LE « N O V U M O R G A N U AI
les immenses bénéfices que l’humanité pouvait retirer de la science pour son bonheur et sa puissance.
Sur un point important, la question religieuse, son attitude fut significative; à l’époque où il vivait, la théologie avait absorbé presque toutes les forces intellectuelles du monde civilisé, et Bacon lui-même se trouvait être au service d’un roi qui en faisait la principale occupation de sa vie; mais le philosophe, qui s’était presque toujours montré servile à l’égard de Jacques, sut mieux lui résister sur ce point que Casaubon; il n’essaya même pas, comme Descartes, de transformer la théologie en revêtant de formes scolastiques ses démonstrations rationnelles. 11 repoussait toute espèce de compromis. Bien qu’il ne craignît pas, en sa qualité d’homme politique, de s’occuper de la réforme de l’Eglise, il la regardait comme une affaire d’ordre purement civil; dans sa longue énumération des différentes branches du savoir humain, il en excluait la théologie, et la théologie seule. Sa méthode d’investigation était d’ailleurs inapplicable à un sujet où les prémisses étaient regardées comme certaines et où les conclusions étaient connues d’avance. Son but à lui était de découvrir l’inconnu par la pure méthode expérimentale. Tout son système était une protestation contre l’usage de l’autorité et de la tradition dans les investigations scientifiques; la certitude ne pouvait, à ses yeux, se passer de preuves, et les seules preuves valables étaient celles par lesquelles la raison nous conduit à l’évidence. Les théologiens eux-mêmes reconnaissent que la raison ne joue en théologie qu’un rôle secondaire. « C’est pour cela, disait Bacon, que si je m’occupais de théologie, je me verrais forcé de sortir du domaine de la raison humaine pour entrer dans celui de l’Eglise, et dès lors les étoiles de la philosophie, qui nous ont guidé jusqu’ici, ne brilleraient plus sur nous. » Le caractère immuable des conclusions de la théologie ne pouvait s’accorder avec la philosophie de Bacon, qui, avec une noble franchise, pose en principe la faillibilité de tout chercheur.
Il se donna surtout pour tâche de prémunir les hommes contre les vains mirages de science qui les avaient si longtemps empêchés de faire de réels progrès, contre les « idoles de la Tribu, de la Caverne, du Forum et du Théâtre» , erreurs qui naissent de l’esprit de système qui entraîne tous les groupes d’hommes, ou des tendances individuelles, ou de l’étrange puissance des mots et des phrases toutes faites, ou enfin de la tyrannie du passé. 11 n’était pas facile non plus de concilier la théologie avec l’importance que Bacon accordait aux sciences naturelles. « Pendant tous les siècles qui nous ont précédés, ces siècles plus ou moins riches en hommes de génie ou de savoir, c’est de la philosophie naturelle qu’on s’est le moins occupé; et cependant elle doit être considéi'ée comme la mère de toutes les sciences; sans elle, les autres sciences peuvent être perfectionnées dans leur forme et appliquées même jusqu’à urt certain point, mais elles ne peuvent faire de réels progrès. » C’est en adoptant