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LA CONQUÊTE DE L1RLANDE

à se dissoudre. Mais, dans la Chambre, il y avait tout un groupe de politiciens bien résolus à prolonger son existence, et, selon une spirituelle remarque de Henri Martyn, empruntée à l’histoire de Moïse dans la Genèse, « la République est comme un nouveau-né très-delicat, que personne n’est plus capable d'élever que la mère qui l’a mis au monde » . Leurs desseins avaient été tenus secrets jusqu’alors ; et, malgré les retards sans fin apportés par les députés au vote de la loi électorale, Cromwell ne soupçonnait pas encore les véritables intentions du Parlement, lorsqu’il fut appelé en Irlande par une série de succès des royalistes qui ne laissaient que Dublin aux mains des parlementaires.

La conquête de l’Irlande. — L’Ecosse conservait toujours son attitude hostile, et la Hollande ne cessait de menacer l’Angleterre d’une guerre maritime; aussi Cromwell comprit-il qu’il fallait en finir à tout prix avec les catholiques irlandais ; ses soldats et lui ne respiraient que la vengeance ; le souvenir des massacres d’Irlande était resté profondément gravé dans le cœur de tous les Anglais, et cette insurrection était considérée comme la continuation du massacre : a Mous venons , dit Cromwell en débarquant, « pour demander compte du sang innocent qui a été versé et essayer de soumettre tous ceux qui paraîtront en armes pour justifier une pareille atrocité. » Une sortie de la garnison de Dublin avait déjà obligé d’Ormond à lever le siège de la capitale de l’Irlande, et le marquis, se sentant incapable de tenir tête à la nouvelle armée, avait jeté dans Drogheda ses meilleures troupes, c’est-à-dire trois mille Anglais sous le commandement de sir Arthur Aston. L’assaut de cette ville (septembre 16 49) fut le signal d’épouvantables massacres : la garnison se défendit bravement et repoussa le premier assaut; le second obligea Aston et ses troupes de reculer jusqu’au Mill Mount : « Dès que nous les eûmes atteints » , écrivait Cromwell, dans une terrible dépêche au Parlement, ce je donnai l’ordre de les passer tous au lil de l’épée. Nous, étions au fort de l'action, et j’interdis d’épargner aucun de ceux qui se trouvaient en armes dans la ville; nous avons massacré ainsi en une nuit à peu près deux milliers d’hommes. » Un petit nombre trouva refuge dans l’église de Saint-Pierre, a J’ordonnai « , dit encore Cromwell, « de brûler le clocher, et l’on entendit du milieu des flammes une voix qui criait : « Dieu me damne, je * brûle, je brûle ! » Dans l’église même, près d’un millier d’hommes furent égorgés ; je crois même que tous les moines eurent le crâne fendu à l’exception de deux, qui furent épargnés, je ne sais pourquoi. » Mais, en général, on ne tua que les soldats. Plus tard Cromwell défia ses ennemis « de lui citer un seul homme qui, depuis son arrivée en Irlande, ait été tué ou brûlé, sans avoir été pris les armes à la main » . Il se montrait, par contre, impitoyable pour les soldats. Parmi ceux qui se rendirent, pressés par la famine, les officiers eurent la tête fendue, les simples sol-

dats furent décimés, et le reste fut transporté en masse aux Barbades. « Je suis persuadé » , ajoutait Cromwell en terminant la dépêche, « que c’est un juste jugement de Dieu contre ces misérables, ces barbares, qui ont trempé leurs mains dans le sang innocent, et que ce châtiment servira à prévenir plus tard une nouvelle effusion de sang. «

Un simple détachement suffit à délivrer le Derry et à pacifier l’Ulster; Cromwell se tourna alors vers le sud, où il rencontra une énergique résistance dont il se vengea par l’épouvantable massacre de VVexford . De nouveaux succès à Ross et à Carrick l’amenèrent jusqu’à Waterford; la ville résista avec une constance admirable; l’épidémie commençait déjà à décimer son armée : pas un officier, pour ainsi dire, n’avait échappé à la maladie, et le général lui-même s’était vu contraint de s’aliter, lorsque les tempêtes l’obligèrent à prendre ses quartiers d’hiver à Cork sans avoir achevé sa tâche.

Cet hiver se passa dans une terrible anxiété. Le Parlement se montrait de moins en moins disposé à se dissoudre et répondait aux témoignages de mécontentement de la nation en se montrant d’une extrême sévérité pour la presse et en poursuivant sans succès John Lilburne devant les tribunaux. Le commerce anglais se trouvait ruiné par les actes de piraterie de la flotte du prince Rupert, qui avait jeté l’ancre à Kinsale pour soutenir la cause royaliste en Irlande. Grâce à l’énergie et à l’activité de Vane, la marine anglaise fut rapidement réorganisée, des escadres sillonnèrent les mers anglaises, la Méditerranée et le Levant, et le colonel Blake, qui s’était distingué par l’héroïque défense de Taunton pendant la guerre civile, reçut le commandement d’une flotte qui chassa Rupert des côtes irlandaises et finit par le bloquer dans le Tage. Mais l’énergique Vane lui-même trembla en apprenant les nouvelles d’Écosse.

a Je dois aller en Irlande et y mourir « , s’était écrié le jeune roi, au récit de la défaite d’Ormond devant Dublin, a car c’est une honte pour moi de ne pas y être. » Cette ardeur se calma, en apprenant qu’Olivier marchait de victoire en victoire; et, de Jersey, le seul point de l’empire britannique qui lui fut resté fidèle, Charles renoua ses négociations avec l’Ecosse, maintenant que l’Irlande était perdue pour lui. Une proposition de Montrose qui lui offrait de renverser le gouvernement écossais avec lequel il était en pourparlers, lui fit traîner les choses en longueur ; mais la défaite et la mort du marquis, au printemps, contraignirent Charles à accepter les conditions des presbytériens. La nouvelle des négociations de Bréda jeta l’épouvante dans le cœur des membres du Parlement. L’Ecosse levait une armée, et Fairfax, bien que désireux de défendre l’Angleterre contre l’invasion, se faisait scrupule de prendre l’offensive et d'entrer en Ecosse. Le conseil rappela Cromwell d’Irlande, mais celui-ci avait trop de sang-froid pour ne pas voir qu’il fallait d’abord en finir avec les Irlandais. Il s’était préparé pendant l’hiver pour une nouvelle campagne, et ce ne fut qu’après

D U N B A R ET WOUCESTER.

la prise de Clonmel et la défaite, dans une des plus terribles batailles de cette guerre, des rebelles commandés par Hugli O’Neile, qu’il se rembarqua pour l’Angleterre (1650).

Dunbar et* "Woicester. — Cromwell entra a Londres aux acclamations de la multitude, et, un mois plus tard, tandis que Charles débarquait sur les côtes d’Ecosse, l’armée anglaise se mit en route pour le Nord. Elle traversa le Tweed, forte de quinze mille hommes; le souvenir des massacres d’Irlande répandait la terreur devant Cromwell; on fuyait à son approche ; aussi lut-il obligé pour se ravitailler de ne pas s’éloigner des côtes que longeait la flotte anglaise. Bien que Leslie fût à la tête d’une armée considérable, il refusait le combat et s’obstinait à rester dans ses retranchements entre Leith et Edimbourg. Une marche en avant de l’armée anglaise autour de ses positions jusqu’aux collines desPentlands ne réussit qu’à faire changer ses troupes de front; Cromwell découragé se repliait sur Dunbar, lorsque Leslie se campa sur les hauteurs qui entouraient la ville et coupa la retraite des Anglais le long de la côte en s’emparant de Cockburnspath. Ces positions étaient presque impossibles à attaquer ; les soldats de Cromwell étaient déciméspar les maladies épidémiques. Legénéral anglais s’était décidé à s’embarquer, lorsqu’il aperçut à la brune un grand mouvement dans le camp des Ecossais. Le zèle des prédicateurs l’emportant sur la tactique prudente de Leslie, l’armée écossaise s’ébranla pour descendre sur le terrain plat qui s’étendait entre les flancs de la colline où elle était campée et le petit ruisseau qui protégeait le front de l’armée anglaise : la cavalerie écossaise se trouvait extrêmement loin du gros des troupes de Leslie. Aussi à peine avait-elle atteint le bas de la colline que Cromwell lança ses hommes contre elle, au moment où l’aurore commençait à poindre. « Ils se sauvent, je suis sûr qu’ils se sauvent! » cria-t-il, en voyant les cavaliers écossais se disperser après une résistance désespérée et jeter le désordre dans l’infanterie qui accourait à leur secours. Comme le soleil perçait la brume matinale, il ajouta ces belles paroles : « Que Dieu paraisse/ et ses ennemis rentreront dans la poudre; comme le brouillard se dissipe, ainsi disparaîtront-ils devant ta face, ô Eternel ! » En moins d’une heure, la victoire des Anglais était complète ; la défaite des Ecossais devint bientôt une véritable déroute, dix mille hommes restèrent prisonniers avec armes et bagages, laissant trois mille morts sur le champ de bataille, sans que les vainqueurs eussent perdu pour ainsi dire un seul homme (3 septembre 1650). Lorsque Leslie parvint à rentrer à Edimbourg, il n’avait plus d’armée.

La victoire de Dunbar eut un effet prodigieux sur les puissances du continent. L’Espagne se liàta de reconnaître la République, et la Hollande lui offrit son alliance. Mais Cromwell suivait avec inquiétude les signes de mécontentement qui se faisaient jour en Angleterre. L’amnistie générale réclamée par Ireton et le bill de dissolution du Parlementn’avaient pas

encore été votés; la réforme des tribunaux, demandée avec instance par l’armée, avait échoué devant les difficultés soulevées à dessein par les jurisconsultes des Communes. « Soulagez les opprimés » , écrivait Cromwell, après Dunbar; « écoutez les gémissements des prisonniers et donnez tous vos soins au redressement des abus : s’enrichir aux dépens des pauvres est indigne de véritables républicains. » Le Parlement cherchait à gagner la faveur populaire par un grand triomphe diplomatique; il conçut, en le gardant secret, l’extravagant dessein de réunir la Hollande à l’Angleterre, et il profita de la victoire de Cromwell pour envoyer Olivier Saint- John comme ambassadeur extraordinaire à la Haye. Après avoir refusé l’alliance et le traité de commerce offerts par les Hollandais, Saint-John fit aux Etats Généraux la proposition d’union imaginée par le Parlement. Elle fut repoussée à l’unanimité. Les envoyés revinrent furieux de leur échec et l’attribuèrent à l’état des affaires d’Ecosse, où Charles II se préparait à entreprendre une nouvelle campagne. « Je crois que le Roi va se battre enfin et agir par lui-même » , écrivait Cromwell après Dunbar. Le malheureux prince avait été abreuvé d’humiliations depuis son débarquement dans son royaume du Nord; il fut obligé de souscrire au Covenant et d’écouter les sermons et semonces des ministres presbytériens; on voulut lui faire signer une déclaration où il condamnait la tyrannie de son père et l’idolâtrie de sa mère. Malgré la corruption et la bassesse de son caractère, le jeune roi ne put s’empêcher de reculer devant une pareille infamie : « Je ne pourrais plus regarder ma mère en face », s’écria-t-il, « si je signais cela! » Il signa néanmoins. Réduit à un rôle purement nominal, séparé du conseil et de l’armée, il était éloigné, ainsi que ses amis, du gou vernement et de la direction de la guerre. Débarrassé de Leslie, d’Argyle et des presbytériens étroits par la défaite de Dunbar, Charles II se mit à la tête des royalistes commandés par Hamilton, frère et successeur du duc fait prisonnier à Preston, et insista beaucoup pour prendre part aux délibérations du conseil et être couronné à Scone. Maître d’Edimbourg, mais ayant échoué dans son attaque contre Stirling, Cromwell resta dans une attitude expectante tout l’hiver et tout le printemps suivant, tandis que des querelles intestines mettaient le désordre parmi ses adversaires et que les covenantaires rigides abandonnaient leur jeune roi, à cause du retour dans l’armée des « mcilignanls » , c’està-dire des royalistes de la première guerre civile.

La campagne recommença en été, et Leslie reprit sa tactique précédente. Cromwell, comprenant que son camp à Stirling était inexpugnable, traversa le Fife et laissa la route libre vers le sud. Le stratagème réussit. Charles, malgré les avertissements de Leslie, résolut d’envahir l’Angleterre et se mit bientôt en marche le long de laSevern, dans le Lancashire, poursuivi par la cavalerie anglaise commandée par Lambert; le gros de l’armée de Cromwell se hâta de lui couper la route de Londres

par York et Coventry. « Nous avons agi aussi sagement que possible » , répliqua Cromwell aux réclamations irritées du Parlement, « sachant que si l’on n’agissait pas avec énergie, la guerre pourrait encore durer tout un hiver. » A Coventry, il se rendit compte de la position de Charles, et, faisant un détour par Evesham, il tomba sur IVorcester, où le roi d’Écosse s’était campé ; lançant ses troupes à travers la rivière, Cromwell attaqua la ville de deux côtés à la fois, le jour anniversaire de la bataille de Dunbar (3 septembre 1651). Il commandait l’avant-garde en personne et « fut le premier à mettre le pied sur le terrain de l’ennemi ». Lorsque Charles descendit delà tour de la cathédrale pour se jeter sur la division placée à l’est, Cromwell se précipita dans la rivière et se trouva bientôt au milieu de la mêlée. Pendant quatre ou cinq heures, « la lutte fut une des plus ardentes que j’aie jamais vues » , disait Cromwell. Les Écossais, écrasés par le nombre et poursuivis jusque dans la ville, refusèrent obstinément de se rendre jusqu’à ce que la nuit vint mettre fin au combat. La perte des vainqueurs fut insignifiante comme d’ordinaire; les vaincus, au contraire, perdirent six mille hommes, leurs bagages et leur artillerie; Leslie était parmi les prisonniers, Hamilton au nombre des morts.

Guerre avec la Hollande. — « Maintenant que le Roi est mort et son fils défait » , dit gravement Cromwell en pleine Chambre des communes, « il est absolument urgent de l'égler les affaires publiques.» Mais cette solution, réclamée depuis Naseby, était aussi éloignée que jamais après Worcester. Le bill de dissolution du Parlement, demandé par Cromwell en personne, ne passa qu’à la majorité de deux voix et ne fut obtenu que par un compromis qui permettait à la Chambre de siéger encore pendant trois ans. Les affaires extérieures étaient dans une stagnation complète ; le Parlement nommait bien des commissions pour préparer des réformes ecclésiastiques et législatives , mais tout restait à l’état de projet; il se trouvait accablé par la masse des affaires, confiscations, séquestrations, nominations aux différents emplois civils et militaires; enfin, par tous les détails de gouvernement que les troubles de la guerre civile avaient mis entre ses mains. Ajoutez à ces désordres et à cette confusion les scandales inévitables qui en découlaient : les accusations de malversation et de corruption étaient prodiguées aux membres des Communes; quelques-uns, comme Haselrig, étaient accusés de n’user du pouvoir que dans leur propre intérêt. A tout cela, il n’y avait qu’un seul remède, selon Cromwell et ses soldats : une dissolution immédiate du Parlement et l’élection d’une nouvelle assemblée, où le pays tout entier serait représenté. C’est justement ce que le Parlement voulait éviter à tout prix. Vane le poussait à se livrer à une activité toute nouvelle; le bill d’amnistie fut enfin voté, article par article, et un grand comité, présidé par sir Mathew Haie, s’occupa de la réforme de la législation. On

se hâta de conclure l’union avec l’Ecosse; huit commissaires anglais invitèrent les délégués des différents comtés et des villes du royaume à se réunir en convention à Edimbourg. Ils ratifièrent l’acte d’union, malgré une opposition enragée. Un bill voté par le Parlement confirma cette résolution, et Ton décida que des députés écossais seraient admis au prochain Parlement; un plan analogue fut proposé pour l’Irlande.

Il fallait, pour l’accomplissement des projets de Vane, non-seulement que les Communes fissent preuve d’énergie, mais aussi qu’elles s’affranchissent du contrôle de l’armée; à cet effet, il essaya de faire de la marine anglaise un corps militaire dévoué au Parlement et capable d’éclipser la gloire de Dunbar et de Worcester par de plus grands triomphes sur mer. Aussi entretenait-on avec soin les hostilités contre la Hollande; un acte de navigation ne permettant aux navires étrangers d’importer en Angleterre que des marchandises originaires du pays auquel ils appartenaient, portait un coup fatal au commerce de transit qui était une source de prospérité pour les Hollandais. Les Anglais allèrent même jusqu’à exiger que leurs navires dans la Manche fussent salués par tous les vaisseaux des puissances du continent. Les deux (lottes, anglaise et hollandaise, se rencontrèrent devant Douvres. Van Tromp, l’amiral hollandais, ne répondit aux sommations de Blake, qui lui ordonnait de baisser le pavillon des Pays-Bas, qu’en tirant une bordée de coups de canon (mai 1652). Les Etats Généraux prétendirent que la collision avait été l’effet du hasard et offrirent de rappeler Van Tromp ; mais les prétentions de l’Angleterre devinrent tellement exorbitantes que la guerre fut désormais inévitable.

Dissolution du Parlement. — L’armée n’avait pas eu besoin de savoir qu’on discutait un bill de licenciement pour comprendre la politique du Parlement. Tout en votant sa propre dissolution, la Chambre des communes n’avait préparé aucune loi électorale pour la nomination d’une nouvelle assemblée. Cette omission était significative; aussi, à peine la guerre entre la Hollande et l’Angleterre était-elle déclarée, que l’armée, abandonnant la politique d’inaction qu’elle avait adoptée depuis le commencement de la République, déposa une pétition réclamant non-seulement la réforme de l’Eglise et de l’Etat, mais une promesse formelle de la Chambre de terminer ses travaux le plus tôt possible. Cette pétition obligea la Chambre à discuter une nouvelle loi électorale; au cours du débat, les membres déclarèrent qu’ils continueraient à siéger au nouveau Parlement sans être soumis à une réélection. Les officiers, irrités d’une prétention aussi exorbitante, demandèrent à plusieurs reprises la dissolution immédiate; la Chambre s’y refusa énergiquement. Cromwell soutint la protestation de l’armée en termes menaçants : « L’armée commence à prendre le Parlement en dégoût, et cela à bon droit. » « Elle n’avait que trop de raisons, faisait-il remarquer, pour montrer du

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