‹ Histoire du peuple d'Israël (volume 2)Chapitre 96 sur 348 · Sooh., III, 11 etsuiv · texte numérisé non relu

Sooh., III, 11 etsuiv

pas le fondateur du judaïsme, il en est le grand martyr. Sans cet homme extraordinaire, l'histoire religieuse de Thumanité eût suivi un autre tour : il n'y eût pas eu de christianisme.

Le prophétisme juif, en effet, entre avec Jérémie dans une voie toute nouvelle. Le caractère religieux devient beaucoup plus prononcé; le tribun incline au prêtre. Amos et Osée, à certains moments Isaïe, " nous étonnent par leur hardiesse, leur amour du peuple, leur désintéressement à l'égard des questions théologiques et liturgiques. Leur colère nous plaît. Quand ils voient combien le monde est injuste, ils voudraient le briser. Ils raisonnent un peu comme les anarchistes de nos jours : « Si le monde ne peut être amélioré, il faut le détruire. » Jérémie est beaucoup moins préoccupé de la question sociale et du triomphe des cmavim^. C'est avant tout un homme pieux et d'une moralité sévère. C'est un fanatique, il faut le dire, haineux contre ses adversaires, mettant tous ceux qui n'admettent pas d'emblée sa mission prophétique au nombre des scélérats, leur souhaitant la mort et la leur annonçant. Voilà qui est loin de notre suprême vertu, la politesse. Mais le Yii' siècle avant Jésus-

1. Jérémie et Ezéchiel ne se servent pas de ce mot; rarement ils se servent à'ébion ou dal. Voir Jér., xx, 13.

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Christ était aussi très loin du nôtre. La morale alors avait besoin d'être affirmée et fondée; or, le juif n'avait pas à son service les terreurs d'un enfer chimérique. Le rigorisme moral, de nos jours, fait presque autant de mal que de bien à l'humanité; cependant il a été utile à son heure. Il nous est bien permis, au xix" siècle, d'être pour Marie Stuart contre Knox; mais au xvfsiècle, le protestantisme fanatique servait mieux la cause du progrès que le catholicisme, même relâché.

Jérémie doit donc être mis au nombre de ces grands réactionnaires, que nous n'aimons pas, mais dont il serait injuste de méconnaître le rôle historique. Au point de vue littéraire, la décadence chez lui est sensible. Son style n'a pas la fermeté classique des écrivains du siècle d'Ézéchias; il est clair, prolixe et mou ; il sent l'imitation ; il est plein de réminiscences des écrits antérieurs. Mais le génie religieux de cet homme fut sans égal; les trois quarts des rayons de la gloire légendaire de Moïse doivent être reportés à Jérémie. Même le xvf siècle n'a pas de géant à comparer à ce possédé de l'idée piétiste. Rarement une tendance morale s'est emparée à ce point d'une conscience humaine, l'a remplie de passion concentrée; et cela avec un minimum de mobiles d'action qui surprend. Jérémie

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n'est ni un philosophe, ni un superstitieux, ni un prêtre, ni un militaire, ni unpolitique. Il n'aaucune science du monde ; sa théologie est des plus simples ; ses idées sur une autre vie sont nulles. Et pourtant quelle ténacité dans la foi au bien! Quel courage dans l'insuccès! Qu'il est grand dans sa solitude, héroïque dans ses prisons, sublime dans sa désolation! C'est un Élie non légendaire, un Élie dont nous avons des pages et que nous touchons. Il ne doute pas un moment de son lahvé, même quand lahvé viole le plus outrageusement son mandat de justicier. Job, cent ans auparavant, injurie en face le Dieu qui manque à ses devoirs. Jérémie s'assied et pleure. Dans ces tentations suprêmes de la foi, il croit absolument que c'est l'homme qui a tort. Quand Dieu frappe son serviteur, c'est que celui-ci a péché. Grande affirmation chevaleresque, sublime acte de foi, qui couvre toutes les fautes de l'Israélite et fait de lui vraiment le confesseur de Dieu sur la terre ! Le héros de cet effort désespéré pour défendre la Providence contre d'accablantes apparences est ce rabbin de Mayence du xiif siècle, qui, conduit au bûcher, inventait à sa charge toutes sortes de crimes pour ne pas convenir que lahvé pouvait laisser périr un innocent.

Jérémie était fils d'un prêtre d'Anatoth, petite

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ville située à une lieue environ au nord de Jérusalem. Anatolh était une ancienne ville sacerdotale benjaminite, comme Nob\ possédant plusieurs de ces familles qui avaient, depuis une haute antiquité, le privilège d'offrir des sacrifices à lahvé. Helqiah, père de Jérémie, appartenait à une de ces familles, dont il nous est difficile de concevoir Tétai et la position sociale. La centralisation du culte à Jérusalem n'était pas encore effectuée; cependant la tendance dans ce sens était très forte. Nous doutons que Helqiah offrît encore des sacrifices sur le vieil autel qu'Anatoth possédait sans doute. Ces familles sacerdotales, qui n'avaient presque plus de raison d'être, offraient peut-être une matière toute préparée aux idées des « pauvres de la terre ». Jérémie, cependant, ne paraît pas avoir été dans le besoin. C'est des profondeurs du iahvéisme, et non des circonstances extérieures, qu'il paraît avoir tiré le fanatisme intense qui le jeta très jeune ^ dans la fournaise ardente des passions d'Israël.

En la treizième année de Josias, le roi n'ayant encoreque vingt ans (627 avant J.-C), Jérémie entra dans la carrière prophétique. Le cercle de son action se borna d'abord à ses compatriotes. Sa parole

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