‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 78 sur 187 · LA CHUTE DE CLARENDON · texte numérisé non relu

LA CHUTE DE CLARENDON

Pendant quelques années, Louis se contenta de compléter ses troupes et de prévenir, par d’habiles négociations, la formation d’une ligue aussi formidable. Son premier succès diplomatique en Angleterre fut le mariage du Roi. Le Portugal, en secouant le joug de l’Espagne, était devenu en réalité le vassal de la France ; aussi, en acceptant la main de Catherine de Bragance, malgré les vives protestations de l’Espagne, Charles II annonçait-il son adhésion à F alliance française. L’opinion publique en Angleterre vit le danger d’une telle politique et se montra, dès lofs, favorable à l’Espagne. Déjà, en 1661, la populace de Londres avait soutenu l’ambassadeur espagnol dans une querelle de préséance, en pleine rue, avec l’envoyé de France : a Mous aimons tout naturellement les Espagnols « , disait Pepys, « et nous haïssons les Français. « La vente à la France de Dunkerque, dont la possession était le seul résultat des victoires de Cromwell, excita au plus haut degré l’irritation du peuple anglais, et il sembla, un instant, que la guerre contre la Hollande allait se terminer par un conflit avec Louis XIV. Mais celui-ci voyait dans la guerre anglo-hollandaise un obstacle sérieux à la réalisation de ses projets. Venir au secours de l’un des deux partis, c’était jeter l’autre dans les bras de l’Autriche et de l’Espagne et former une ligue qui ferait échec aux projets de la France, et cependant il était obligé d’intervenir pour rétablir la paix qui seule pouvait lui permettre de s’emparer de la Flandre et empêcher l’union des autres États de l’Europe. 11 fut obligé de venir en aide à la Hollande, et cette nouvelle éveilla en Angleterre l’espoir d’une guerre prochaine. Lorsque Charles II annonça l’intervention française aux Chambres, ce furent, nous dit Louvois, u des cris de joie à là perspective d’une lutte contre rrous » . Grâce aux atermoiements du roi d’Angleterre et à l’habileté de Louis XIV, qui limita ses secours au strict nécessaire pour mettre un terme à la guerre, la soudaine conclusion de la paix laissa le terrain libre pour les intrigues diplomatiques de Charles II.

La chute de Clarendon (1667). — En Angleterre, l’irritation était très-vive et presque universelle ; mais elle prit un tour qui favorisa les plans du Roi. Lorsque le bill qui accordait à la couronne le droit de grâce échoua devant le Parlement, grâce à l’énergique et opiniâtre opposition de Clarendon, Charles résolut de se débarrasser le plus tôt possible du chancelier. Le parti presbytérien, représenté par Asliley, s’unit pour amener sa chute à Arlington et aux ministres qui penchaient vers le catholicisme (1663). Mais Clarendon se sentait encore puissant, soutenu qu’il était par la Chambre des communes, composée d’hommes aussi attachés que lui à l’Eglise établie. Déçus dans leur espoir de le supplanter, ses rivaux se servirent de la jalousie des marchands anglais contre la Hollande pour le pousser à la guerre contre ce pays ( 1665). Rien que le chancelier eût réussi, malgré les protestations d’Ashley, à faire passer V Acte des cinq

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milles y les calculs de ses ennemis se trouvèrent bientôt vérifiés. Cette guerre désastreuse, qui fut une honte pour l’Angleterre, rompit burnou de Clarendon avec le Parlement. Le premier ministre était devenu trèsimpopulaire dans la masse de la nation par son orgueil et sa vénalité. Il fut menacé d’une mise en accusation qui permit à Charles II, en le destituant, de satisfaire sa vengeance trop longtemps différée. Le chancelier reçut l’ordre de quitter immédiatement le royaume (1667).

Après l’exil de Clarendon, la mort de Southampton et la retraite d’Ormond et de Nicholas, le parti cavalier cessa de jouer un rôle dans Je conseil, et la coterie qui avait représenté à l’origine les presbytériens et qui, sous la conduite d’Asliley, avait vainement lutté pour la tolérance contre l’opposition de la Chambre et du clergé, parvint alors « aux affaires » . La politique religieuse de Charles avait jusqu’alors entièrement échoué : l’Eglise établie avait trouvé un inébranlable appui dans Clarendon et la majorité des Chambres, les presbytériens avaient refusé d’acheter l’indulgence royale en accordant aux catholiques la liberté de culte et au Roi le droit de suspendre l’exécution des lois votées par le Parlement. On sentait, cependant, depuis les derniers votes de la Chambre des communes et la rupture avec le chancelier, que la politique de persécution avait été poussée trop loin. Charles espérait que la pression exercée sur les non-conformistes par le Conveniicle Act et 1 "Acte des cinq milles les obligerait à chercher la paix à tout prix; aussi proposa-t-il de nouveau une tolérance universelle. Il comptait sur Ashlcy et ses amis pour soutenir cette proposition ; mais ceux-ci, qui avaient changé leurs vues, proposèrent de réunir loutes les communions, ce qui était en contradiction directe avec les projets de tolérance du Roi ; le nouveau ministre alla même jusqu’à déposer devant la Chambre des communes une proposition dans ce sens, signée par les théologiens modérés des deux grands partis religieux, par Tillotson et Stillingfieet au nom de l’Église établie, et par Man ton et Baxter pour les dissidents. Le rejet de cette proposition ne put ramener Ashley et ses partisans à leur ancienne politique ; ils étaient bien favorables encore à la tolérance, mais à une tolérance dont les bienfaits ne s’étendraient pas jusqu’aux catholiques, c£ parce que les lois ont déclaré les principes de la religion romaine incompatibles avec la sûreté du gouvernement et de la personne de Sa Majesté » (1669).

La politique du conseil était déterminée par l’état des affaires publiques sur le continent. Louis XIV n’avait pas tardé à montrer la véritable cause de son empressement à faire conclure la paix de Breda (1667), entre l’Angleterre et l’Espagne. Il s’était assuré la neutralité de l’Empereur par un traité secret qui partageait avec lui les Etats espagnols dans le cas où le roi d’Espagne mourrait sans héritier; l’Angleterre était, croyait-il, tenue en laisse par Charles II, et la Hollande était trop épuisée par la dernière guerre pour songer à intervenir sans allié. Aussi, le jour même

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de Ja. signature du traité, faisait-il valoir ses droits sur les Pays-Bas. Il fait avancer son armée, et la prise de six forteresses, tombées sans résistance, rend Turenne maître de la Flandre. La Hollande fît immédiatement entendre d’énergiques protestations et prit les armes; mais elle ne pouvait rien faire à elle seule, et son appel à l’Angleterre resta sans réponse. Louis XIV était prêt à acheter à n’importe quel prix la neutralité de Charles II. IL offrit, pour prix de l’assentiment de Charles à ses projets sur les Pays-Bas, d’admettre l’Angleterre au partage éventuel de la monarchie espagnole, de lui attribuer les colonies américaines du Roi Catholique. Charles II avait déjà engagé de secrètes négociations sur cette base, lorsqu’il se vit obligé d’y renoncer devant le ton menaçant du Parlement et l’attitude de ses propres ministres. L’accroissement de la puissance française semblait à Ashley et à ses partisans trop dangereuse pour le protestantisme anglais; Arlington lui-même, quoique catholique au fond du cœur, songea moins aux intérêts du catholicisme qu’aux intérêts politiques de l’Angleterre et à l’opposition invariable faite par tous les hommes d’Etat anglais, depuis Elisabeth, à l’établissement des Français en Flandre. Louis XIV, averti du danger, voulut gagner l’opinion publique anglaise en proposant la paix à des conditions très-modérées, tandis qu’il écrivait à Turenne : « Je roule dans ma tête des projets qui sont loin d’être impraticables, et que je mettrai à exécution à quelque prix que ce soit. » Trois armées françaises étaient prêtes à attaquer T Espagne, l’ Allemagne et la Flandre (1668), lorsque Arlington envoya sir William Temple à la Haye, pour signer la triple alliance entre l’Angleterre, la Hollande et la Suède ; Louis XIV fut contraint de se renfermer dans les termes du traité qu’il avait offert et d’accepter la paix d’Aix-la-Chapelle ( 1668) .

Le traité de Douvres (1670). — Peu de mesures excitèrent un aussi grand enthousiasme que la triple alliance : « C’est la seule bonne chose que le Roi ait faite depuis la Restauration » , disait Fepys. Le tory Dryden lui-même regardait comme un des plus grands crimes de Shaftesbury d’avoir rompu la triple union. Cette alliance obligeait simplement Louis à mettre à exécution les propositions de paix faites par lui-même, propositions d’ailleurs tout à l’avantage de la France; mais, en même temps, elle ruinait ses desseins de conquête et cimentait cette union des puissances contre laquelle il sentait instinctivement que son ambition devrait se briser un jour. Arlington voulait faire de cette triple alliance le noyau d’une vaste confédération ; il s’efforça non-seulement de la resserrer, mais aussi d’y faire entrer les cantons suisses, l’Empire et la maison d’Autriche. Il échoua, mais cette triple union préparait la Grande Alliance, qui devait plus tard sauver l’Europe. L’Angleterre avait reconquis au dehors le prestige que sa politique étrangère lui avait fait perdre depuis la mort de Cromwell ; c’était, en effet, un retour à la politique du protec-

teur, qui aurait voulu organiser une ligue des puissances protestantes du Nord contre les Etats catholiques du Sud. L’énergie et les succès des Hollandais portèrent un coup plus rude encore à l’orgueil de Louis XIV que l’intervention de l’Angleterre ; il fut profondément blessé de voir qu’ « une nation de boutiquiers « (c’est l’expression même dont se servit plus tard Napoléon en parlant des Anglais) eût pu déjouer ses desseins au moment où il allait les mettre à exécution ; il s’abstint de toute attaque immédiate, mais ce ne fut que pour en tirer plus tard une plus éclatante vengeance. 11 s’occupa uniquement, pendant les trois ans qui suivirent la paix d’Aixla-Chapelle, à isoler les Provinces-Unies et à rompre la triple alliance en en détachant la Suède, en obtenant la neutralité de l’Empire, en s’assurant enfin des bonnes dispositions de Charles II, et il laissa sa victime sans autre secours que la bienveillance inutile de l’Espagne et du Brandebourg.

Ces intrigues diplomatiques réussirent à merveille, mais nulle part aussi bien qu’en Angleterre. Charles, un instant enivré du succès de la triple alliance, n’avait jamais sérieusement abandonné ses desseins et était résolu à en poursuivre la réalisation. U comprit bientôt que son idée d’une union entre les non-conformistes et les catholiques a ne pouvait être qu’un rêve « ; il se jeta alors dans les bras de la France. A peine la triple alliance était-elle conclue, qu’il offrait à Louis d’entrer dans une ligue offensive et défensive avec lui ; il reconnut qu’il était le seul homme de son royaume qui désirât une telle alliance, mais cela ne l’empêchait pas d’être résolu à accomplir ses desseins sans s’inquiéter de l’opinion de ses ministres. 11 les convertirait à ses idées ou agirait sans eux. Arlington et sir Thomas Clifford étaient catholiques au fond du cœur comme le Roi ; ils furent convoqués à une conférence avec le duc d’York, qui avait secrètement embrassé le calliolicisme, et le Roi leur annonça, sous le sceau du secret le plus absolu, qu’il était catholique, et leur demanda conseil sur le meilleur moyen de rétablir la religion romaine. Ils résolurent de faire appel à Louis XIV et de « chercher sa protection » , comme disait l’ambassadeur de France, « dont le roi Charles avait toujours espéré ressentir les puissants effets, dans le cas où il voudrait changer et améliorer la condition actuelle de la religion en Angleterre et y établir son autorité de telle façon qu’il pourrait désormais retenir ses sujets dans l’obéissance qui lui est due » . Il offrait de se déclarer catholique et de s’unir à la France contre la Hollande, en retour d’un subside annuel d’un million de francs C’est sur ces bases que furent entamées les négociations de Douvres entre Charles II et sa sœur Henriette, duchesse d’Orléans (1670). Le Roi s’engageait à annoncer sa conversion à condition d’être soutenu, s’il le fallait, par l’argent et les troupes de Louis XIV. Les deux pays déclareraient la guerre à la Hollande, l’Angleterre fournirait une faible armée de terre et porterait presque tout le poids de la lutte sur mer, moyennant un subside

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