‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 105 sur 168 · II. — LES LÉVITES · texte numérisé non relu

II. — LES LÉVITES

Au premier rang parmi ceux-ci il convient de placer les représentants officiels du yahwéisme mosaïque : les Lévites. Apparentés à Moïse par leurs toutes premières origines, ils s'étaient montrés en tout temps les défenseurs zélés de la tradition yahwéiste, qui était pour eux comme un bien de famille. On les avait vu se jeter, le glaive à la main, sur les adorateurs du veau d'or ; lors de la

semble bien qu'à l'époque de David, après tant de victoires brillantes qui avaient imprimé un puissant essor à la nation, le yahwéisme fut dans une situation prospère qu'il connut rarement.

i. Les allusions aux grands événements de la sortie d'Egypte, de la conquête de Canaan, de l'écrasement des ennemis d'Israël, sont très fréquentes dans la Bible ; qu'il suffise de mentionner ici avec « Le Livre des guerres de Yahwè », « Le Livre du Juste » et les cantiques de Moïse et de Débora, les beaux psaumes historiques, lxxviii (Vulgate, lxxvii), lxxxi (Vulgate. lxxx), cv (Vulgate, civ), cvi (Vulgate, cv), cxiv (Vulgate.cxm).

défaillance presque générale du peuple dans les Plaines de Moab, c'était l'un d'entre eux qui avait détourné la colère de Yahwè en perçant de sa lance un couple prévaricateur 1. Cette ardeur intraitable les mettait dans une situation religieuse privilégiée. On les considérait comme les protagonistes attitrés, comme les dépositaires-nés de la révélation yahwéiste ; et ils l'étaient véritablement. Ils savaient par cœur ou possédaient en des recueils plus ou moins complets les antiques tôrâs, ces décisions émanées de Yahwè, qui, soit formulées par Moïse, soit tirées des réponses divines faites à des questions que Moïse ne s'étaient pas posées, constituaient le code de la vie nationale en matière de religion et aussi en matière agricole, judiciaire, militaire et même médicale. Ils étaient les gardiens des prières et des rites traditionnels, prières fixées à un mot près et peut-être secrètes 2, rites méticuleux qu'il fallait connaître et accomplir exactement si l'on ne voulait pas s'exposer à irriter Yahwè par une faute liturgique même involontaire. Enfin, seuls ils savaient faire fonctionner l'oracle et interpréter les sorts sacrés, dont les décisions d'un caractère général complétaient la pensée divine et servaient de nouvelles tôrâs, et auxquels les rois comme les simples particuliers venaient demander la meilleure détermination à prendre dans les circonstances où l'avenir dépendait plus de la volonté de Dieu que de leurs propres désirs 3.

Aussi, étant pour bien dire nécessaires à la vie d'un peuple qui

i. Exode, xxxii, 25-29 ; Nombres, xxv, 7-9.

2. Il est bien curieux que les divers codes insérés dans le Pentateuque ne présentent à peu près point de prières à réciter lors des diverses fonctions liturgiques, dont le détail est pourtant souvent donné avec profusion. Faut-il croire que la formule de prière était laissée à l'initiative de chacun ? c'est peu vraisemblable étant donné tout ce que nous savons par ailleurs sur les pratiques religieuses de l'antiquité. Il est bien plus probable que ces formules vénérables, patrimoine réservé des prêtres, ne nous ont pas été transmises. On en trouve cependant quelques-unes. Par exemple, les prières pour l'offrande des dîmes et des prémices dans Deutéronome, xxvi ; mais elles pourraient avoir été retouchées. Au contraire, celles de Deutéronome, xxvn, 15-26, qui se présentent sous la forme de douze malédictions que le prêtre proférait devant le peuple qui répondait « Amen » ! pourraient bien être un exemple d'ancienne formule liturgique ; ce n'était, en somme, qu'une répétition de quelques défenses très graves de la loi, mais avec un appareil religieux qui était de nature à impressionner les esprits et à y graver l'horreur de certaines fautes morales.

3. Deutéronome, xxxiii, 8-10, indique comme fonctions des Lévites la consultation des sorts, l'enseignement des tôrâs, l'offrande de l'encens et de l'holocauste ; cette dernière fonction, à l'époque des Juges, n'était pas, en fait, exclusivement réservée comme les deux autres aux Lévites ; voir, ci-dessous^ p. 333.

demandait à la religion de le guider en toute sa conduite, les Lévites jouissaient-ils d'un prestige considérable. Ce n'est pas que tous le méritassent par leur attitude, même en ce qui concernait la religion. Déjà au temps de Moïse, il y avait eu parmi eux des ambitieux et des révoltés 1 ; au temps des Juges, le Lévite de Mikhâ ne s'était pas effarouché à faire fonctionner l'éphod devant l'idole de son maître ; les deux fils d'Héli, le prêtre de Silo, scandalisaient les pèlerins par leur impiété, leur rapacité et peut-être par leurs désordres. Mais ces tristes exemples devaient être isolés; autrement l'institution aurait sombré dès ses débuts, au lieu de commencer dès lors à s'avancer vers le haut rang où elle s'élèvera plus tard. Le peuple ne tenait pas rigueur aux Lévites pris dans l'ensemble des défaillances de quelques-uns. Le peu que nous savons d'eux par les textes qui se réfèrent à la période des Juges 2 suffit à montrer qu'on leur témoignait certains égards : on avait pour eux comme du respect ; on les consultait avec confiance ; on savait reconnaître leurs services par un salaire ou par des présents qui ne devaient pas être inférieurs à ceux que l'on donnait aux voyants dans des circonstances analogues 3 ; comme ils étaient sans territoire affecté en propre à leur tribu et qu'ils vivaient très souvent en clientèle, les occasions de leur offrir une hospitalité digne d'eux ne manquaient pas ; ainsi que nous le voyons par l'histoire du Lévite d'Éphraïm, ils savaient réclamer justice, et l'on ne balançait pas à la leur rendre. Mais surtout on avait à cœur de les amener par de belles paroles et des promesses

1. Murmures d'Aaron contre Moïse, Nombres, xn ; révolte de Coré, un Lévite, et de ses partisans, ibid., xvi, 1-35.

2. On a déjà remarqué que les deux appendices du Livre des Juges mettent en cause chacun un Lévite.

3. Lorsque l'on allait consulter un voyant ou un nâbhî, on lui apportait une offrande modeste ; cf. I Samuel, ix, 7-10 ; I Rois, xiv, 1-4 ; II Rois, iv, 42 ; Amos, vu, 12; etc. Il dut en être de même pour les Lévites dans les temps anciens, notamment lorsqu'on venait les interroger et qu'ils répondaient en citant une tara ou par le moyen des sorts sacrés; mais assez tôt aussi, dans les sanctuaires où « ils se tenaient en présence de Yahwè, le servaient et bénissaient en son nom » (Deutéronome, x, 8), les parts qui leur revenaient sur les victimes et les offrandes furent fixées ou tout au moins le droit d'en prélever quelque chose leur était reconnu. On a vu comment la chose se passait au sanctuaire principal de Silo : le serviteur piquait au hasard dans la marmite où cuisait la viande (I Samuel, n, 14-17), procédé élémentaire que la législation mosaïque ne connaît pas ; il n'est pas invraisemblable que dans d'autres sanctuaires ce prélèvement s'effectuait d'une manière plus précise ; en tout cas, soit dans la législation du Deutéronome, soit dans les fragments du Code sacerdotal, les parts dues aux prêtres sont fixées avec une grande rigueur.

sonnantes à prendre du service dans les sanctuaires, tellement on était assuré que Yahwè serait mieux honoré par des ministres professionnels instruits des moindres exigences de sa religion, et que tout sanctuaire desservi par eux deviendrait vite un foyer de bénédictions abondantes.

L'action bienfaisante qu'ils pouvaient exercer sur les idées et les pratiques religieuses du peuple tout entier eût été déjà notable du seul chef de l'estime particulière où on les tenait ; elle se trouva beaucoup accrue par cette circonstance providentielle que, seuls parmi les Hébreux, les Lévites ne possédaient point de grands territoires en Canaan 1. Cette défaveur, dont la tradition hébraïque fournissait une explication qui n'était pas à leur honneur 2, se trouva, en fin de compte, propre à servir les intérêts de la religion. « C'était Yahwè qui était leur partage » 3. Leur science du yahwéisme constituant à peu près tout leur patrimoine aux temps anciens, ils ne furent pas embarrassés comme les autres tribus dans les préoccupations toutes matérielles et souvent très envahissantes d'un coin de terre à conquérir, à défendre, à faire

i. Il n'y avait pas de territoire de la tribu de Lévi comme il y avait un territoire de Juda ou de Nephtali, par exemple ; mais certains individus de cette tribu possédaient des biens, une maison, quelques terres. Ainsi Pinhas, fils d'Éléazar, avait reçu en don une ville de Gabaa, dans la Montagne d'Éphraïm [Josué, xxiv, 33); Abyatar,le compagnon de David et son ministre de l'oracle, était propriétaire àAnatôth, à une heure au nord-est de Jérusalem, (I Rois, n, 26). Les dispositions relatives aux villes dites lévitiques dans Nombres, xxxv, 1-8, et Josué, xxi, représentent, en leur forme actuelle, une situation relativement tardive comme le montre assez l'attribution d'Hébron et de Gézer aux Lévites (Josué, xxi, 13, 21), ces deux villes importantes ayant appartenu, Hébron à Caleb puis à Juda (Josué, xiv, 14 ; xv, 54), Gézer, à Ephraïm (ibid., xvi, 10 ; Juges, 1, 29), pour ne point parler de Sichem qui était évidemment la métropole d'Ephraïm. On sait du reste que la répartition du territoire entre les tribus présente dans nos textes un caractère idéal et schématique qui trahit une possession assez longue et accuse les résultats de plusieurs siècles d'occupation. Mais il serait imprudent d'affirmer qu'il n'y a pas là simplement le développement d'un état de choses ancien, car il est peu probable que les Lévites qui, grâce au prestige de Moïse, occupaient une place privilégiée dans l'ancien Israël, n'eussent reçu en propre aucune parcelle du territoire cananéen; ils ne furent peut-être pas en mesure de prendre quoi que ce soit par les armes, mais leur habileté pouvait y suppléer, et, par ailleurs, on savait récompenser leurs services en leur aliénant des terres israélites et en leur donnant une part des terres prises aux ennemis, comme le montrent les deux exemples cités plus haut.

2. Lévi et Siméon sont presque maudits par Jacob-Israël dans Genèse, xlix, 5-7, sans doute en raison de leur fourberie cruelle dans l'affaire de Sichem, Genèse, xxxiv ; voir notamment 25-31. Siméon disparut assez tôt, mais Lévi se releva avec Moïse qui était l'un de ses membres.

3. Cette belle formule se trouve dans Deutéronome, x, 9 ; xvm, 2 ; Josué, xiii, I4> 33 ; Nombres, xvm, 20. Les autres tribus ont une nahâlâ, un territoire possédé en propre, mais Yahwè est l'unique nahâlâ des Lévites.

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valoir ; leur destinée les libérait, fût-ce même contre leur gré, de semblables soucis et les poussait à faire pour leur Dieu ce que les autres faisaient pour leurs biens. Et comme le désir du bienêtre sinon de la richesse se mêlait, autant par la pente de leur désir que par suite des promesses de la religion, au zèle pieux qui les animait, ils pouvaient prévoir que mieux Yahwè serait servi, meilleur aussi serait leur propre partage. Ils ne manquaient ni de dévouement, ni d'initiative. Ceux qui n'avaient pu se procurer quelqu'un de ces bénéfices envier que l'on se transmettait de père en fils comme étaient, par exemple, le sanctuaire renommé de Silo dans la Montagne d'Ëphraïm ou celui de Dan vers les sources du Jourdain \ n'hésitaient pas à devenir des Lévites errants ; ils cheminaient de ville en ville, de bourgade en bourgade, cherchant où se placer, où exploiter à leur profit et au profit de la cité ou du particulier qui les engagerait l'expérience religieuse héréditaire dans leur caste. Comme on les appréciait, on les accueillait bien ; si les offres de salaire, d'entretien et de considé ration leur plaisaient, ils s'installaient à titre de gêr ou d'étrangers domiciliés dans la tribu qui devenait ainsi leur patrie pour un temps ; si on leur offrait ou s'ils espéraient mieux ailleurs, ils reprenaient leur route et s'en allaient chercher fortune plus loin. Ces ambulants du yahwéisme traditionnel, de la même manière que le feront pour leurs idées les confrères errants du moyen âge, portaient et propageaient ainsi à travers tout le pays peuplé d'Israélites les croyances, les rites, les prières, les pratiques, les décisions d'un yahwéisme de bon aloi 2, et ils contribuaient, dans la mesure où ils lui étaient eux-mêmes fidèles, à le mieux faire connaître parmi leurs frères et à le conserver indemne des infiltrations de la religion cananéenne. Leur situation pouvait être parfois fort précaire ; on rencontre aujourd'hui en Orient des prêtres mendiants à qui ils devaient ressembler beaucoup ;

1. Pour Silo, voir l'histoire du prêtre Héli dans I Samuel, i-iv ; pour Dan, l'histoire du Lévite de Mikhâ, Juges, xvn, xvin et notamment xvm, 30, qui est une addition au texte ancien mais montre que la lignée de Jonathas, le Lévite, desservit le sanctuaire de Dan jusqu'à sa ruine, au vme siècle. Pourtant, contre cette interprétation, voir Lagrange, Le Livre des Juges, pp. 288-290; mais voir aussi ci-dessus p. 124, n. 1.

2. A l'époque de l'apogée du prophétisme populaire, vers la fin du ixe siècle avant J.-C. et au commencement du vine, les nâbhîs, avec leurs confréries dont les ramifications couvraient toute la Montagne d'Éphraïm, exerceront leur influence un peu de la même manière. On sait qu'Élie et Elisée étaient de grands voyageurs.

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et peut-être cette instabilité de leur existence explique-t-elle en partie l'insistance avec laquelle les antiques prescriptions relatives à l'étranger domicilié, prescriptions qui émanent évidemment des milieux lévitiques, recommandent à l'égard de ce déraciné la même bienveillance qu'à l'égard de la veuve et de l'orphelin 1. Mais, déshérités, pauvres, vagabonds même, ils travaillaient encore pour le yahwéisme et collaboraient plus ou moins consciemment, plus ou moins tristement parfois, à l'œuvre religieuse dont, depuis Moïse, leur famille avait reçu la charge. Une même foi, le même culte se maintenaient et régnaient ainsi, principalement sans doute grâce à eux, à travers tout le territoire des tribus. Depuis Dan jusqu'à Bersabée, le sentiment de l'unité religieuse s'imposait partout aux âmes, et le voyageur ou l'émigrant, pourvu qu'il passât sur une terre hébraïque, était à peu près sûr de trouver où consulter son Dieu 2, où lui offrir ses prières, où lui présenter ses offrandes. Les Lévites purent tomber, déjà à cette époque et surtout plus tard, dans le formalisme tout extérieur d'un culte aussi méticuleux que machinal, et ressasser des formules antiques dont la lettre, considérée d'un œil superstitieux, ne laissait plus entrevoir l'esprit ; ils purent même alimenter la fièvre liturgique de leurs fidèles dont les sacrifices, multipliés et embellis à l'encontre du rituel yahwéiste, servaient à les enrichir et à grossir leurs prébendes héréditaires ; ils eurent du moins, en ces temps lointains et au milieu des circonstances pénibles du genre de vie que menaient beaucoup d'entre eux, le très grand mérite de travailler, sans trop de défaillances, à l'œuvre fondamentale de conserver le yahwéisme dans son intégrité et dans son unité.

Les Lévites n'accomplissaient en cela que leur devoir professionnel et c'est leur meilleure louange qu'on puisse entrevoir au

i. Deutéronome, i, 16 ; x, 19 ; xiv, 29 ; xvi, 11, 14 ; xxiv, 14-21 ; xxvi, 11-13 ; xxvii, 19. On a déjà signalé l'importance de la place tenue par leg^rdans l'antique société israélite où les éléments étaient assez mélangés. Assurément les Lévites n'étaient pas les seuls étrangers domiciliés, mais comme ils ne possédaient pas de territoire qui fût exclusivement à leur tribu, ils devaient être agrégés à la tribu sur le territoire de laquelle ils se trouvaient, afin de jouir des prérogatives du gêr.

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