Élon More, Êlon Mamré. Élon meonenim (Juges, ix
plus funeste à la science positive que le polythéisme. Le paganisme a persécuté la science bien moins âprement que les religions monothéistes issues des Sémites. L'islam a tué la philosophie positive, qui aspirait à naître chez quelques-uns des peuples qu'il avait soumis *. La théologie chrétienne, avec sa Bible, a été, depuis le xvr siècle, le pire ennemi de la science. Rien de plus dangereux, en un sens, que la demi-absurdité; car l'humanité est médiocre; elle vomit le trop fort virus ; elle vivote avec la dose de sottise qui n'est pas suffisante pour la tuer. Tout est une affaire de temps et d'âge. L'islam est un progrès pour le nègre qui l'adopte. Éliphaz de Théman, bien que professant sur l'univers les idées les plus contraires à la vérité, était très supérieur, en son siècle, au superstitieux Gaulois, à l'Italiote tel que nous le révèlent les tables Eugubines et le chant des frères Arvales. Et cependant la science positive de la nature sortira plus facilement du génie gaulois et du génie italien que du génie thémanite. Un paysan breton est bien plus naïvement païen qu'un musulman; et cependant un peu d'école primaire fera du
i. J'ai développé ce point d\ns mes Conférences et Discours, p. 375 et suir.
paysan breton une très bonne tête, comprenant parfaitement le naturalisme positiviste, tandis que le musulman ne se prête à une telle conception qu'avec une extrême difficulté et la repousse comme une horreur.
Et pourtant ces antiques patriarches des déserts de Syrie furent vraiment pour l'humanité des colonnes d'angle. Ce sont les trismégistes de l'histoire religieuse. Le judaïsme, le christianisme, l'islamisme sortent d'eux. L'essentiel, pour un peuple comme pour un individu, est d'avoir un idéal derrière soi. Les branches de la famille sémitique qui avaient traversé la vie nomade s'en souvenaient après l'avoir quittée, et s'y reportaient comme vers un idéal. Les descendants de ces vieux puritains du désert ne pouvaient détacher leur pensée du paradis qu'avaient habité leurs pères. On est toujours hanté par ses origines. Le charme de la vie patriarcale exerça une séduction invincible sur l'imagination des siècles qui suivirent *. Cette existence apparut comme essentiellement noble et pure, plus pure sans doute qu'elle ne le fut en réalité. Les
l.Un jour, en Syrie, nous tombâmes sur un campement de bédouins. Mes hommes, qui n'étaient nullement des nomades, furent saisis d'un véritable accès d'enthousiasme et saluèrent ces vagabonds comme des frères plus nobles.
esprits ardents voulurent y revenir sans cesse. La marche vers le monothéisme, qui est le circiiliis total de la vie de ces peuples, n'est au fond qu'un retour aux intuitions de leurs premiers jours. Désormais la tendance des peuplades sémitiques les plus éminemment douées de l'esprit de la race sera de rajeunir les visions de ce passé lointain.
La branche dont nous faisons l'histoire, en particulier, sera de siècle en siècle tourmentée du besoin de reconstituer cet état patriarcal que la superstition, les complications sociales, la violence des riches altéreront profondément. L'auteur du livre de Job conçoit la perfection de la religion dans les pratiques du désert. Les Rékabites se portaient pour des continuateurs de la vieille vie et étaient fort estimés comme tels. Le schisme des tribus du Nord, après Salomon, viendra de la répugnance instinctive qu'elles éprouvaient à marcher dans d'autres voies que celles des ancêtres. Nous verrons l'école d'Élie et d'Elisée fonder tout le mouvement des siècles suivants sur une réaction vers le passé. Les grands prophètes, représentants purs de l'esprit de la race, n'auront pas d'autre programme; la Thora mosaïque, à ses difl'érents âges, sera un retour utopiquc h l'idéal patriarcal, ti une société où il n'y aurait ni pauvres, ni riches, ni
LES BENl-ISUAËL A L'ÉTAT NOMADE. 63
rois, ni sujets; en un mot, au vieux système de la tribu fondé uniquement sur la famille et l'association des familles congénères. 11 est certain que le nomade primitif était plus avancé en religion que David et Omri ; il ignorait le cruel lahvé; les sacrifices humains, où se plaît tout dieu national, n'existaient pas, ou du moins n'avaient pas le caractère d'exterminations.
Souvent l'idéal d'un peuple est un but a priori^ une chimère que ce peuple pose devant lui afin de s'exciter à l'atteindre. Pour les peuples sortis de la tente patriarcale, au contraire, l'idéal était en arrière. Cet idéal, ils le voyaient continué autour d'eux par les tribus restées nomades. En se complaisant aux récits de la plus ancienne vie patriarcale, ce n'était donc pas un mythe qu'ils créaient; c'était un souvenir qu'ils évoquaient. Ce souvenir d'une pureté et d'un bonheur perdus amenait une perpétuelle tentation, celle de revenir à un état dont on s'exagérait sûrement la perfection, mais qui avait laissé dans le caractère de la nation une trace ineffaçable.