Juges, iv, 4 ; vi, 7-10 ; I Samuel, il, 27 et suiv
4. Il paraît vraisemblable, du reste, que les nâbhîs ne sont que très peu mentionnés dans le Livre des Juges, parce que cet ouvrage ne contient guère de fragments empruntés aux grandes histoires prophétiques qui nous ont transmis beaucoup de souvenirs relatifs à Samuel, Sali!, David ainsi qu'à Élie et à Elisée. Toutefois, I Samuel, m, 1, où « la parole de Yahwè » doit s'entendre de l'inspiration prophétique, montre que, pour la tradition, les prophètes étaient encore peu nombreux avant le temps de Samuel.
qualifié du nom de nâbhî l. Comme ces exaltés s'agitaient surtout aux périodes de décadence religieuse, il est assez curieux que le Livre des Juges n'en parle point ; en combien de circonstances leur zèle violent ne nous serait-il pas décrit si nous avions reçu plus de renseignements sur cette période obscure ! Il nous suffira de penser qu'ils ne furent pas inactifs à cette époque ; nous les connaîtrons suffisamment par les textes relatifs à Saul pour imaginer ce que put être alors leur action.
Deux exemples nous signalent une autre institution de ces temps antiques, celle des naziréens, c'est-à-dire, semble-t-il, des « dévoués », des « consacrés » 2. Samson et Samuel en sont
1. Pour Marie, voir Exode, xv, 20 ; pour les anciens, Nombres, xi, 25-30 ; pour Moïse, Deutéronome, xvni, 15-18 ; xxxiv, 10 ; Osée, xn, 14. Nombres, xn, 6 fait également allusion à l'existence de nâbhîs dans le désert, mais pourrait se référer aux anciens de ibid., xi, 25-30. Notons enfin qu'Abraham reçoit le titre de nâbhî dans Genèse, xx, 7, et qu'Aaron est désigné comme nâbhî, c'est-à-dire ici comme porte-parole de Moïse, dans Exode, vu, 1. Toutefois, pour quelques-uns de ces cas, on pourrait se demander si l'appellation de nâbhî n'est pas simplement donnée comme titre honorifique par un écrivain de l'école prophétique, sans impliquer chez celui qui le reçoit l'existence des manifestations caractéristiques du prophétisme populaire. Cela pourrait être le cas d'Abraham et de Moïse ; du reste pour ce dernier personnage, Nombres, xn, 6-8 et Deutéronome, xxxiv, 10, font remarquer qu'il était à part, que Yahwè ne lui parlait ni dans une vision ni dans un songe mais face à face et qu'aucun prophète semblable à lui ne s'est levé depuis sa mort. En tout cas, pour la plupart sinon pour tous les prophètes écrivains, pour saint Jean-Baptiste, pour Notre-Seigneur, le titre de « prophète » qui leur fut donné ne répondait plus à l'ancienne signification mais s'était singulièrement épuré.
2. Le terme hébreu "VT2. nâzîr, apparaît comme un substantif de sens passif dérivé de la racine -|T3, NZR, qui ne se trouve employée qu'au niphal avec le sens de « se dévouer à quelqu'un en s'abstenant ou en s'écartant de quelque chose » et au hiphil avec le sens de « séparer en consacrant » ; l'idée de séparation, d'éloignement paraît donc bien essentielle au concept du naziréat. Il est vrai que le terme nT3, nézér, qui signifie « consécration, naziréat », signifie aussi « diadème » ou « couronne », v. g. dans II Samuel, 1, 10 ; II Rois, xi, 12, mais peut-être simplement avec le sens dérivé d'objet symbolisant la consécration d'un roi, par exemple. La parenté de TTa, NZR, avec ma, nâdhar, « faire un vœu » est évidente, mais la langue hébraïque distingue nettement les deux significations des deux mots.
Les prescriptions relatives au naziréat officiel sont contenues dans Nombres, vi. Elles imposaient l'abstinence de tout ce qui sortait de la vigne et des boissons fermentées, le port de la chevelure entière, l'attention à éviter le contact des cadavres ; elles n'envisageaient qu'un naziréat temporaire auquel un homme ou une femme s'engageaient par vœu pour un temps donné. On voit que le naziréat de Samson et de Samuel ne se présente pas avec tous ces caractères. Pour l'un et l'autre le vœu du naziréat émane de la mère de chacun d'eux ; le port de la chevelure sera perpétuel ; il n'est pas question des autres abstinences et Samson, en qualité de guerrier, eut souvent à entrer en contact avec des cadavres humains sans parler de la carcasse du lionceau ni de la mâchoire de l'âne ; pourtant il est question de l'abstinence des choses fermentées ou impures à propos de Samson, mais c'est sa mère qui devra s'en abstenir tant qu'elle le portera. Ce dernier détail serait de nature à faire penser que quelques naziréens de cette époque ancienne étaient déjà, eux aussi, des abstinents. Peut-être existait-il, en réalité, diverses formes de naziréats avec des obligations
les représentants pour la présente période. L'homme « dévoué • l'était quelquefois par ses parents dès avant sa naissance. Il devait, en général, porter toute sa chevelure et peut-être s'abstenir des boissons fermentées. Il y avait là plus qu'une abstinence de pénitent, plus qu'une fantaisie d'ascète. En réalité, dans la soumission volontaire à cette double pratique, s'exprimait l'intention, mais une intention sans doute alors des plus confuses, de maintenir, dans le service de Yahwè, des formes extérieures consacrées par certaines traditions dont l'origine serait à chercher dans les âges les plus reculés. La tête rasée peut-être et, plus sûrement, l'usage des boissons fermentées marquaient, en effet, l'acceptation des mœurs propies aux populations sédentaires ; y renoncer, c'était revenir dans quelque mesure aux mœurs les plus anciennes, à celles du temps où les patriarches, pères de la nation, et les ancêtres contemporains de la révélation mosaïque menaient encore en grande partie la vie nomade ou conservaient au moins, dans le culte du Dieu qu'ils servaient, des pratiques rituelles toutes pénétrées de la simplicité et de l'austérité du désert 1. La religion est éminemment conservatrice. L'une de
différentes et plus ou moins strictes. Voir sur ce point, ci-dessous, p. 320. Sur Samson et Samuel naziréens, voir Juges, xiii, 4-14 et I Samuel, 1, n. A vrai dire, Samuel n'est pas appelé « naziréen » par les textes anciens, mais il n'est guère douteux qu'il en méritait le titre ; en tout cas, il lui est donné par le texte hébreu de l'Ecclésiastique, xl vi, 13.
1. Cette interprétation un peu terre à terre du naziréat paraît préférable à celle qui veut que le naziréen ait gardé sa chevelure par respect pour une chose où la poussée de la vie était si intense qu'elle s'y manifestait après la mort, puisque les cheveux continuent à croître un certain temps sur le cadavre. Il est vrai que les Bédouins des représentations égyptiennes portent une chevelure bien fournie mais apparemment coupée sur le derrière de la tête, coupe arrondie qui semble prohibée par Lévitique, xix. 27 ; toutefois, c'est à des temps plus anciens, peut-être aux époques préhistoriques même, que l'on pourrait être autorisé à chercher la pratique du port de la chevelure entière. C'est en tout cas à des périodes très anciennes qu'il faudrait chercher l'origine des autels en pierres non taillées dont nous avons déjà parlé, en des temps où l'on ne connaissait, pas encore le fer, et de même celle des couteaux de silex qu'on devait employer pour circoncire (Josué, v, 2;xxiv, 30, grec). On a vu que les Rékhabites du sud de Juda s'obstinaient à vivre en purs nomades, ne bâtissant point de maison, ne buvant point de vin, et ici nous touchons du doigt les motifs de leur abstinence : ils n'avaient pas voulu accepter la civilisation des sédentaires comme d'autres clans de leur parenté. Pourquoi une raison de même nature ne suffirait-elle pas à expliquer la pratique du naziréen portant toute sa chevelure ? Soit par imitation des pratiques des naziréens, soit peut-être plutôt pour conserver un usage ancien, Lévitique, xxi, 5, défend aux prêtres de se raser la tête et le côté de la barbe ; de même le prophète Ézéchiel prescrit aux prêtres de la cité future de ne point se raser la tête mais de se borner à moucher l'extrémité de leurs cheveux 1 Ézéchiel, xliv, 20). Il leur défend aussi de boire du vin avant d'entrer dans le parvis intérieur du temple (ibid. 21), comme Lévitique, x, 9-1 1, qui interdit aux prêtres le
ses principales forces est de lier ses fidèles à ceux des époques qui ont précédé celle où ils vivent ; non seulement les croyances doivent rester stables, malgré l'écoulement des siècles et le développement de l'esprit, puisqu'elles ont pour objet des vérités aussi immuables que la Divinité à laquelle elles se réfèrent ; mais les formules de prière, les rites et jusqu'aux attitudes, aux gestes, aux vêtements liturgiques, maintiennent en général beaucoup d'éléments en usage dans la vie antique et devenus surannés dans la vie profane des époques plus récentes. Les naziréens, qu'ils fussent ou non conscients de la protestation que leurs abstinences et leurs pratiques élevaient contre la civilisation cananéenne, augmentaient en tout cas notablement la somme de ferveur yahwéiste dans l'ensemble de la population ; ils étaient « des hommes de Dieu », rappelaient à tous, ne fût-ce que par leur genre de vie, que Yahwè n'était pas oublié, et indiquaient aux meilleurs la voie austère où ils pourraient s'engager s'ils voulaient se montrer dociles aux suggestions d'une piété plus ardente. Du reste, si nous connaissons les naziréens Samson et Samuel, c'est parce qu'ils avaient reçu d'en haut une mission qui les mit en évidence aux yeux de leurs contemporains et rehaussait devant ceux-ci la dignité de leur état. Il n'est pas inopportun de noter, en effet, que, pour ne rien dire de Samuel dont l'action religieuse est par trop évidente, un Samson, qui émerveillait le populaire par sa vigueur fabuleuse, faisait aubsi pénétrer dans les milieux les moins relevés où il fréquentait le respect de son Dieu et de son naziréat : sa tentatrice finit pas s'apercevoir qu'elle ne le pourrait vaincre qu'après l'avoir amené à violer son vœu, à l'observation duquel était Uée sa force invincible.
Ces quelques détails que nous fournissent des textes trop parcimonieux prouvent suffisamment que la vraie religion n'était pas, du temps des Juges, timidement cachée dans quelques sanctuaires bien fermés, et, mieux encore, qu'elle n'avait pas disparu, comme on le laisse parfois trop entendre. En réalité, la vie yahwéiste, tantôt s'épanouissant et tantôt se faisant obscure, pénétrait, s'insinuait, se montrait ou se devinait partout ; et
vin et le shêkhâr dans l'exercice de leurs fonctions ; dans ce dernier texte, le législateur semble vouloir faire éviter l'ivresse qui empêcherait le prêtre de « distinguer le sacré du profane, l'impur du pur, et de communiquer les tôrâs aux Benè-Israël ».
partout elle avait encore assez de vigueur et d'austères attraits pour contrebalancer l'influence exercée par la vie païenne qui s'étalait odieusement sur cette terre sensuelle de Canaan.
La ferveur des saints, le zèle des Lévites, le sentiment national dérivant de la foi de tous les Hébreux au même Dieu contribuaient donc à empêcher la religion cananéenne d'opérer des ravages trop universels et de conquérir totalement les nouveaux venus. Après avoir vu le spectacle des défaillances populaires, constater la présence d'une élite qui lutte, qui triomphe parfois et qui, en tout cas, se garde sans souillure, apporte à l'esprit quelque chose de reconfortant. On voudrait pouvoir sonder l'obscurité, mieux pénétrer la demi-lumière où tant d'âmes saintes ont vécu, entendre leurs prières, les voir au sacrifice, épier sur leurs lèvres les premiers bégaiements de l'amour de Dieu. Sans doute, même si nous les connaissions mieux, nous trouverions pour l'ordinaire beaucoup de rudesse dans leurs sentiments les plus pieux, trop de scènes d'abattoir et de table dans leur culte, peut-être déjà un formalisme trop méticuleux dans leurs rites. Mais si, dépouillant cette délicatesse intempestive, nous sommes tant soit peu sensibles à la différence des époques et des races, nous ne pourrons qu'admirer la victoire même imparfaite d'Israël sur ce terrain religieux où les Philistins eux-mêmes furent battus, et nous reconnaîtrons le mérite des Hébreux fidèles, qui eurent assez de noblesse et de fermeté d'âme pour n'écouter ni les promesses du Baal ni les appels d' Ashêrâ et pour s'obstiner à servir exclusivement Yahwè, le Dieu de Moïse et des pères.