‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 106 sur 168 · Juges, xviii · texte numérisé non relu

Juges, xviii

moins qu'ils n'y ont pas failli. D'autres yahwéistes qui n'appartenaient pas à leur caste les secondaient de leur foi entraînante et du prestige de leurs hauts faits, Ce que l'on a dit plus haut des atténuations qu'il convient d'apporter à la description des défaillances religieuses du peuple hébreu au cours de la période des Juges a dû laisser l'impression que nombre d'individus, et peutêtre des groupements assez importants, restaient fidèles à Yahwè. Cette survivance de la vraie religion au sein des pires décadences est l'une des gloires d'Israël à laquelle on n'accorde pas toujours l'attention qu'elle mérite. C'est pourtant là que se découvre le plus nettement l'assistance de Dieu dans la vie de son peuple choisi. Car si Israël accomplit, en définitive, la destinée qui lui avait été marquée, on ne saurait dire qu'il l'eût fait de bon gré. Dans l'ensemble, il fut presque toujours pour le moins à moitié hors de sa voie. Il avait goûté aux cultes sensuels de la Nature ; ils lui avaient plu ; il ne put jamais y renoncer tout à fait. L'ambition politique lui vint ensuite ; pour la satisfaire, il eut recours aux moyens préconisés par la sagesse humaine. Mais il n'était appelé ni à croupir dans cette basse religion, ni à briller dans la constellation des grands empires orientaux. Le rang modeste auquel seul il pouvait prétendre en raison de l'étroitesse de son territoire, devait suffire à lui assurer l'existence paisible et honorable qui permettrait à son monothéisme national de s'épurer et de se développer sous l'action de Dieu et du temps pour devenir un jour la religion universelle proposée à l'humanité.

De cette destinée qui n'était faite que de gloire spirituelle, Israël ne se contenta presque jamais. Mais toujours, à côté de la masse plus ou moins compacte qui la dédaignait, il y eut des individus plus ou moins nombreux et des communautés plus ou moins amples qui en restaient épris. La période des juges, quelque imparfaitement que nous en connaissions l'histoire religieuse, nous présente de ces yahwéistes ardents, attachés d'abord à leur Dieu : une Débora, dont la foi communicative et la parole inspirée arrivent à secouer la démoralisation de cinq ou six tribus ; — un Gédéon, timide, hésitant, ayant peur d'agir et trouvant toujours un motif pour réprimer l'enthousiasme que sa loi allume en lui, mais qui finit pourtant par lui céder et qui risque sa vie en renversant l'autel du Baal qu'il est presque le seul de son village à

mépriser ; — un Jephté, qui, tout aveuglé qu'il eût pu être par son emportement religieux, n'a de confiance qu'aux serments garantis par Yahwè, ne s'en remet qu'à lui du soin de trancher une querelle embrouillée, n'attend que de lui une victoire difficile et n'hésite point à verser le sang de sa propre fille pour ne pas violer un vœu imprudent qu'un soudard de sa trempe moins rigide en matière de religion ne se serait pas fait faute d'éluder par une interprétation ingénieuse 1 ; — un Samuel enfin, si gracieux dans son enfance avec sa piété candide, si attirant dans sa jeunesse avec le rayonnement dont l'entourent les confidences divines, si austère dans son âge mûr quand il essaie de faire échec à l'institution de la royauté pour mieux défendre les droits de Yahwè sur son peuple, si sévère dans sa vieillesse contre Saùl qui l'a déçu par sa tiédeur yahwéiste, mais si uniquement préoccupé, d'un bout à l'autre de sa longue vie, de servir de toutes ses forces, et même contre ses propres idées, le Dieu à qui l'a voué sa mère. Ce sont là tout autant de caractères religieux dont quelques traits même peu nombreux nous permettent de sentir la puissance. Au milieu d'un peuple trop souvent et de trop de façons tenté de fléchir, ils l'ont sûrement aidé à résister ou à se relever ; leur personnalité, leur exemple, leur parole, leur action, le prestige de leur sainteté ont contrebalancé l'influence néfaste du paganisme cananéen et entretenu ou ravivé l'influence bienfaisante de la religion nationale 2.

A côté de ces yahwéistes que leur rôle a signalés à l'histoire, il en existait d'autres qu'elle ne mentionne qu'en peu de mots

i. Lévitique, xxvn, 1-8, qui fixe le prix de rachat des personnes vouées à Yahwè, ne suppose pas qu'elles aient été vouées pour servir de victimes d'un sacrifice. Mais même dans ce dernier cas, un accommodement restait possible. On voit, en effet, par l'épisode de I Samuel, xiv, 24-46, que Saiil, ayant fait le vœu d'immoler un coupable qui se trouva être son fils Jonathas, fut empêché par le peuple d'exécuter son vœu ; « le peuple racheta Jonathas » par une victime de substitution (verset 45). Ce fait suffit pour montrer qu'on savait parfois se dispenser d'accomplir son vœu en y satisfaisant d'une manière moins onéreuse que celle qu'on s'était imposée. Dans une glose à Juges, xi, 39, d'une recension yéménite du Targum des Juges publiée par Praetorius d'après un manuscrit de Berlin, il est dit que « Jephté avait agi sans s'informer auprès de Pinhas, le prêtre, car, s'il l'eût fait, il aurait délivré sa fille pour une rançon » ; cf. Journal of theological Studies, 11, 1901, pp. 627, 628. Cela montre que le targumiste croyait à la réalité du sacrifice, mais savait aussi que Jephté aurait pu l'éviter.

2. C'est leur sainteté aussi qui explique que leur souvenir se soit si bien conservé et que des écrivains souvent fort éloignés de leur époque aient pu écrire leur histoire.

ou qu'elle a complètement oubliés. Dispersés dans la masse, étrangers à ses fautes, obscurément fidèles aux pratiques et aux mœurs antiques, ils étaient, au sein du peuple, comme le levain du yahwéisme authentique. Les textes n'en parlent guère. Mais ici ou là pourtant, on rencontre de ces menus faits significatifs qui suffisent à mettre en lumière les dispositions intimes de ces nobles âmes. Pourrait-on, par exemple, douter de l'attachement profond du vieil Héli et de sa belle- fille à Yahwè et à l'arche sainte, quand on voit, à la nouvelle de la capture de l'arche par les Philistins, le prêtre tomber à la renverse de son siège et se fendre le crâne, alors qu'il avait entendu sans faiblesse la nouvelle de la mort de ses deux fils, et la jeune femme, oubliant qu'elle perd son mari, donner à l'enfant qu'elle met prématurément au monde le triste nom de « Pas de Gloire », puis mourir désolée d'avoir vu la honteuse défaite du peuple de Yahwè et la captivité humiliante de l'arche sur une terre étrangère 1 ? Et n'y a-t-il pas aussi plus que le respect d'un rite, mais plutôt comme de la délicatesse religieuse chez ces pèlerins de Silo qui osent discuter avec le serviteur de prêtres avides et lui permettent de prendre tout ce qu'il voudra de leurs victimes, pourvu qu'il consente d'abord à réserver la part qui revient à Yahwè 2 ?

Deux esquisses, auxquelles leur art sobre donne tant de grâce antique, nous tracent ailleurs les portraits des parents de Samson et de Samuel. Il y a là des scènes de vie familiale où la piété jette une lumière paisible et répand un charme religieux très doux. La foi simple qui anime l'homme et la femme leur aide à supporter la solitude de leur foyer ; la femme souffre de sa stérilité, l'homme cherche à lui en adoucir l'humiliation, et leur confiance à tous deux en Yahwè, bien loin de défaillir, semble redoubler par suite de cette épreuve ; aussi l'annonce prophétique d'un fils les émeut-elle sans troubler la tranquillité de leur vie. De l'un à l'autre on sent presque autant de déférence que d'amour ; la femme est une compagne, non une esclave ; elle a sa place au sacrifice et au festin sacré ; sa piété est toute personnelle : elle prend d'elle-même l'initiative d'un vœu, apporte ses propres

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