VOCATION RELIGIEUSE DES SEMITES NOMADES
Ce que la Grèce, en effet, a été pour la culture intellectuelle, ce que Rome a été pour la politique, les Sémites' nomades l'ont été pour la religion. C'est par la religion que ces honnêtes tribus pastorales de la Syrie sont arrivées dans le 'monde h une destinée exceptionnelle. Les promesses faites à Abraham ne sont mythiques que dans la forme. Abraham, l'ancêtre fictif de ces peuples, a été réellement le père religieux de tous les peuples.
L'homme débuta dans la vie progressive par l'ignorance absolue et l'erreur en quelque sorte nécessaire. L'homme fut des milliers d'années un fou, après avoir été des milliers d'années un animal. Il a cessé à peine d'être un enfant. L'astronomie primitive, faite d'après les apparences,
même bien observées, n'était qu'un tissu de déceptions. Grâce à un développement scientifique continué durant des siècles, l'homme est arrivé à débrouiller les erreurs où le fait tomber l'aspect du ciel, et notamment la plus forte de toutes, savoir l'immobilité de la terre. Dans l'ordre moral, la vérité était bien plus difficile à trouver; une foule de cerveaux humains y sont encore réfractaires. L'homme peupla d'abord l'espace de forces libres, passionnées, susceptibles d'être invoquées et fléchies. Il créa un monde divin à son image et traita les dieux comme il aimait à être traité par ses inférieurs. Un échange de prêtésrendus s'établit entre l'homme tremblant et les êtres redoutables dont il se croyait entouré.
Une constante expérience, confirmée par la science la plus exacte, nous a prouvé que cette hypothèse primitive des causes libres particulières hors de nous est tout à fait erronée. Au-dessus de la volonté de l'homme, on n'a constaté dans la nature aucun agent intentionnel. La nature est inexorable; ses lois sont aveugles. La prière ne rencontre nulle part aucun être qu'elle puisse fléchir. Aucun vœu n'a guéri une maladie, ni fait gagner une bataille. Mais, pour arriver à cette vérité, que peut-être les savants de Babylone entrevirent, que
les philosophes grecs aperçurent dans la perfection, dès le yv siècle avant Jésus-Christ, il fallait des générations de bons esprits combinant leurs efforts. Quelle idée pouvaient se former du vent des gens qui n'avaient pas la notion de la réelle existence de l'air? La nature de la foudre n'a été découverte qu'il y a une centaine d'années; comment était-il possible que l'homme primitif y vît autre chose que le débordement de colère d'un être très puissant, demeurant dans les nuages et sur le sommet des montagnes? La mer, les cours d'eau, les sources, ayant une espèce d'individualité et agissant comme des personnes (nous disons encore : la mer ifritée... le torrent, dans sa colère... une source bienfaisante... une eau dormante), devaient être personnifiées presque fatalement. La naissance, la maladie, la mort, le délire, la catalepsie, le sommeil, les rêves frappaient infiniment, et, môme aujourd'hui, il n'est donné qu'à un petit nombre de voir clairement que ces phénomènes ont leurs causes dans notre organisation. Le train des choses humaines donnait lieu à des jugements encore plus faux. Les accidents, la bonne ou mauvaise chance, le fait d'avoir des enfants ou de n'en avoir pas, la richesse, la victoire, l'ascendant, l'autorité, étaient expliqués comme des faveurs octroyées k l'homme
par des êtres supérieurs, ou comme des disgrâces plus ou moins susceptibles d'être conjurées.
La terreur, l'affolement, le vertige étaient la conséquence de ce système de la nature tout à fait erroné. Primus in orbe deos fecit timor est une formule admirablement vraie. L'homme se croyait entouré d'ennemis qu'il cherchait à apaiser. L'éducation de ses sens étant à peine faite, il était dupe de perpétuelles hallucinations. Un souffle inattendu, un bruit inexpliqué étaient pour lui des signes intentionnels. Un spiritisme exagéré lui faisait admettre partout des esprits, êtres invisibles, sortes d'ombres ou de doubles des choses*, qui l'obsédaient et se confondaient avec les phénomènes subjectifs de sa conscience. Le type d'une telle vie se voit, ou du moins se voyait encore il y a quelques années aux îles Maldives, par exemple. Les indigènes de ces pauvres îlots passaient la nuit barricadés dans leurs huttes, croyant l'air ténébreux rempli de génies malfaisants, dont ils s'imaginaient entendre les frôlements. La crainte des ténèbres et, en général, les peurs irréfléchies, très vivaces encore en certaines races, en Bretagne par
1. Réville, Religion des peuples non civilisés, t. I" p. 67 et suiv., 228 et suiv.; t. II, p. 89 et suiv.
exemple, sont un reste amoindri de ce qui fut à l'origine un fait de première importance.
Comme toutes les peuplades antiques, le Sémite nomade croit vivre au milieu du surnaturel. Le monde est entouré, pénétré, gouverné par les élohim, myriades d'êtres actifs, fort analogues aux « esprits » des sauvages, vivants, translucides, inséparables en quelque sorte les uns des autres, n'ayant pas de noms propres distincts comme les dieux aryens, si bien qu'ils peuvent être envisagés d'ensemble et confondus. Ce n'est pas le pluriel dii qui prouve le polythéisme de l'antiquité grecque et moderne; ce sont des noms tels que Zeus, Hermès, etc. Un éloh n'a pas de nom qui le distingue d'un autre éloh, si bien que tous les éloh réunis agissent comme un seul être et que le mot Élohim se construit avec le verbe au singulier». Élohim est partout; son souffle est la vie universelle; tout vit par Élohim. Tout ce qui arrive arrive par lui (ou par eux). Il fait naître, il féconde le sein des femmes*; il tue; on l'entend (ou on les entend) dans les bruits in-
d . 11 en fut de môme de dVx, chez les Phéniciens. Corpus imcr. xemil., l" partie, p. 6, 146, Pour d'autres faits analogues, yoir Journal asiatique, févr.-mars 1859, p. 218 et suiv.