céda enfin aux demandes des Ecossais; mais à peine avait-il consenti, qu’il retira tout ce qu’il avait accordé, et l’Assemblée, qui venait de se réunir, reçut l’ordre de se dissoudre. Elle ne se soumit à cet ordre que lorsqu’elle eut abrogé toutes les innovations de Laud dans le culte et la discipline ecclésiastique, déposé les évêques, et réorganisé complètement les tribunaux de l’Eglise presbytérienne. On apprit tout à coup que Charles 1 er était à York et comptait sur un soulèvement des clans du Nord ; il lui fut répondu par la prise d’Edimbourg, de Dumbarton et de Stirling, tandis que dix mille hommes de troupe bien équipés, sous les ordres de Leslie et du comte de Montrose, s’emparaient d’Aberdeen et ramenaient en triomphe dans le Sud leur prisonnier, le comte catholique de Huntley. Loin d’intimider l’Ecosse, l’apparition de la Hotte royale dans le Fortli fut le signal de la marche en avant de Leslie vers la frontière. Charles avait à peine passé la Tweed, que le « vieux petit soldat contrefait » , campé sur les collines de Dunse-Law, lui offrit hardiment la bataille.

La guerre des évêques. — Charles n’était pas cependant en mesure de combattre, et les deux armées rentrèrent dans leurs foyers, sur la promesse du Hoi de réunir un Parlement et une Assemblée libres. Mais cette convention de Berwick n’était qu’une simple suspension d’armes ; le rappel d’Irlande de Thomas IVentworth, nouvellement créé comte de Strafford , prouvait que le monarque se disposait à prendre des mesures violentes; et les Ecossais répondirent a cette provocation en demandant rétablissement de parlements triennaux et la plus complète liberté d’élection et de discussion. Strafford conseillait de les assagir à coups de verges; et la découverte d’une correspondance entre quelques chefs covenantaires et la cour de France donna un instant l’espoir au Roi qu’un appel au pays contre la trahison écossaise trouverait un certain écho en Angleterre.

Tandis que Strafford se rendait en toute hâte en Irlande pour lever une armée, Charles convoqua un Parlement, connu sous le nom de Court Parlement, à cause de son peu de durée. Les Chambres se réunirent dans des dispositions qui permettaient d’espérer la conclusion d’un arrangement avec la Couronne; mais on dut renoncer à lui faire déclarer la guerre à l’Ecosse. Le Parlement écarta la question des lettres interceptées, et demanda, comme toujours, que le redressement des abus précédât le vote des subsides; il se montra inexorable, malgré l’offre que lui fit le Hoi d’abandonner le ship-moncij ; et, après trois semaines de discussion, il fut brusquement dissous : « Les choses doivent aller plus mal encore avant que les affaires puissent marcher un peu mieux » , disait froidement Saint- John, un des chefs du parti national. Mais la surexcitation était grande dans le pays. « Jamais, de mémoire d’homme, on n’avait vu pareille

Page 1