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LA COMMISSION ECCLÉSIASTIQUE

La Commission ecclésiastique (1583). — En créant la Commission ecclésiastique, Élisabeth changeait en despotisme spirituel la trêve religieuse des dernières années. Simple comité temporaire à l’origine et représentant le pouvoir royal dans les affaires ecclésiastiques, la Commission devint bientôt une assemblée permanente investie par la Couronne de pouvoirs illimités. Toutes les opinions et tous les actes contraires à l’Acte de Suprématie et d’Uniformité étaient portés à sa connaissance. Le droit de révocation dont il était investi mettait le clergé à sa merci. Elle pouvait changer à sa guise les règlements des écoles et des collèges. Nonseulement l’hérésie, le schisme et le non-conformisme, mais aussi les crimes d’adultère et d’inceste dépendaient de sa juridiction. Elle avait un droit d’enquête illimité et condamnait à son gré les coupables à la prison et à l’amende.

L’existence seule d’un pareil tribunal détruisait en partie l’œuvre de la Réforme. La présence de nombreux membres laïques dans la Commission offrait, il est vrai, une certaine sécurité contre les excès de la tyrannie ecclésiastique ; mais parmi les quarante-quatre membres du comité/ un petit nombre seulement prenait part aux délibérations, et ses pouvoirs furent presque entièrement laissés aux mains des primats. Aucun archevêque de Canterbury, depuis Augustin, n’avait exercé une autorité aussi despotique et aussi absolue que Parker, Whitgift, Bancroft, Abbot et Laud. Ce qui frappe surtout cliez eux, c’est le caractère exclusivement personnel de leur tyrannie spirituelle. Les anciens symboles religieux n’existaient plus, et la loi n’était pas encore intervenue pour protéger le clergé en déterminant les limites exactes des symboles nouveaux. Aussi, à la Commission de Lambeth, les primats fixaient-ils selon leurs caprices individuels les règles de l’orthodoxie, sans se préoccuper des définitions fixées par la loi.

Parker priva un curé de son bénéfice parce qu’il avait nié l’inspiration littérale des Saintes Écritures. Les archevêques, du reste, s’inquiétaient fort peu d’être conséquents avec eux-mêmes et d’accord avec les idées de leurs prédécesseurs. Whitgift s’efforça d’imprimer à l’Église officielle une couleur calviniste ; Bancroft, au contraire, très-hostile au calvinisme, se montra très-ardent dans la question du droit divin des évêques ; Abbot persécuta sans pitié les arminiens; Laud était sans merci pour les antiarminiens. Comment s’étonner ensuite que le clergé anglais ait pris en . horreur une Commission ecclésiastique représentée par de pareils hommes ? . Son établissement toutefois montre clairement la politique adoptée parla .Couronne, et ses efforts furent favorisés par de sévères mesures de répression. Toute prédication ou réunion privée fut rigoureusement interdite, et, malgré le refus du Parlement de légaliser cette mesure, on força chaque membre du clergé à souscrire aux Trois Articles .

LES PURITAINS

Les dissidents. — Tout d’abord cette nouvelle politique fut couronnée de succès. Le mouvement dirigé par Gartwright fut réprimé ; Cartwright lui-même fut révoqué comme professeur de Cambridge, et, grâce à l’action énergique delà Commission ecclésiastique, une uniformité au moins extérieure se répandit sur le culte de toute l’Angleterre. Les anciennes franchises, qu’on avait laissées à Londres et d’autres villes protestantes du royaume, leur furent retirées. Le clergé puritain, vis-à-vis duquel le gouvernement s’était montré très-tolérant au commencement du règne d’Elisabeth, fut contraint d’adopter le surplis et de faire le signe de la croix. LeS remontrances de la petite noblesse, la protestation de lord lîurleigh lui-même, furent impuissantes à protéger deux cents pasteurs d’un rare mérite, qui avaient été révoqués pour refus de se soumettre aux Trois Articles. Mais cette persécution ne réussit qu’à donner une nouvelle vie et une immense popularité aux doctrines qu’elle était destinée à écraser, car elle rapprocha deux courants d’opinion tout à fait distincts en eux-mêmes. La discipline presbytérienne n’avait fait jusqu’alors que peu de prosélytes, et seulement dans le clergé ; d’un autre côté, le désir d’une réforme dans la liturgie, le désir de renoncer « aux pratiques superstitieuses telles que a l’usage du surplis, le signe de la croix au baptême, l’anneau nuptial, et a l’habitude de s’agenouiller pour la communion » , était partagé par un grand nombre de clercs et de laïques. Au début du règne d’Elisabeth, presque tous les membres du clergé, à l’exception de Parker, condamnaient ces pratiques; il s’en fallut d’une voix qu’elles ne fussent abolies par rassemblée générale.

Le Parlement représentait exactement l’opinion de la petite noblesse, et l’on n’ignorait pas que cette opinion était partagée par les plus sages conseillers de la Heine, lîurleigh, Walsingham et Knollys. Si la persécution qui frappa les deux tendances ne réussit pas à les fondre en un seul parti religieux, elle gagna du moins aux presbytériens certaines sympathies dans le camp puritain, qui transformèrent cette coterie religieuse en un véritable parti populaire.

La persécution eut d’autres conséquences encore. Les dissidents ou a séparatistes n , qui commençaient à ne plus assister aux services religieux, disant que le fait seul d’une Eglise nationale est contraire à la parole de Dieu, et qui avaient été longtemps peu nombreux et disséminés, se groupèrent et s’élevèrent bientôt à vingt mille. Ces indépendants ou « brounistes » , comme on les appelait alors du nom de leur fondateur, formèrent des congrégations dans toute l’Angleterre. Mais les persécutions des évêques et des presbytériens, auxquels ils étaient également odieux, les obligèrent à se réfugier en foule de l’autre côté du détroit.

Une de ces congrégations était appelée à de si grandes destinées que nous devons nous arrêter un instant pour étudier « ces pauvres gens «

(lu Lincolnshire et des environs qui, « éclairés par la parole de Dieu » et « se refusant au joug de l’Eglise établie » , avaient été conduits ce à regarder plus haut » . Ils rejetaient les cérémonies du culte comme un reste d’idolâtrie, l’autorité des évêques comme contraire à l’Écriture, et, se considérant comme « le libre peuple du Seigneur » , se réunissaient pour former « une Église dans la communion de l’Évangile » . Ils choisirent John Robinson comme leur chef, « proclamèrent le grand principe de la liberté de conscience « , et affirmèrent le droit des chrétiens « de marcher dans tous les chemins que leur avait montrés le Seigneur » . La loi sévit bientôt contre leurs réunions ou conv cuticules, et la petite congrégation résolut d’aller chercher la liberté dans d’autres pays.

On réussit à empêcher leur première tentative de fuite ; et, quand une seconde fois ils essayèrent de partir, leurs femmes et leurs enfants furent arrêtés au moment même de l’embarquement. De guerre lasse, les magistrats finirent pourtant par donner un dédaigneux consentement à leurs projets, trop heureux de se débarrasser d’eux à n’importe quel prix; les fugitifs se réfugièrent à Amsterdam. « Ils savaient qu’ils n’étaient que des pèlerins sur la terre ; s'inquiétant peu de ces choses, ils regardaient vers le ciel, leur vraie patrie, et y trouvaient le calme et la paix. » Parmi ces exilés se trouvaient ceux qui furent connus plus tard comme les Pères Pèlerins de la « May Flowcr ;> .

L’affaire Martin Mai'prelate. — Il était facile de se débarrasser des brownistes; mais la conduite du gouvernement souleva un esprit d’opposition comme on n’en connaissait plus depuis l’avénement des Tudor, et qui devint un véritable danger politique. La querelle, connue- sous le nom de V Affaire Martin Marprelate , nous montre à quel point le pouvoir de l’opinion publique allait grandissant.

Les puritains avaient dès l’abord fait appel au peuple par de nombreux pamphlets, et Wliitgift sentit leur influence, car il chercha à bâillonner la presse (1585). Les règlements que la Chambre Etoilée établit à cette occasion méritent d’être rappelés, comme le début de la lutte acharnée qu’elle devait poursuivre longtemps encore contre la liberté de la presse.

La censure, intermittente à cette époque, s’organisa dès lors d’une manière définitive. On n’accorda plus qu’à Londres et dans les villes d’université le droit d’imprimer ; on réduisit le nombre des imprimeurs, et tous ceux qui réclamaient un privilège furent placés sous la surveillance de la corporation des papetiers. Enfin, chaque nouvelle publication, grande ou petite, devait être approuvée par le primat et par l’évêque de Londres (1588). Ces mesures de répression suscitèrent, l’année même de l’Armada, une série de pamphlets publiés sous le pseudonyme de Martin Marprelate [Trouble prélat) y sortant d’une imprimerie clandestine qui échappa long-

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temps aux poursuites, grâce à l’hospitalité des gentilshommes campagnards. On finit cependant par saisir la presse et par arrêter les auteurs présumés de ces grossiers libelles. L’un d’eux, un jeune Gallois nommé Penry, fut exécuté; le second, un pasteur nommé Udall, mourut en prison.

Cependant la virulence et la hardiesse de leur langage produisirent une profonde impression ; car il était impossible, sous le système absolutiste d’Klisabetli, d’attaquer les évêques sans porter atteinte à la Couronne. On sentit qu’une ère nouvelle de liberté politique allait s’ouvrir, lorsque Martin Marprelate livra aux discussions publiques les mesures politiques et ecclésiastiques du gouvernement. La suppression de ces pamphlets ne découragea pas les presbytériens. Cartwright, nommé par lord Leicester directeur d’un hôpital dans le Warwickshire, eut l’audace d’organiser le clergé de ce comté et de celui de Northampton d’après son système particulier. Son exemple fut largement suivi : des réunions générales du clergé tout entier et d’autres plus restreintes, pour les différents diocèses ou comtés, commencèrent à se former de tous côtés. Mais ces réunions, qui portaient dans le système presbytérien le nom de synodes et de classes , et qui servaient a discuter les affaires de l’Eglise, furent promptement supprimées. Whitgift demanda l’exil de Cartwright; mais celui-ci y échappa en promettant de se soumettre à l’Église établie. La lutte alors changea de caractère; elle passa dans la sphère plus élevée du Parlement et donna naissance, sous Jacques 1 er , a une lutte pour la liberté de conscience, et sous son successeur à la guerre civile.

La réaction catholique. — Pour juger avec équité la politique et l’attitude des puritains anglais, ou, pour mieux dire, des trois quarts des protestants d’Angleterre à cette époque, jetons un rapide coup d’œil sur les vicissitudes du protestantisme pendant le règne d’Elisabeth. A l’avénement de la Reine, le succès de la Réforme semblait presque partout assuré : elle était déjà maîtresse du nord de l’Allemagne, quand la pacification de Passau (1552) lui ouvrit les provinces du Sud. On crut même un instant que l’empereur Maximilien était ébranlé dans sa foi. En Autriche, en Hongrie, nobles et bourgeois se convertissaient en masse au protestantisme; un ambassadeur de Venise estimait que les catholiques formaient à peine, à ce moment, plus d’un dixième de la population de l’Allemagne. Les royaumes Scandinaves avaient aussi embrassé la foi nouvelle, qui pénétrait en même temps dans les « Etats de Test et dans ceux de l’ouest de l’Europe ^ , En Pologne, la majorité de la noblesse devint protestante; l’Ecosse avait rejeté le catholicisme dès le règne de Marie Stuart, et l’Angleterre s’était de nouveau rapprochée du protestantisme, sous Elisabeth. En France, après la mort de Henri II, les nouvelles doctrines s’étaient répandues très-rapidement. Partout, au contraire, où pesait la lourde main de Philippe II, c’est-à-dire, en Castille^en Aragon, en Italie, la Réforme

1 Sources : Le grand ouvrage de Gardiner, History of England (1603-1642, 10 vol.), est précieux, plein de bon sens et abondant en faits nouveaux; les cinq premiers volumes se rapportent au règne de Jacques I er ; les Annales de Jacques 7 er , par Camden, et les OEuvres complètes du Roi, ont de la valeur comme source contemporaine. Consulter aussi les Memorials of State de Wirnvood, si riches en documents importants; la Vie de Williams par Racket, et les Nugae antiquae de Harrington, fournissent d’inestimables renseignements sur la politique générale. Les Calendars of State papers sont pour cette époque une source de premier ordre. Voir aussi pour les deux derniers Parlements : Debates and Proceedinys of the Housa of Commons (Oxford, 1706); enfin le livre de AL Spedding, intitulé Life and Letters of lord Bacon y ainsi que l’édition complète des OEuvres du philosophe, publiée par le meme, sont indispensables pour acquérir une véritable connaissance de l’histoire de cette période. Voyez aussi Ch. de Rémusat, Bacon, sa vie, son temps, sa philosophie .

avait cté étouffée en naissant; elle faillit même être écrasée dans les Pays-Bas. Mais au moment où le triomphe du protestantisme paraissait définitif, ses progrès s’arrêtèrent tout à coup; il y eut une période de stagnation complète pendant les vingt premières années du règne d’Elisabeth. La religion nouvelle usa ses forces dans des controverses théologiques, dans de mesquines persécutions et surtout dans les violentes et funestes querelles qui mettaient aux prises les églises luthériennes et les églises calvinistes. Le protestantisme s’abaissait et se dégradait en mêlant sans cesse la politique à la religion, en acceptant les bons offices de princes allemands avides et méprisables, et en excitant à la révolte la noblesse polonaise et les huguenots français.

Pendant ce temps la papauté réussissait à rallier le monde catholique, grâce au concile de Trente ; l’Eglise romaine, affaiblie et corrompue par la prospérité, avait enfin compris les leçons du malheur : on arrêta et l’on promulgua définitivement dans ce concile les articles de foi du catholicisme ; et les abus les plus criants du clergé, qui avaient provoqué le mouvement de la Réforme, furent dès lors sévèrement réprimés. L’enthousiasme religieux des protestants avait gagné les catholiques; on voyait naître de tous côtés de nouveaux Ordres monastiques ; les Capucins devinrent les prédicateurs attitrés du catholicisme, les Jésuites ses directeurs, ses missionnaires, ses instituteurs et ses diplomates; aussi le papisme reprit-il une nouvelle vie, grâce à l’admirable organisation de la Compagnie de Jésus, à son habileté consommée, à son aveugle obéissance et à son fanatisme ardent. Les protestants avaient tiré profit des persécutions continuelles qu’ils avaient eu à subir au commencement du siècle; il en fut de même des catholiques lors de l’apparition des disciples de Loyola. Des brochures sur les supplices de Campian et de Southivell excitèrent à Vienne et à Tolède une indignation aussi violente que le Livre des Martyrs de Foxe, quelques années auparavant, parmi les protestants anglais. La science elle-même se mettait au service de la vieille foi. Bellarmin, le plus grand controversistc du temps, et Baronius, le plus érudit des historiens de l’Église, étaient tous deux catholiques. Comment s’étonner qu’avec une telle inégalité de forces le courant ait fini par changer? Aussi, peu d’années avant le désastre de l’Armada, le catholicisme avait-il réellement regagné du terrain. L’Allemagne du Sud, dont les souverains assez tièdes jusquelà pour la défense de leur foi étaient redevenus de zélés catholiques, fut le premier pays reconquis par la papauté; le succès du socinianisme en Pologne avait amené une scission complète entre ce royaume et les autres églises protestantes qui se trouvaient elles-mêmes partagées en deux camps à la suite de controverses sur la communion et le libre arbitre. Les Jésuites faisaient partout des prosélytes, assurés qu’ils étaient de l’appui des armées espagnoles pour décider la victoire. Dans la lutte ardente qui s’engagea à ce moment-là, Philippe II fut vaincu, il est vrai :

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