L’IDEAL P U RIT AI IV
hommes d’avant la Restauration. Imaginez un politicien de nos jours causant avec lord lîurleigh et Olivier Cromwell : il ne trouverait guère de points de contact avec ses interlocuteurs ni sur les questions politiques, ni sur les questions économiques et sociales; leur conception du gouvernement serait aussi différente que leur conception du bien public et des devoirs envers le pays. Il n’en serait pas de même avec les Anglais de la Restauration et des générations suivantes ; quelques différences qu’il puisse y avoir d’un siècle à l’autre dans les conclusions pratiques que l’on peut tirer des mêmes questions, tous s’accordent sur les principes de la vie politique, sociale, intellectuelle et religieuse. Paley comprendrait sans peine Tillotson ; Newton et sir Humphrey Davy s’entendraient à merveille; et je ne vois pas ce qui aurait pu empêcher Locke et Jérémie Bentham de discuter en toute liberté sur le gouvernement et la législation de l’Angleterre .
L’idéal puritain. — La différence entre la vieille Angleterre et l’Angleterre moderne est si frappante qu’on est tenté de croire le changement plus subit qu’il ne l’a été en réalité ; l’aspect extérieur de la société au temps de Charles II contribua à faire naître cette illusion. Le but des puritains avait été d’établir u le royaume visible de Dieu sur terre « ; mais ils s’y étaient pris par la violence en renversant le système politique des Stuart et des Tudor. Depuis Henri VIII jusqu’à Charles I er , on avait, en principe, considéré l’Église comme un simple agent du pouvoir chargé de mettre son influence morale et religieuse au service des vues politiques et sociales du souverain ; tandis que sous la République, au contraire, l’État était un instrument aux mains de l’Église, et devait mettre son autorité politique et sociale au service des vérités morales et religieuses. D’après la théorie puritaine, les Anglais étaient le peuple de Dieu, l’exécuteur de sa volonté, consacré à lui par une alliance solennelle. Pour remplir une telle mission, il fallait que les gouvernants, aussi bien que les gouvernés, fussent des hommes pieux. La piété devenait une qualité essentielle pour occuper un emploi public. L’armée de Cromwell, réorganisée par lui, était entièrement composée de « saints » . Le Parlement résolut de ne se servir que de personnes « dont la Chambre des communes avait constaté la piété » . L’alliance de la nation avec Dieu l’obligeait à imposer l’obéis* sance aux lois divines, plus strictement encore que l’obéissance aux lois humaines. La Bible se trouvait toujours sur la table de la Chambre des communes, et ses préceptes contre les jurements, l’ivrognerie, la fornication, furent transformés en lois expresses. On considérait l’adultère comme un acte de félonie pour lequel il n’y avait pas de pardon possible; on ordonna même de brûler tous les tableaux qui choquaient la pudeur puritaine, et les statues, sous prétexte de décence, furent impitoyablement mutilées.