LA CONVENTION
dévouement aveugle des cavaliers. Les presbytériens avaient joué le principal rôle dans la Restauration et étaient encore en possession de presque tous les sièges de la magistrature et de l’autorité locale ; aussi Charles II, en formant son premier ministère, chercha-t-il à donner des gages de son esprit de conciliation. Le chef de cabinet, sir Edward Hyde, très-influent auprès du Roi, dont il avait été le principal conseiller pendant l’exil, devint comte de Clarendon et lord chancelier ; un royaliste convaincu, lord Soutliampton, accepta le poste de lord trésorier, et le dévouement de lord Ormond lut récompensé par le « titre de duc et la dignité de grand maître de la maison du Roi » . Les presbytériens eurent cependant la part du lion : Monk resta lord général et devint duc d’Albemarle ; le frère du Roi, Jacques, duc d’York, fut, il est vrai, nommé lord amiral, mais le commandement de la flotte se trouvait réellement entre les mains d’un des partisans de Cromwell, Montagu, récemment créé comte de Sandwich ; lord Saye et Sele fut nommé lord du sceau privé, et l’on éleva sir Ashley Cooper, en retour de ses services, au rang de baron et à la charge de chancelier de l’Échiquier ; enfin, des deux secrétaires d’Etat, l’un, Nicholas, était un ardent royaliste, et l’autre, Morice, un presbytérien convaincu. Parmi les trente membres du conseil privé, douze avaient porté les armes contre le Roi ; il était évident qu’un pareil ministère ne se prêterait pas volontiers à une politique de réaction, et ses membres les plus dévoués aux Stuarts, tels que Clarendon et Soutliampton, étaient royalistes constitutionnels.
La Convention. — La politique du nouveau gouvernement s’accordait assez bien avec l’esprit de la Convention qui, après s’être constituée en Parlement, procéda à l’examen des mesures nécessaires à l’organisation du pays. La Convention se trouvait avoir été élue sous le régime des ordonnances qui enlevaient le droit de voter aux royalistes dits malintentionnés (malignaufs) ; aussi la majorité se trouvait-elle presbytérienne de sympathie, sincèrement royaliste, mais aussi opposée au despotisme que le Long Parlement lui-même. Pendant la première session, un de scs membres fut sévèrement rappelé à l’ordre par le président, pour avoir prétendu que ceux qui avaient combattu contre le Roi étaient aussi coupables que ceux qui l’avaient décapité. La Chambre vota tout d’abord le bill d'indemnité et d’oubli pour tous les crimes commis pendant les derniers troubles, et donna ainsi, dès les premiers jours, des gages de modération. Pour châtier les régicides, il est vrai, les presbytériens auraient pu se montrer aussi zélés que les cavaliers. Malgré la proclamation publiée peu après son retour, où il promettait implicitement le pardon à tous les juges du dernier roi qui se présenteraient eux-mêmes à la justice, Charles II se montrait avide de se venger de ceux qu’il regardait comme les meurtriers de son père, et les lords se rallièrent avec empressement au projet du Roi.
Les Communes, en cette occasion, surent, il faut le* reconnaître, résister énergiquement à cette soif de sang. A l’origine, sept seulement des régicides survivants avaient été exclus de l’amnistie dans le bill d' indemnité et d'oubli; bientôt après, dans la première ferveur royaliste qui se manifesta pendant les trois mois que dura la discussion du bill, la Chambre se vit contrainte d’abandonner tous les régicides à la justice; mais comme elle exigea un acte spécial du Parlement pour l’exécution de ceux qui s’étaient livrés sur la foi de la proclamation, la plupart d’entre eux eurent la vie sauve. Vingt-liuit des juges du Roi avaient été mis en accusation, mais treize seulement furent exécutés, parmi lesquels le colonel Harrison avait seul joué un rôle important dans la guerre civile. Vingt autres, qui s’étaient mêlés activement de ce qu’on appelait maintenant les troubles des dernières années, furent déclarés incapables d’occuper aucune fonction publique; et, par une injustice inqualifiable, on ajouta, avant l’adoption définitive de l’acte du Parlement, une clause particulière qui excluait de l’amnistie sir Harry Vane et le général Lambert, bien qu’ils n’eussent pris aucune part à la condamnation de Charles I er .
En abordant les questions de propriété relatives aux confiscations et cessions de domaines pendant les guerres civiles, la Convention se trouva en face de difficultés bien plus grandes encore ; elle ne fit aucune opposition à ce que l’Etat reprît toutes les terres de la couronne, mais elle exprima le désir de protéger dans leurs droits ceux qui avaient acheté les biens de l’Eglise et les possesseurs actuels des propriétés privées confisquées par le Long Parlement et par Cromwell. Grâce aux manœuvres de Hyde, les bill s préparés à cette intention furent retardés, et, à la fin de la session, les évêques et les royalistes évincés rentrèrent tranquillement en possession de leurs anciens domaines. Mais les royalistes étaient loin d’être satisfaits de cette confiscation sommaire ; les amendes et les mises sous séquestre avaient appauvri les plus fermes partisans du pouvoir royal et forcé un grand nombre d’entre eux à vendre leurs domaines à vil prix ; aussi demanda-t-on des compensations pour ces pertes et l’annulation de ces ventes ; « sans quoi « , disaient les cavaliers fanatiques, « cet acte serait un bill d'indemnité pour les ennemis du Roi et d'oubli pour ses amis » . Mais, sur ce point, la Convention resta inébranlable. Toute cession de propriétés par vente fut reconnue valide, et toutes les demandes de compensation pour les pertes éprouvées à la suite de mise sous séquestre furent repoussées.
Après avoir réorganisé le pays, la Convention s’occupa de régler les rapports entre la couronne et la nation. L’œuvre du Long Parlement était si loin d’être détruite, que ses plus importantes réformes furent prises comme base du gouvernement futur ; pas une seule voix ne se fit entendre pour demander le rétablissement de la Chambre étoilée, des monopoles ou de la haute cour ecclésiastique; personne ne songea à discuter l’aboli-
tion de la taxe des vaisseaux (ship-money) et le droit exclusif du Parlement d’accorder des subsides à la couronne. La milice, il est vrai, fut placée entre les mains du souverain; mais bien que Charles II eût obtenu de conserver quelques régiments pour sa garde personnelle, la Convention prononça le licenciement de l’armée. Le revenu annuel du Roi avait été fixé à 1,200,000 livres (30 millions de francs), sa vie durant; une pareille attribution aurait pu être dangereuse pour la liberté, si le revenu des taxes destinées à y pourvoir n’avait été constamment inférieur aux prévisions, tandis que les dépenses courantes de la maison royale, même en temps de paix, les dépassaient de beaucoup. Le Parlement fit d’ailleurs acheter fort cher au Roi la liste civile qu’il lui accordait. Quoique les droits de la couronne sur les fiefs militaires (c’est-à-dire sur la plus grande partie des propriétés anglaises) ne fussent plus la source de revenus importants, ils étaient indirectement une source d’influence et de puissance. Le droit de garde et de mariage permettait au souverain d’exercer une véritable tyrannie sur les relations sociales et les affaires privées des propriétaires fonciers. Sous Elisabeth, on s’était servi des droits de garde pour élever les catholiques orphelins et mineurs dans la foi protestante ; plus tard, sous Jacques I er et son successeur, des héritières et des mineures avaient été accordées à des favoris du Roi ou vendues ouvertement au plus offrant. Ces droits avaient une importance plus grande encore pour la couronne, en lui permettant d’exercer une véritable pression politique sur toute la petite noblesse provinciale. L T n propriétaire était naturellement très-désireux d’acheter la bienveillance de ce souverain, qui pouvait être un jour le tuteur de sa fille et l’administrateur de ses biens. Mais les mêmes motifs qui portaient le Roi à tenir à sa prérogative rendaient le Parlement très-désireux de la supprimer.
Ses efforts pour opérer cette réforme sous Jacques I er avaient échoué par suite de la résistance opiniâtre du Roi, mais le long intervalle des guerres civiles avait rendu le rétablissement de ces droits presque impossible au moment de la Restauration ; aussi l’un des premiers actes de la Convention fut-il d’affranchir la petite noblesse provinciale, en abolissant tous ces droits de relief, de garde, de provision et de préemption, et en convertissant les fiefs militaires en simples tenures. Charles II fit le sacrifice de ses droits moyennant l ,000,000 de livres (25 millions de francs) de revenu annuel, somme qui, à l’origine, devait être fournie par une taxe sur les terres désormais exemptées de toute redevance féodale ; on finit par la tirer moins équitablement des contributions indirectes ou excise .
Le Parlement cavalier. — La Convention, qui avait su réorganiser les affaires politiques, fut moins heureuse dans les questions d’Église. Dans sa proclamation de Rréda, Charles II avait promis de respecter la liberté de conscience et de donner son approbation à tous les actes du
Parlement qui auraient pour objet de la garantir à ses sujets. La Convention était en grande majorité presbytérienne, mais il devint bientôt évident que le système purement presbytérien était devenu impossible. « La plupart des Anglais » , écrivait de Londres un sagace observateur écossais,
^ ne rêvent qu’épiscopat et Proyer Book . « La Convention espérait qu’en se contentant de modifier le système épiscopal, la masse du parti puritain pourrait rester dans l’Kglise. beaucoup de membres du clergé étaient alors, il est vrai, des indépendants qui n’admettaient aucun compromis avec l’épiscopat; mais la majorité se composait de presbytériens modérés tout prêts à se soumettre, « crainte de pis » , au projet de gouvernement ecclésiastique proposé par l’archevêque Usher : l’évêque devait être simplement président du conseil diocésain des pasteurs ; la liturgie anglicane serait acceptée avec quelques modifications et la suppression « de quelques pratiques superstitieuses » . Charles II lui-même, au début de son règne, penchait pour un compromis de ce genre, et une proclamation royale avait approuvé les demandes des puritains ; mais un bill, présenté par sir Mathcw Haie, pour transformer cette proclamation en loi, fut rejeté par l’opposition de Hyde et sur la promesse d’un conciliabule. Les membres encore vivants de l’ancien clergé anglican rentrèrent dans leurs cures , les évêques reprirent possession de leurs diocèses, et la dissolution du Parlement-Convention fit évanouir les derniers espoirs d’une entente sur le terrain ecclésiastique.
L’enthousiasme royaliste n’avait fait que grandir pendant la session, comme on put le voir par une des dernières résolutions de la Chambre. Les corps de Cromwell, de llradshaw et d’Ireton furent arrachés de leurs tombes par son ordre et pendus aux gibets de Tyburn, tandis que ceux de Pym et de Blake étaient jetés hors de l’abbaye de Westminster et enterrés au cimetière de Sainte-Marguerite. Le fanatisme royaliste et épiscopal qui animait les membres du nouveau Parlement détruisit les dernières espérances d’entente et de modération. Les nouveaux élus étaient, pour la plupart, des jeunes gens, « et les garçons les plus impies, les plus blasphémateurs qu’on pût imaginer « , écrivait un puritain, Samuel Pepys. Les presbytériens se trouvèrent réduits à une cinquantaine de membres. Le dévouement de la nouvelle Chambre a la personne royale avait un caractère beaucoup plus exalté que celui de Clarendon lui-même : bien qu’elle ne fît en général que donner sa sanction aux actes delà Convention, elle eut de la peine à consentir à l’acte d’amnistie. Les Communes demandèrent qu’on mît sir Herry Vane en accusation (1661) ; Vanc se trouvait protégé à la fois par la loi et par la promesse du Roi à la Convention de ne jamais permettre qu’il fût condamné à mort, même s’il était convaincu de trahison. Il fut cependant cité à comparaître devant un tribunal, sous la charge de haute trahison envers le Roi, « que des traîtres et des rebelles avaient tenu éloigné du gouvernement 7 ? ; l’éloquence de sa dé-