CHAPITRE XIV
I. — La loi et la pratique en Israël : — Divergence profonde entre l'une et l'autre au cours de l'histoire d'Israël ; — la loi écrite est l'œuvre de cercles sacerdotaux assez fermés ; — les prêtres du commun la connaissaient peu, — et le peuple moins encore ; — la loi et la pratique se développent sur des plans différents. — On est exposé à en exagérer la divergence ; — la loi apparaît peu dans les récits historiques qui sont dus en majeure partie aux prophètes, — et ceux-ci n'attachaient pas à la lettre de la loi la même importance que les prêtres.
II. — La multiplicité des sanctuaires : — L'unité de foi, — l'unité cultuelle idéale ; — multiplicité des lieux saints ; — affaiblissement de l'influence de l'arche pour l'unité cultuelle ; — celle-ci est gênée par l'étendue du territoire hébreu, — parla survivance de pratiques religieuses particulières, — par l'érection fréquente de nouveaux autels ; — une tentative éphraïmite en faveur de la prééminence du sanctuaire de Silo.
III. — Les prêtres : — Ils ne sont pas encore les ministres exclusifs du sacrifice ; — mais ils le sont de l'éphod-oracle, — et de l'arche ; — leurs fonctions secondaires ; — traces d'opposition prophétique.
IV. — Les idées religieuses : — Pas de grandes idées nouvelles ; — précision croissante du monothéisme yahwéiste ; — Yahwè, Dieu de l'agriculture ; — Yahwè et les sacrifices humains ; — Yahwè et les païens ; — Yahwè et le Sinaï.
Les deux courants religieux dans l'histoire d'Israël.
Le lecteur réfléchi qui prend pour îa première fois contact avec la Bible est, en général, assez déconcerté quand, après avoir suivi laborieusement article par article l'ample législation qui s'étend sur une moitié du Pentateuque, il arrive aux Livres des Juges et de Samuel. Au lieu de l'Israël méticuleux, rigide et discuteur qu'il s'était représenté à force de parcourir tant de règlements, il voit soudain devant lui un peuple vigoureux et
3l6 LA VIE RELIGIEUSE
souple, vivant plus ou moins dans l'anarchie, qui semble se laisser guider par des aspirations très relevées mais non pas toujours bien définies, qui ne produit à peu près jamais l'impression qu'il marche prudemment et difficilement à travers un labyrinthe de lois, de prescriptions, d'ordonnances et d'articles de code, mais qui plutôt s'agite, s'ébroue et se donne carrière comme un jeune cheval à demi dompté. Et lorsque l'on poursuit cette lecture, ] 'histoire de la période des rois, celle de la captivité et de la restauration, celle même de l'époque macchabéenne et, plus encore que tout le reste, les reproches pressants et les récriminations véhémentes des prophètes, montrent jusqu'à la satiété qu'il y eut toujours un fossé, pour ne pas dire un abîme, entre la pratique en Israël et les prescriptions de la loi. C'est une appréciation aussi erronée qu'elle est trop bienveillante que de s'imaginer la vie du peuple choisi du vrai Dieu comme un décalque dans la réalité des lois écrites dans le Pentateuque.
Cette insoumission constante s'explique en partie par les très hautes exigences de la loi et par la lassitude ou la faiblesse qui trahissent l'infirmité de l'homme aux prises avec une très noble tâche. Mais il en existe une autre cause d'un ordre moins général et d'un caractère plus concret. Nous qui vivons en des temps où les livres foisonnent et sont à la portée de tous, arrivonsnous à saisir au juste ce qu'était un écrit pour les temps anciens ? Chez les Hébreux de la période des Juges, combien pense-t-on qu'il dût exister d'exemplaires du « Livre de ïa loi » ? L'arche renfermait les tables de pierre de Moïse avec le décalogue gravé ; on pouvait encore déposer près d'elle des textes sur briques, sur peau ou sur papyrus, conservés comme un précieux héritage des temps mosaïques * ; au sanctuaire de Josué sur le Mont Éblial, près de Sichem, on lisait peut-être encore des lois inscrites sur des pierres dressées enduites de chaux 2. Mais de ces divers textes, combien avait-on fait de copies pour l'usage courant ? et s'il y en avait, comme cela est assez vraisemblable à tout le
i. Cf. Deutéronome, xxxi, 26, qui parle de l'arche et II Rois, xxn, 8, qui parle <lu temple; voir aussi I Samuel, x, 25. Cette pratique de l'antiquité, qui a été déjà signalée ci-dessus, suffirait à montrer que tant que l'écriture n'était pas devenue d'un usage courant, ces textes sacrés, gardés dans les sanctuaires, finissaient par devenir des sortes de reliques que l'on touchait à peine.