‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 70 sur 187 · LA SOCIÉTÉ ROYALE · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ ROYALE

Les curieux joujoux de verre appelés gouttes du prince Rupert (larmes bataviques) rappellent les recherches scientifiques qui amusèrent la vieillesse de l'illustre général des cavaliers pendant la guerre civile. Beaux esprits et petits maîtres se pressaient aux séances de la Société, et un homme d’État tel que lord Somers se regardait comme très-honoré d'être élu président. L’établissement définitif de cette illustre Compagnie ouvre une ère de grandes découvertes en Angleterre; pendant un demi-siècle, on put constater presque chaque année un progrès véritable, une connaissance plus approfondie des différentes branches de la science. C’est à cette époque que l’on vit s’élever à Greenwich le premier observatoire anglais, et que l'astronomie moderne fut fondée par la série d’observations qui a immortalisé le nom d’un Flamsteed. Son successeur, Halley, entreprit l’étude des marées, des comètes et du magnétisme terrestre. Hooke perfectionna le microscope et donna une nouvelle impulsion aux recherches microscopiques; Boyle inventa la pompe à air qui facilita les études sur la pression atmosphérique, et il fonda la chimie expérimentale; Wilkins entrevit la science philologique dans son essai de langue universelle ; Sydenham renouvela la médecine en y introduisant l’observation attentive de la nature et des faits; les recherches de Willis jetèrent pour la première fois la lumière sur la structure du cerveau ; Woodxvard fut le fondateur de la minéralogie; dans son édition de Y Ornithologie de Willoughby et dans sa propre Histoire des poissons > John Rag, le premier, éleva la zoologie au rang d’une science, et c’est à lui aussi qu’on doit la première classification scientifique des animaux dans son Tableau des quadrupèdes ; la botanique moderne commence avec son Histoire des plantes et avec les recherches du professeur d’Oxford, Robert Morrison ; tandis que Groiv partageait avec Malpighi l’honneur de créer la physiologie des végétaux.

Quelque grands que soient ces noms, ils se perdent dans le rayonnement de celui d’Isaac Newton. Né à Woolsthorpe, en Lincolnshire , le jour de Noël, l’année même ou éclata la guerre civile (1642), Newton entra à Cambridge l’année de la Restauration. L’enseignement d’Jsaac Barrow éveilla son goût pour les mathématiques, où la méthode de Descartes avait remplacé les vieux systèmes. Depuis sa sortie de l’Université jusqu’à sa mort, la vie de Newton ne fut qu’une longue série de découvertes physiques. A vingt-trois ans (1665), il facilitait le calcul des mouvements planétaires par la théorie des fluxions; ses expériences avec le prisme l’amenèrent à faire une série de découvertes en optique, révélées en partie dans les leçons qu’il donna comme professeur de mathématiques à Cambridge, et coordonnées dans la théorie de la lumière qu'il exposa à la Société royale lorsqu’il y fut reçu (1671). Il avait découvert la loi de la gravitation dès 1666; mais les fausses données que l’on avait alors sur le diamètre de la terre rempêchèrent pendant seize ans de la faire cou-

LES LATITUDIN AIRES

naître. Ce ne fut qu’à la veille de la Révolution (1687) que les Principia révélèrent au monde la nouvelle théorie de l’univers.

Les latitudinaires. — 11 est impossible, dans un aperçu aussi rapide, d’insister davantage sur la merveilleuse activité scientifique de l’époque delà Restauration. L’esprit d’examen et d’expérimentation qui provoquait cette activité s’étendait sur tous les domaines. Nous avons déjà vu sortir de la société de lord Falkland et de ses amis, à Great-Tcw, un groupe de théologiens latitudinaires qui prétendaient concilier leur théologie avec les conclusions de la raison et de l’expérience. C’est un honneur pour Falkland, dont le nom restera attaché à l’histoire de la pensée religieuse, quel que soit le verdict prononcé sur sa carrière politique. Une nouvelle ère s’ouvrit alors pour l’Eglise anglaise. Les nouveaux théologiens niaient l’autorité de la tradition en matière de foi , comme Bacon l’avait fait poulies sciences physiques; ils affirmaient, ainsi que lui, la supériorité de la raison comme critérium de la vérité. Selon John Haies, chanoine de Windsor et ami de Laud, « l'autorité de l’Eglise, des Pères, des conciles, est nulle » . Quant à la preuve tirée du consentement universel, il la rejetait avec dédain. « La vérité aurait honte d’être démontrée par l’argument du consentement universel. Les hommes dont l’opinion mérite de faire autorité sont les plus sages et les plus vertueux; or, la sagesse et la vertu ne sont pas, que je sache, universellement répandues. »

William Chillingworth, esprit plus large sinon plus fin que Haies, converti dans sa jeunesse au catholicisme, puis ramené bientôt à la religion réformée, avait fait l’expérience de la fragilité de la foi en dehors de l’expérience personnelle. Dans son livre sur la Religion protestante, il repousse la tradition ecclésiastique et l’autorité de l’Eglise, et n’accepte que la Bible comme fondement de la foi, mais la Bible interprétée par la raison humaine. Le plus brillant des prédicateurs anglais, Jérémie Taylor, qui avait souffert comme Chillingworth pour la cause royale pendant la guerre civile et avait été récompensé sous la Restauration par l’évêclié deDown, limitait l’autorité des Écritures elles-mêmes. Il n’acceptait que la raison pour l’interprétation de la Bible ; mais il reconnaissait que la certitude des conclusions de la raison varie avec la raison elle-même. Nous ne sommes sûrs d’être exempts d’erreurs, pensait-il, qu’en ce qui concerne les plus simples vérités de la religion naturelle, tandis que tous les dogmes tirés de l’interprétation de l’Écriture sainte sont exposés à l’incertitude et aux erreurs qui naissent de l’infinie variété de l’intelligence humaine, des obscurités dont la vérité est enveloppée, enfin des influences qui détournent les esprits de la vérité ou la font méconnaître. Il est évident qu’aux yeux de Chillingworth, ce refus de croire à l’autorité, cette intelligence si juste de l’impuissance de la raison humaine à atteindre la vérité absolue, frappaient au cœur le dogmatisme protestant aussi bien que l’infaillibilité

LES LATLTUDINAIRES.

catholique. « Les protestants ont un tort en matière d’autorité, ce n’est pas d’être trop peu dogmatiques, c’est de l’être trop. La prétention d’imposer à la parole de Dieu l’interprétation humaine, de soumettre le sens général des paroles divines aux conceptions individuelles, et d’imposer ces conceptions aux autres hommes sous peine de mort et de damnation éternelle, l’illusion de croire que nous pouvons mieux parler des choses de Dieu que dans les termes mêmes de sa Parole, cette espèce de déification de nos interprétations et cette tyrannie qui les impose, enlèvent à la Bible cette largeur et cette universalité et à l’esprit humain cette liberté que Christ et ses apôtres leur avaient laissées. C’est là, dans tous les temps, la source de tous les schismes de l’Église et ce qui les empêche de disparaître. « Jérémie Taylor, dans sa Liberté de prophétiser , plaidait la cause de la tolérance avec une telle force qu’elle n’avait plus guère besoin de la victoire des indépendants ni de la bataille de Naseby pour triompher.

Pour les indépendants, la liberté de conscience était surtout fondée sur la communion intime et personnelle de l’àme avec Dieu ; pour les latitudinaircs, elle avait pour base la faiblesse de l’autorité et l’imperfection de la raison humaine. Taylor la réclamait même pour les anabaptistes et les catholiques, et ne faisait exception que pour les sectes a dont l’existence seule était une menace pour le gouvernement et dont les principes pouvaient être entachés d’immoralité » . Haies disait bien haut ce qu’il n’hésiterait pas à quitter immédiatement l’Église établie, si l’on voulait exiger de lui qu’il considérât tous les dissidents comme damnés » . Chillingworth flétrissait les persécutions en termes brûlants d’indignation : * Pourquoi toujours des persécutions, des bûchers, des malédictions? Pourquoi damner ceux qui ne prennent pas la parole des hommes pour la parole de Dieu? Ne demandons qu’une chose aux chrétiens, c’est de croire au Christ et de ne reconnaître d’autre maître que lui ; laissez aux uns revendiquer une infaillibilité à laquelle ils n’ont aucun droit, et ceux qui la nient la désavouer par leurs actes... Les protestants sont inexcusables de faire violence à la conscience de leur prochain. 7 )

Grâce à leur horreur de l’intolérance, les latitudinaires en étaient venus à adopter les idées larges et élevées qui hantaient les plus nobles âmes depuis la publication de 1 "Utopie, de Moore. Haies se réclamait de l’Église anglicane « uniquement « , disait-il, « parce qu’elle était la plus tolérante de l’Europe entière » , et Chillingworth faisait ressortir que l’unique moyen de réunir les diverses communions chrétiennes était de rendre la religion plus simple en la ramenant à une théologie rationnelle. Il recommandait, comme Thomas Moore, « que le culte public fût célébré de façon que tous ceux qui croient aux saintes Écritures et y conforment leur vie, puissent y prendre part sans hésitation, sans scrupule et sans hypocrisie» . Taylor croyait, ainsi que Chillingworth, à la pos-

HOBIIES (1588-1679). li-

sibilité (l’une pareille union, disant « qu’il y a une part d’erreur dans toutes les confessions et tous les Credo adoptés par les Églises chrétiennes, et qu’ils font plus de mal que de bien « . « Le véritable schismatique est bien plutôt celui qui impose des articles de foi inutiles et incommodes que celui qui leur désobéit pour ne pas agir contre sa conscience. » Le Symbole des apôtres lui semblait le plus approprié, dans son sens littéral, aux besoins des diverses communions chrétiennes.

A la Restauration, les latitudinaires se trouvèrent en évidence ; ils se séparaient à la fois des puritains et des partisans de la Haute-Église par leur opposition aux dogmes, par la préférence donnée à la raison sur la tradition de la Bible et de l’Eglise ; ils fondaient la religion sur la théologie naturelle, ils attachaient plus de prix à la pureté de la vie qu’à l’orthodoxie des doctrines, ils faisaient de la tolérance et d’une large interprétation du dogme la base de l’unité chrétienne. Chillingivortli et Taylor trouvèrent des disciples dans Burnet, dont le bon sens était toujours à la recherche du progrès, dans le pieux et instruit Tillotson et dans l’évêque Butler, le plus doux des philosophes. Pendant que ces hommes d’élite donnaient une impulsion toute nouvelle aux spéculations religieuses, un esprit bien plus puissant et plus pénétrant amenait une révolution complète dans les théories politiques et sociales.

Hobbes (1588-1679). — Thomas Hobbes était le secrétaire favori de Bacon. « Milord » , raconte Aubrey, « avait une telle affection pour lui, qu’il l’emmenait souvent se promener dans les ravissants bosquets de son pai'c, où il aimait à méditer ; dès qu’une pensée traversait son esprit, M. Hobbes devait être prêt à la mettre par écrit» , « car, disait Bacon, il le fait mieux que qui que ce soit ; lorsque je veux relire les notes de mes autres secrétaires, c’est à peine si je peux deviner ce qu’ils ont noté, car ils ne le comprennent pas clairement eux-mêmes » . Hobbes vécut presque un siècle entier ; il naquit l’année même de la victoire sur l’Armada et mourut à quatre-vingt-onze ans, neuf ans seulement avant la Révolution. Il montra un talent précoce, entra jeune au service de Bacon, se lia avec Ben Jonson et lord Herbert de Chcrbury. Ce n’est toutefois qu’à l’àge de cinquante-deux ans (1642), à la veille de la guerre civile et au moment de s’embarquer pour la France, qu’il publia son premier traité politique, le De cive. Il rejoignit la cour exilée à Paris et devint le professeur de mathématiques du futur Charles II, auquel il sut inspirer une affection et un respect qui ne se démentirent jamais. Néanmoins, la publication du Leviathan lui lit perdre sa place ; on lui défendit de reparaître à la cour d’Henriette-Marie. Il retourna en Angleterre et sembla se rallier au gouvernement de Cromwell. Cependant, à la Restauration, il l'eçut une pension du Roi, bien que ses deux grands ouvrages eussent été cou-

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