‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 81 sur 187 · POLITIQUE DE SH AFTESBURY · texte numérisé non relu

POLITIQUE DE SH AFTESBURY

dit Charles II en riant. — a Parmi vos sujets, Sire » , répondit Shaftesbury sans hésiter, ce c’est possible. »

Cette légèreté de mœurs n’était qu’un masque. Sobre par tempérament et par habitude, sa mauvaise santé lui rendait tout excès impossible. Ou découvrit bientôt que le courtisan, qui flânait dans les boudoirs de lady Castlemaine, buvait et faisait assaut de bons mots avecSedley et Buckingham, était un homme d’affaires, plein de talent et d’activité. Pepys s’étonnait, trois ans après la restauration, « que Shaftesbury pût être à la fois un homme d’Etat et un homme adonné aux plaisirs et à la dissipation » , et ses rivaux lui enviaient cette souplesse d’esprit qui lui permettait de traiter les questions financières les plus ardues et d’amuser le Roi par ses spirituelles saillies. Même à la fin de sa vie, sa prodigieuse faculté de travail arrachait des éloges à ses adversaires. Dryden reconnaissait sa promptitude dans les affaires, son abord aimable et facile, et il s’étonnait « de cette incessante activité qui refusait à un corps vieilli un repos si nécessaire » . Cette activité était d’autant plus merveilleuse qu’il avait une santé déplorable. Un accident arrivé dans sa jeunesse lui avait laissé une incurable débilité qu’on devinait aux rides de sa longue figure pale et au tremblement nerveux qui secouait sa frêle enveloppe. Son âme de feu usait ce « corps de pygmée » , mais la faiblesse et la douleur ne parvinrent pas à aigrir son caractère. Asliley eut à subir des attaques plus violentes qu’aucun autre homme d’Etat anglais, à l’exception de IValpofe; mais Burnet, qui ne l’aimait pas, avoue qu’il ne répondit jamais à ses adversaires, par une parole amère ou irritée; même dans ses rispostes souvent assez vives, il montrait plus de bonne humeur que d’àpreté : « Quand donc cesserez-vous de prêcher? » lui murmurait un jour avec humeur un évêque, pendant un de scs discours à la Chambre des lords. — a Lorsque je serai évêque, monseigneur » , répondit-il en riant.

Politique de Shaftesbury. — Asliley était supérieur à ses contemporains non-seulement par sa merveilleuse activité et son habileté, mais aussi par son dédain de tout avantage personnel. Dryden, toujours à l’affût des faits défavorables au chancelier, reconnaît sa parfaite intégrité. Comme chef politique, sa position nous parait étrange. En religion, c’est à peine s’il croyait en Dieu ; il avait une vague idée « qu’après la mort les âmes vont dans les étoiles » , et il vivait en libertin. Ce déiste débauché représentait. cependant, comme nous l’avons dit, dans le conseil royal, les presbytériens et les non-conformistes : il se montrait l’avocat ardent et inébranlable de la tolérance, mais pour des motifs purement politiques. Il comprit que la persécution ne servirait qu’à éloigner encore les dissidents, à désunir les protestants et à les livrer à la merci de leurs adversaires. Mais il vit aussi qu’en raison de l’état des esprits en Angleterre depuis la Restauration, la politique royale pouvait seule imposer cette

tolérance par un décret du Hoi lui-même. Aussi se servit-il de tous les moyens possibles, railleries, encouragements à la débauche, promptitude dans l’expédition des affaires, pour entretenir Charles dans ses idées de modération et s’assurer son appui dans la lutte qu’il allait entreprendre contre la politique intolérante de Clarendon. Charles, comme nous l’avons vu, poursuivait un but personnel, et avait des raisons secrètes pour protéger Ashley dans sa lutte violente, mais inutile, contre le Test, contre les Actes de corporation et d’ uniformité, et en faveur des dissidents. La fortune sourit enfin à l’habileté peu scrupuleuse d’Ashley Cooper; il jeta Clarendon dans les embarras de la guerre de Hollande en 1664, et profita de l’hostilité du Parlement contre le ministre pour rendre sa chute inévitable. Nous connaissons le marché encore moins scrupuleux qu’il conclut peu après, et par lequel il crut acheter la Déclaration d* indulgence, l’élargissement des dissidents et la liberté de culte pour tous les non-conformistes, au prix d’une seconde guerre avec la Hollande.

Le pays le considérait comme responsable* de tous les actes du gouvernement, de ceux qu’il avait conseillés et de ceux auxquels il n’avait eu aucune part. Pendant qu’il faisait face à forage déjà menaçant, Ashley apprit, dans un moment d’abandon, le secret de la conversion du Hoi. 11 avoua à un ami son trouble « au sujet des sombres nuages qui s’amoncelaient sur P Angleterre r» ; mais, malgré ses inquiétudes, il se croyait encore assez fort « pour obliger le Hoi à se plier à ses propres desseins » . En acceptant la place de chancelier et le comté de Shaftesbury et surtout en défendant avec véhémence la guerre à l’ouverture du Parlement, il s’était identifié plus encore avec la politique royale. C’est à ce moment, si nous en croyons un récit d’une authenticité douteuse, mais qui explique le brusque revirement de sa conduite, qu’il apprit par Arlington le mystère du traité de Douvres. Qu’il ait en effet été instruit par ce dernier, ou que ses soupçons comme ceux du peuple même se soient peu à peu changés en certitude, Shaftesbury vit qu’il avait été dupé. A l’amertume d’une telle découverte s’ajoutait l’irritation d’avoir trempé dans des projets qui lui faisaient horreur. Son changement de politique fut prompt et complet. Il insista tout à coup pour le retrait de la Déclaration d’indulgence , et, seul parmi tous ses collègues, défendit et appuya X Acte du Test avec une extrême véhémence. Il obligea ainsi Jacques, duc d’York, et Clifford à se démettre de leurs fonctions, et il éleva une barrière contre toutes les tentatives futures des catholiques; il espérait même se venger de la duplicité du Hoi en lui imposant sa politique. Charles II était pour le moment réduit à l’impuissance et se trouvait, comme il l’avait déjà, dit à Louis XIV, tout à fait isolé dans son royaume; l’acte du Test passa à 1* unanimité dans les deux Chambres; les non-conformistes eux-mêmes abandonnèrent le Hoi, préférant la persécution à l’obligation de soutenir son système de gouvernement. La démission des officiers catholiques rendait impossible, en

CHAULES II E T S H A F T E S B U R Y .

admettant même qu’on y eût songé, tout emploi de la force, tandis que les résultats presque négatifs de la guerre de Hollande enlevaient l'espoir d’une intervention de la France.

La fermeté du prince d’Orange réussit à réveiller l’opiniâtre énergie de ses compatriotes. Les Français se retirèrent peu à peu, et l’habile Ruyter continua à tenir en respect la flotte des alliés. Guillaume ne fut pas moins heureux dans ses négociations diplomatiques; la maison d’Autriche se réveilla enfin à la vue des dangers qui menaçaient l’Europe, et son union avec les Provinces-Unies devint la base de la grande alliance. Shaftesbury résolut de mettre fin à la guerre ; pour y arriver, il se rapprocha du parti des gentilshommes campagnards (coanlry parti /) . La Chambre des communes vit avec plaisir le duc d’Ormond et le prince Rupert, considérés alors comme chefs des parlementaires, rentrer au conseil royal. C’est à son influence que Charles II attribuaPopposition faitepar les Communes à la guerre et leur refus d’accorder des subsides tant que le gouvernement n’aurait pas donné de nouvelles garanties au protestantisme. C’est à son instigation que les deux Chambres présentèrent une adresse contre le projet de mariage entre le duc d’York et une princesse catholique, Marie de Modène. Mais un acte de vigueur, tout à fait inattendu de la part du Roi, vint bouleverser les plans de Shaftesbury. A peine les Chambres s’étaient-elles séparées, au mois de novembre, que le chancelier reçut l’ordre de rendre les sceaux. (Nov. 1673.)

Charles II et Shaftesbury. — « Je ne dépose ma robe que pour ceindre une épée >5 , avait répondu, dit-on, le comte de Shaftesbury en recevant l’ordre du Roi. Ces paroles paraissent au premier abord toutes naturelles : l’épée faisant partie du costume d’un gentilhomme, il devait nécessairement la reprendre lorsqu’il mettait de côté la robe de chancelier; elles furent cependant considérées comme une menace à mots couverts. Shaftesbury était toujours résolu à forcer le Roi de conclure la paix avec les Etats Généraux; mais les dangers qu’il prévoyait dans l’avenir lui causaient une plus grande anxiété encore que ceux du présent. Le duc d’York, héritier présomptif du trône, s’était avoué catholique, et presque tout le monde pensait qu’à son avènement la religion nationale aurait besoin de garanties. Shaftesbury vit tout de suite, et nous lui en savons gré, qu’avec un roi bigot comme Jacques et pénétré du préjugé du droit divin des rois, toute garantie serait inutile. Dès lors, il résolut d’obliger Charles II à exclure son frère du trône, et ce projet fut justifié plus tard par la révolution, qui accomplit ce qu’il s’était proposé de faire. Malheureusement il voulait se servir contre le Roi d’armes aussi indignes que les siennes. La démission de Clifford et la découverte de la conversion de Jacques avaient eu pour résultat de détruire toute confiance dans l’honnêteté des hommes publics. Une véritable panique s’empara de tous les esprits ; 011 11. 14

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