Josué, vin, 32, et cf. Deutéronome, xxvn
moins pour certains fragments rituels ou législatifs, qui les possédait et qui les lisait ? Ces questions d'ordre pratique, que l'on néglige souvent de se poser, suggèrent naturellement que le « Livre », à cette époque, était une rareté. Détenu par des prêtres qui le lisaient parfois, consulté par un greffier pour un cas embarrassant, copié par un scribe qui en extrayait un passage, sa connaissance ne dépassait sans doute point les étroites limites d'un cercle assez restreint d'hommes familiarisés avec l'écriture.
Dans les périodes suivantes, même lorsqu'on se mit à beaucoup écrire, les codes religieux n'arrivaient pas vite à la connaissance de la masse du peuple. Les prêtres qui les gardaient et s'en inspiraient étaient peu nombreux. Ceux qui a\ aient un culte pour les textes anciens qu'ils vénéraient comme la parole de Yahwè et la loi de Moïse, c'étaient les idéalistes, les théoriciens, les virtuoses, si l'on ose dire, du précepte toujours plus détaillé et de la formule toujours plus précise. Que de fois, penchés sur les saintes écritures, n'ont-ils pas perdu le contact de la réalité et rêvé d'un peuple de Dieu bien différent du vulgaire grossier qu'ils frôlaient dans les sanctuaires ! Liés au passé, ils expliquaient, ils glosaient les textes antiques souvent trop succincts ; songeant à l'avenir, ils les rééditaient en leur donnant plus d'ampleur. Si nous possédions toute la littérature hébraïque au lieu de n'en plu.* avoir que les fragments que nous a conservés la Bible, il y a tout lieu de croire que nous pourrions lire un certain nombre de règlements sociaux ou liturgiques à peine différents de ceux que nous offre le Pentateuque. Et sans doute que nous y trouverions des éléments ou des ébauches de ce grand projet d'une religion où tout était prévu, codifié, tarifé, et d'une vie nationale dont cette réglementation religieuse devait assurer au mieux toutes les fonctions.
De cette activité littéraire des milieux sacerdotaux nous possédons du moins les pages qu'il a plu à Dieu d'inspirer. On les trouve dispersées d'un bout à l'autre de l'Ancien Testament. Les premières datent du temps de Moïse ; d'autres, plus tardives, se sont intercalées dans ses écrits ; Ézéchiel en a composé de minutieuses et d'éloquentes pour décrire son grand rêve prophétique de la cité future ; enfin les écrivains du retour et de la restauration en ont tiré la charte du judaïsme.
3l8 LA VIE RELIGIEUSE
Mais, tandis que tant de saints prêtres élaboraient cette loi idéale du peuple de Dieu, la vie courante allait son train. Le peuple, qui n'écrivait pas et qui ne lisait guère, ignorait à peu près tout de ce travail fécond du style ou du calame. Sans doute il fréquentait les prêtres de ses sanctuaires, qui auraient dû, en principe, l'instruire de ses obligations 1. Mais on voit assez par l'histoire du sacerdoce hébreu que beaucoup et peut-être même la plupart des prêtres étaient à peu près aussi ignorants que le peuple. C'étaient des desservants ponctuels, attentifs avant tout à l'exacte ordonnance des offrandes et des sacrifices. Ils gardaient bien les anciennes traditions lévitiques sur l'emploi des sorts sacrés, sur les rites et les formules de prières ; ils savaient par cœur un certain nombre des taras mosaïques qu'ils récitaient à l'occasion ; en des circonstances solennelles, ils pouvaient promulguer quelques lois importantes avec ce grandiose appareil liturgique que décrit le Deutéronome 2. Mais, liés par l'hérédité de leur charge au service d'un même sanctuaire, ils vivaient surtout selon la coutume, cette grande adversaire de la loi, et, peu mêlés ou même s'opposant aux prêtres savants, ne se souciaient point de changer leur manière de faire pour la mettre en conformité avec la loi antique, qui s'était émoussée sous l'action de leur routine, ou avec les règlements nouveaux, qui leur paraissaient d'inacceptables nouveautés 3.
i. La prescription imposée aux prêtres de lire la loi au peuple est rappelée, par exemple, dans LéviHque, x, n ; Deutéronome, xxxi, n, et surtout xxxiii, 10. Moïse lit en public le Livre de l'alliance, Exode, xxiv, 7; le Deutéronome presque entier représente une nouvelle promulgation publique de la loi ; Josias fait lire au peuple venu à Jérusalem le livre trouvé dans le temple, II Rois, xxm, 2 ; Esdras lit de même la loi sur une place de Jérusalem, Néhémie, vin. C'étaient là des lectures solennelles en des circonstances exceptionnelles. On verra par Néhémie, vin ; ix, 3 ; xiii, 1, à quel point, non seulement le peuple, mais les prêtres et les lévites du retour étaient ignorants; c'est la preuve que, même à cette date, les lectures prescrites par les codes n'étaient pas d'un usage habituel.
2. Deutéronome, xxvn, 14-26. Des douze lois rappelées dans cette liturgie, une seule, la première, qui prohibe les idoles, a un caractère proprement religieux.
3. Cet aperçu sur les prêtres trouverait sa justification dans de nombreux passages des prophètes écrivains. Il faut observer, d'ailleurs, que la grande majorité des prêtres desservait les multiples sanctuaires érigés à travers tout le pays ; cette multiplicité des sanctuaires urbains et ruraux ne favorisait pas, tant s'en fallait, l'influence des sanctuaires plus importants, comme fut plus tard celui de Jérusalem, où des prêtres plus instruits devaient s'intéresser davantage aux codes liturgiques. Et encore ne faut-il pas oublier ce que le temple de Jérusalem était devenu au vne siècle (cf. II Rois, xxm, 4-14) si l'on veut s'imaginer avec quelque vérité ce qu'avaient pu devenir ailleurs les autres sanctuaires.
Il en est ainsi plus ou moins aujourd'hui dans tous les pays et dans toutes les religions. Mais le contraste entre la « religion du Livre ? et les pratiques religieuses du peuple était encore beaucoup plus accentué dans l'antiquité, où la masse ignorante, menant une vie presque sans changements, gardait avec fanatisme les usages traditionnels du culte. De nos jours, les populations arabes qui sont restées fidèles au genre de vie de leurs ancêtres ne réalisent guère, dans leurs pratiques, les formes religieuses préconisées par le Coran et par les théologiens de l'islam ; elles servent un seul Dieu, mais d'une façon parfois assez primitive et souvent avec une répugnance marquée pour la manière plus idéale que voulait leur imposer leur prophète. C'est dans ce milieu que l'on a chance de trouver l'image la moins inexacte de la vie religieuse commune chez les Hébreux de la période des Juges. Encore très attachés à leur organisation en tribus, ils ne subirent jamais alors l'autorité d'un pouvoir central qui, comme cela se passa sous les rois, aurait pu les amener à connaître et à respecter la loi religieuse par une promulgation officielle et par des sévices en cas d'infractions. Les Lévites errants, qui parcouraient leurs villes et leurs bourgades, n'emportaient sans doute pas un exemplaire du « Livre de la loi » dans leur pauvre bagage, et, même en inculquant les principes du yahwéisme traditionnel, ne les surchargeaient point des mille détails chers aux prêtres versés dans les écritures. Les Lévites établis à demeure dans les grands sanctuaires ne semblent pas, du temps des Juges, avoir joué un rôle de premier plan ; aucun prêtre ne sera suscité comme Juge si ce n'est cette ombre inconsistante d'Héli le Silonite 1 ; sa piété pour l'arche, sa soumission à Yahwè sont touchantes ; mais il n'avait pas la force de maintenir un peu d'ordre dans le sanctuaire national ; que devait-il se passer dans les autres ?
Aussi pourrait-il bien se faire que l'ancien Israël, non seulement impatient du joug de la loi mais aussi assez mal instruit des obli-
1. Le prêtre Héli «jugea » Israël pendant quarante ans (grec : 20 ans) d'après I Samuel, iv, 18; Samuel, qui semble avoir été Lévite (sur ce point voir ci-dessus, p. 210, n. 2), apparaît avec les caractères de l'ancien Juge dans I Samuel vu ; ses fils furent installés par lui Juges d'Israël à Bersabée d'après I Samuel, vm, 1, 2. Ceux-là du moins connaissaient la loi par profession ; mais ni Héli, ni ses fils, ni les fils de Samuel n'en étaient des apôtres bien zélés, cf. ibid., 11, 12-17, 22-25, 27-36 ; m, 21 ; vm, 1-5, ISamuel, vu, 15-17, montre que Samuel faisait connaître la loi tout au plus à l'occasion des différends que le peuple venait lui soumettre.
gâtions qu'elle lui imposait, eût mêlé aux pratiques d'un yahwéisme sincère des pratiques que la religion de Moïse n'avait pas réussi à éliminer. Souvent il devait continuer à vivre et à prier à la manière de ses ancêtres, comme si le pacte du Sinaï n'avait pas inauguré pour lui un genre de vie et une forme de culte notablement différents de ceux du passé K La loi écrite des milieux sacerdotaux et la pratique populaire même chez les meilleurs croyants se développaient selon leurs principes particuliers assez indépendamment l'une de l'autre ; elles ne se fusionnaient pas encore ; elles restaient chacune sur un plan qui n'avait pas de nombreux points de contact avec le plan de l'autre.
Il paraît donc assez peu conforme à l'histoire de les comparer de très près l'une à l'autre comme si elles avaient été intimement unies. C'est avoir la superstition du document écrit que d'attribuer un rôle considérable aux écritures sur la piété des peuples anciens. Les législateurs religieux d'Israël n'arrivèrent que bien des siècles après Moïse à faire entrer dans la pratique les vues de ce génie inspiré. Ils l'essayèrent d'abord en gagnant le pouvoir royal à leurs idées ; mais les réformes partielles d'un Asa, d'un Josaphat, d'un Ézéchias et d'un Josias, n'eurent pas raison de l'obstination du peuple à suivre ses usages. Pour faire triompher la loi écrite, il était plus facile de tout refaire que de réformer, tellement il y avait loin de la loi à la pratique. Cette œuvre ne put s'accomplir qu'avec des éléments de choix après les grands bouleversements de la ruine et de la captivité, qui avaient fait table rase d'un passé que ni les châtiments divins, ni le zèle des prophètes, n'avaient pu corriger2.
i. On trouvera, ci-dessous, dans le présent chapitre, quelques observations sur des pratiques qui ne sont mentionnées nulle part dans la législation du Pentateuque : sacrifices particuliers de villes et de clans, naziréat perpétuel de Samson, fréquentation des hauts lieux, manière dont les prêtres du sanctuaire national de Silo obtiennent du hasard leur part de victimes. On ne saurait affirmer que ces pratiques n'étaient pas codifiées, elles aussi; car, de même que les livres historiques ne représentent qu'une portion minime des anciens récits, notre Pentateuque ne renferme probablement pas tous les codes qui furent anciennement rédigés. Il ne faut jamais perdre de vue qu'un choix a présidé à l'établissement de notre Bible.
2. Ces observations sont de nature, me semble-t-il, à enlever une part très notable de leur valeur aux arguments tirés de la pratique populaire attestée par les livres historiques de la Bible pour combattre l'authenticité mosaïque du Pentateuque. On prétend plus ou moins implicitement qu'une loi ne peut être supposée existante tant que l'on n'en relève pas quelque influence sur la vie du peuple. C'est transposer dans l'histoire peu connue d'un peuple antique des appréciations qui n'ont de valeur
La fusion laborieuse de la loi et de la pratique devait assurer l'avenir de la vraie religion. Mais avant qu'elle ne se fût produite, leur opposition était-elle vraiment aussi accusée que les textes semblent permettre de le supposer ? Dans l'appréciation de cette divergence on oublie peut-être un peu trop que si les codes reflètent l'esprit des milieux sacerdotaux où ils furent rédigés, la majeure partie des récits historiques émanent des milieux prophétiques. Si les prêtres avaient écrit l'histoire avec les mêmes dispositions qu'ils apportaient à composer leurs codes, on peut être persuadé qu'elle présenterait un tout autre aspect. Non pas, assurément, qu'ils l'eussent déformée. Mais, héritiers et continuateurs de Moïse, gardiens des tôrâs, professionnels de la règle et de
que dans nos sociétés, où l'information est ample, rapide, et où l'organisation sociale établit des liens étroits entre le législatif et l'exécutif.
En outre, la promulgation d'un code développé et précis suppose de longs siècles antérieurs pendant lesquels la majeure partie des lois qu'il renferme ont été déjà appliquées comme lois ou suivies comme coutumes. Aussi, même à se placer dans l'hypothèse d'une rédaction tardive des codes du Pentateuque, l'emploi de fragments ou d'éléments remontant à Moïse ne devrait pas faire l'objet d'un doute. Mais pourquoi cette élaboration préliminaire, requise pour la promulgation d'un code, n'aurait-elle pas précédé le temps de Moïse ? Dans son « Livre de l'alliance », Moïse semble bien s'être inspiré de lois et d'usages en vigueur dans les pays soumis à l'influence babylonienne, comme le prouve la comparaison de ce code avec celui d'Harnmourabi. Ce qu'il a dû faire pour l'organisation sociale des tribus, pourquoi nel'auraitil pas fait pour leur organisation religieuse ? Lui et les Lévites, ses collaborateurs, pendant les quarante années d'une activité législative que son génie, l'ampleur de ses connaissances et l'assistance divine nous permettent de croire assez intense, n'auraient-ils pas tiré quelque parti des codes et usages liturgiques des peuples d'alentour ? Ils furent en relation étroite avec le sacerdoce madianite ; ils séjournèrent près de quarante ans à Cadès ou dans le voisinage de cette oasis, et le nom de « Sainte » qu'elle portait montre qu'il devait y avoir là un sanctuaire et un sacerdoce antiques avec des pratiques réglées par des préceptes oraux ou écrits; enfin la tradition d'un renouvellement de la promulgation de la loi dans le pays de Moab, où le peuple s'engoua de la religion locale, permet bien de supposer que les vrais yahwéistes du corps lévitique ne furent pas sans prendre connaissance, de leur côté, des pratiques religieuses de ce pays, auxquelles, par profession, ils ne pouvaient manquer de prêter attention. Voilà donc trois centres où Moïse et les Lévites purent trouver des éléments susceptibles d'être utilisés dans la religion dont Dieu leur avait confié l'organisation. Qu'ils aient, grâce à ces éléments d'origine diverse et d'élaboration inégalement achevée, rédigé des codes dont la teneur pouvait accuser un développement de l'un par rapport à l'autre, c'est une hypothèse qui n'a rien d'invraisemblable pour qui ne les considère pas comme des esprits bornés, sans culture, sans curiosité et sans initiative. Assurément, ces codes mosaïques auraient subi des retouches au cours des siècles : gloses, additions, explications, adaptations, amplifications ; il y avait à faire face à tant de situations nouvelles ! Mais la substance de l'œuvre primitive devait rester identique, tant on avait à cœur de ne pas déformer les écrits que l'on considérait comme l'héritage sacré de Moïse. La tradition d'Israël aussi bien que les découvertes modernes qui révèlent l'état avancé de la civilisation matérielle et intellectuelle au moment où Moïse a vécu nous obligent à penser que ce grand homme a pu faire et a fait, pour organiser le peuple de Dieu, beaucoup plus de choses que l'on n'ose ou que l'on ne veut parfois lui en attribuer.
La période des Juges. 21
l'ordonnance, ils auraient instinctivement remarqué dans les faits et mis en valeur dans les récits, avec les circonstances cù la loi avait été violée, celles où elle avait été suivie. Qu'on relise, à cet égard, les chapitres xx et xxi du livre des Juges, qu'on les rapproche du chapitre xix dont ils sont, la suite, et l'on saisira, grâce à ce parallèle entre la portion du récit primitif re visée par des prêtres et la portion restée à peu près intacte, à quel point ces derniers apportaient, dans l'exposé d'un événement, le som et presque l'obsession de montrer la part qu'y avait eue la loi1.
Mais il se trouve que nos récits, au lieu d'être dus aux prêtres, sont, pour la plupart, d'origine prophétique. Or les prophètes n'étaient pas des hommes de la loi. Ils connaissaient les prescriptions mosaïques, ; ils ont même toujours voulu ramener le yahwéisme dégénéré de leurs contemporains à la forme que lui avait donnée Moïse. Toutefois, la formule que les Lévites connaissaient par profession, les prophètes ne la connaissaient que par le devoir de s'y soumettre. Elle ne les intéressait point par elle-même ; ils s'en embarrassaient moins qu'ils ne cherchaient à s'en assimiler l'esprit. De plus, un bon nombre d'entre eux appartenaient au prophétisme populaire et professaient une religion assez pure sans nul doute, mais qui, avec leur attachement presque farouche au passé traditionnel, se développait bien plus dans la ligne de la religion du peuple que selon les réglementations fixées par les prêtres2. Enfin, comme ceux-ci étaient assez souvent de ces gens qui ont toujours la loi à la bouche et ne s'en inspirent guère dans leurs œuvres, — dicunt et non faciunt, — les prophètes finissaient par ne pas attacher à la loi une efficacité de sanctification, une valeur de religion, que ses représentants autorisés ne manifestaient point.
Avec de semblables dispositions, les prophètes historiens ne se préoccupaient pas beaucoup de souligner dans leurs écrits le rapport des événements aux prescriptions et aux prohibitions
i. Cet exemple peut suffire à faire saisir la portée des observations qui vont suivre. Les caractères de la littérature sacerdotale se dégagent très nettement dans les fragments historiques de l'école désignée par le sigle P, où ils sont le plus accusés. Mais pour la période des Juges et celle des rois il y a relativement peu de fragments qui puissent être attribués^; à cette école; ceux qui s'en rapprochent pourraient être appelés « lévi tiques ».
2. Voir, par exemple, les longs récits relatifs à Élie et à Elisée, qui émanent de ce milieu du prophétisme populaire.
de la Joi. Ce n'était point sous l'angle de la loi que se présentait à eux le sujet de leurs récits ; s'ils jugeaient les faits et les hommes, ce n'était pas elle qui leur fournissait une mesure d'appréciation ; mais ils voyaient et jugeaient tout sous l'inspiration de l'esprit prophétique, qui était la lumière de leur pensée et la règle de leur conscience. S'ils nous dépeignent la religion populaire sans stigmatiser ses violations de la loi sacerdotale, s'ils pratiquent devant nous leur religion sans respecter toujours celle-ci, nous ne sommes nullement obligés de conclure que cette loi n'existait pas ; nous pourrons tout aussi bien dire, ou qu'ils l'ignoraient comme tant d'autres fidèles yahwéistes étrangers à l'activité littéraire du haut sacerdoce, ou qu'ils ne lui reconnaissaient pas encore ce caractère d'obligation impérieuse qu'elle ne réussit en fait qu'à se donner assez tard. Ainsi ce sera par une autre voie et non par l'étude comparée de la pratique et de la loi qu'il faudra chercher l'origine et l'âge de cette dernière.
C'est sous le bénéfice de ces observations générales de première importance pour l'histoire reUgieuse d'Israël que nous allons chercher à nous représenter la vie yahwéiste des Hébreux de la période des Juges. Elle ne nous est guère connue que par des auteurs sacrés dans le champ visuel desquels la loi n'avait pas un relief très accusé. Nous devons les croire et les suivre, mais en sachant bien d'avance qu'ils ne nous ont pas tout dit sur cette période obscure qu'ils sont, à très peu de choses près, les seuls à nous faire connaître.
Grâce à l'influence des principes et à l'action des hommes dont il a été parlé au chapitre précédent, l'unité du yahwéisme s'était maintenue en Canaan au temps des Juges, unité bien remarquable, si on la met en parallèle avec le morcellement religieux qui avait partagé le Canaan païen entre ses multiples divinités locales 1 : un seul et même Dieu, un culte uniforme, des prescriptions
1. On a vu au chapitre xi que les Baals, les Astartés et les Ashêrâs de la religion cananéenne à l'époque israélite représentaient des divinités fort nombreuses en dépit de l'unité apparente des vocables. Cette multiplicité des dieux se découvre encore plus nettement à l'époque antérieure à l'invasion des Hébreux en Canaan.
morales et rituelles d'une teneur et d'une obligation identiques pour tous les Hébreux fidèles à leur devoir, voilà ce que ce pays, si exigu qu'il fût, n'avait pas encore vu au cours de sa longue histoire.
Il y manquait pourtant encore quelque chose. C'eût été de voir le culte centralisé à un sanctuaire unique et tous les Hébreux s'y rendre pour apporter leurs hommages et leurs offrandes à Yahwè. Bien que ce ne soit pas là un idéal dont ni notre époque, ni nos idées, nous fassent beaucoup apprécier la hauteur ou l'importance, c'en était un pour ces âges reculés dont les vues religieuses diffèrent en plus d'un point si profondément des nôtres l. Cette unité cultuelle devait, en somme, tout à la fois exprimer et sauvegarder l'unité du Dieu servi, l'unité des croyances et des rites, l'unité du peuple même dans l'ordre national ; les causes du morcellement tant religieux que politique étaient trop nombreuses, ses conséquences trop préjudiciables à la destinée du monothéisme dont Israël avait reçu la garde, pour qu'on puisse longtemps hésiter à croire que Moïse, sous l'inspiration de Dieu et de son génie, n'ait pas lui-même songé à imposer au peuple qu'il créait cette forte unité idéale 2. La religion hébraïque,
i. Les Hébreux de la dispersion, en général, n'offraient pas de sacrifices parce qu'ils étaient sur une terre profane où, tout étant impur, ils ne trouvaient rien à offrir à Yahwè. Pourtant, au ve siècle avant J.-C, des Juifs installés à Éléphantine, près de la première cataracte du Nil, possédaient un temple et y offraient des sacrifices ; Esdras, vin, 17, pourrait mentionner un sanctuaire, mpD, mâqôm, établi à Casiphyâ, en Babylonie, où se trouvaient des Lévites avec un prêtre en chef, cf. The Journal of theological Studies, 1916, xvn, pp. 400, 401 ; un peu plus tard, un prêtre de Jérusalem, Onias, fonda à Léontopolis, dans le Delta, un temple qui fut fréquenté par quelques schismatiques depuis environ 160 avant J.-C. jusqu'à 73 après; au temps d'Onias,si l'on en croit la lettre que Josèphe fait écrire par celuici pour obtenir de Ptolémée et de Cléopâtre l'autorisation d'ériger son temple, les Juifs de Coelésyrie, de Phénicie et d'Egypte, avaient des temples (lepa) irréguliers qui étaient un sujet de dissensions, Josèphe, Antiquitates judaicae, xiii, 3, 1. Ces divers faits montrent que les deux religions, l'une conforme à des lois, l'autre se souciant peu d'elles, existèrent longtemps en Israël. Aujourd'hui encore n'y a-t-il pas des sectes chez les Juifs ? Et, pour le dire en passant, les trois faits cités plus haut ne prouvant point que le Deutéronome qu'ils violent ouvertement n'existait pas encore, pourquoi conclure de la multiplicité des autels à l'époque ancienne qu'une législation imposant ou préparant la centralisation n'existait sûrement pas à cette époque ?
Aujourd'hui les Juifs pratiquent une religion sans sacrifice parce que l'emplacement du temple de Jérusalem, le seul lieu où ils pourraient sacrifier, est aux mains des musulmans. Tl n'est pas nécessaire de souligner la différence qui, sur ce point important, libère le christianisme d'aussi étroites entraves.
2. On sait que, sur cette question, nous nous trouvons en présence de deux groupes de données : d'une part, des données qui légitiment la multiplicité des autels, à
qui l'avait établie du temps de ce grand homme, devait la rétablir plus tard après des siècles de tâtonnements et de luttes ; mais il suffit de lire les pages qui se réfèrent à la période des Juges pour constater que, s'il se fit alors quelques essais dans ce sens, la réalité demeurait encore extrêmement lointaine de l'idéal entrevu.
Les lieux saints d'Israël étaient fort nombreux en ce temps-là. Il y en avait d'anciens : Sichem, Silo, Galgala d'Éphraïm, Bôkhîm, Béthel, Miçpâ de Benjamin, Miçpâ du Galaad, Galgala de Jéricho,, Gabaon, Gabaa de Dieu, Bethléem, Hébron, Bersabée, sans compter ni les hauts lieux ni d'autres sanctuaires connus par ailleurs1.
savoir : un court fragment législatif qui semble appartenir au Livre de l'alliance et qui, en tout cas, est antique, Exode, xx, 24-26, puis la pratique de la période ancienne suivie par des Hébreux qui comptent parmi les plus fidèles au yahwéisme primitif, — d'autre part, la législation copieuse du Deutéronome qui impose une centralisation très rigoureuse du culte au lieu choisi par Yahwè, c'est-à-dire évidemment à Jérusalem.
Il est incontestable que le Deutéronome promulgué dans les Plaines de Moab se présente comme un développement de la première législation mosaïque promulguée au Sinaï et à Cadès. La question est donc uniquement de savoir si, sur ce point capital de la centralisation cultuelle, le Deutéronome est l'expression fidèle de la pensée de Moïse. Il semble bien imprudent de prétendre que le grand fondateur de l'unité nationale des tribus confédérées au Sinaï n'a ni pu ni dû envisager l'unité cultuelle du peuple qu'il groupait autour de Yahwè. Quand on voit le rôle de premier plan joué, à cette époque antique, par l'arche de Yahwè qui centralisait autour d'elle les manifestations religieuses des migrateurs, puis l'influence prépondérante de la tribu de Lévi, on a l'impression que Moïse avait, en ces deux éléments d'unité, des forces suffisantes pour lui permettre d'espérer que les tribus continueraient à vivre d'une vie cultuelle conforme à celle du désert après leur établissement en Canaan. S'il a permis d'élever « des autels de terre » ou « des autels de pierres » « dans tout lieu où Yahwè aurait donné une occasion de se souvenir de son Nom », on a peine à croire qu'il eût pensé que ces sanctuaires occasionnels dussent revêtir le même caractère et posséder la même importance que le sanctuaire de l'arche. Celui-ci devait garder à ses yeux une prééminence telle que la pensée de Moïse aurait été faussée si, par suite des vicissitudes de l'histoire, il n'avait pas réussi à devenir effectivement le sanctuaire unique d'Israël établi. En cette question, comme dans celle du monothéisme national des Hébreux, comme dans celle des dogmes chrétiens, si l'on veut en suivre l'histoire, il faut avoir le sens de la vie des institutions et des croyances, et ne pas se les figurer comme des choses inertes que les générations se passent l'une à l'autre sans laisser s'y épanouir le principe de croissance que Dieu y a mis à l'origine de la révélation.
1. Sur Sichem, voir Josuê, vin, 30 ; xxiv, 1, 26, 32 ; Juges, ix, 6, 27. — ^Sur Silo, Josuê, xxii, 9, 12 ; Juges, xvin, 31 ; xxi, 19-21 ; I Samuel, i-iv. — Sur Galgala d'Éphraïm, I Samuel, vu, 16 en interprétant ou en corrigeant rviDipan d'après •QYtaafAÉvoiç du texte grec avec le sens de « lieux saints » ; toutefois il n'est pas sûr qu'il ne faille pas voir, dans ce Galgala, le Galgala de Jéricho. — Sur Bôkhîm, Juges, n, 1-5. — Sur Béthel, Juges, xx, 18-27 ; xxi, 2-4 ; I Samuel, vu, 16 ; x, 3. — Sur Miçpâ de Benjamin, Juges, xx, 1-3 ; xxi, 1, 5, 8 ; I Samuel, vu, 5 et suiv., 16 ; x, 17. — Sur Miçpâ du Galaad, Juges, xi, n. — Sur Galgala de Jéricho, Josuê, iv,2o; v,2-i2; Juges, 11, 1 ; m, 19; ÏSamuel, vu, i6,s'il faut l'entendre de ceGalgala; x, 8; xi, 14, 15; xin, 7 et suiv.; XV, 12 et suiv. — Sur Gabaon, IRois, ni, 4. — Sur
Il s'en créait aussi de nouveaux, ici, comme à Ophra, à Dan, à Râmâ1, par une pieuse initiative des hommes, là, par un ordre exprès ou une volonté indirecte d'en haut, quand Yahwè sanctifiait un lieu par une apparition personnelle, par une intervention extraordinaire, et que les fidèles qui en avaient été favorisés, comme Gédéon, Manoé, Samson, Samuel, y accomplissaient des rites religieux ou y laissaient soit une appellation, soit une pierre dressée, en souvenir du bienfait qu'ils y avaient reçu2.
Parmi ces lieux saints, le sanctuaire de Silo tenait une place de choix, car il possédait l'arche, l'unique arche qu'eut jamais possédée Israël3. Lors des migrations dans le désert et de la conquête de Canaan, elle avait joué un rôle hors de pair parce qu'elle impliquait la présence de Yahwè. Aussi avait-elle été, dans les premiers temps qu'on la vénérait, l'agent matériel de l'unité religieuse et même d'une centralisation cultuelle effective. Il est vrai qu'alors les circonstances s'y prêtaient beaucoup. Les Hébreux, unis dans la confédération du Sinaï, se groupaient souvent autour de l'arche ou vivaient à ses côtés ; ils la voyaient élevée sur les épaules des Lévites ou déposée sous sa tente ; elle les guidait à travers le désert ; elle leur servait d'égide dans leurs combats ; et c'était devant elle que s'offraient les sacrifices prescrits par Moïse aux confédérés. Une fois
Gabaa de Dieu, I Samuel, x, 5. — Sur Bethléem, I Samuel, xvi, 1-5 ; xx, 6, 28, 29. — Hébron et Bersabée sont suffisamment connues comme villes saintes depuis l'époque des patriarches ; il n'est pas question de ces villes pendant la période qui nous occupe, en raison du caractère presque exclusivement israélite du Livre des Juges alors que ces villes étaient dans le territoire de Juda ; nous savons seulement que les fils de Samuel étaient Juges à Bersabée ; l'une et l'autre reparaîtront dans la période suivante. — Outre ces villes saintes, on pourrait citer encore d'autres sanctuaires antiques ainsi que les hauts lieux qui ne sont pas mentionnés dans nos textes.
1. Sur Ophra voir Juges, vin, 27. — Sur Dan, Juges, xvm, 30, 31. — Sur Râmâ, I Samuel, vu, 17. — Il faudrait encore joindre à ces sanctuaires le haut lieu de la ville non nommée où Samuel rencontre Saul, I Samuel, ix, 14-25.
2. Pour Gédéon, voir Juges, vi, 11-32, avec l'autel de « Yahwè-Paix ». — Pour Manoé, Juges, xm, 19, où il pourrait s'agir d'un autel antique érigé en l'honneur de «Yahwè qui fait des merveilles». — Pour Samson, Juges, xv, 19: «la source de l'Invoquant ». — Pour Samuel, I Samuel, vu, 12 : « la Pierre du Secours ».
3. Le fait que l'arche était et fut toujours unique marque l'importance de cet objet sacré. Même après le schisme des dix tribus, l'Israël du nord ne se fabriqua pas une arche mais deux veaux dorés, tellement il considérait comme impossible toute espèce de concurrence en ce point avec le temple de Jérusalem où l'arche était renfsrmée. A propos de l'arche unique voir dans la Revue Biblique, 1917, PP. 378 et suiv., la discussion par le P. Lagrange des arguments imaginaires mis en avant par W. R. Arnold, Ephod and Ark, pour établir la multiplicité des « boîtes sacrées ».
Canaan conquis et les divers clans nantis d'un territoire, ces circonstances si favorables à l'unité religieuse changèrent fatalement. Les tribus s'étaient séparées; chacune d'elles avait fourni une partie de ses membres pour peuplei les villes et les bourgades ; la forte unité du désert n'existait plus. L'arche avait été d'abord amenée àBêthel, puis installée à Silo, dans la Montagne d'Ëphraïm, et — loin des yeux, loin du cœur — elle perdait désormais pour le plus grand nombre, qui demeurait loin d'elle, un peu du prestige que lui conférait jadis sa présence habituelle. Sans doute, elle était desservie à Silo par un sacerdoce lévitique que ses origines rattachaient à la famille de Moïse x ; on aimait encore à venir la visiter en pèlerinage au moins une fois l'an2 ; on se reposait près d'elle des travaux d'une longue année en mangeant le repas sacré et en assistant aux danses que les jeunes filles de la localité célébraient en son honneur 3. Mais ces soins des Lévites, on les retrouvait dans d'autres sanctuaires, et cette dévotion intermittente, même si on la suppose régulière chez tous les Hébreux de ce temps, ne remplaçait pas le contact quotidien d'autrefois. Aussi l'arche ne tient-elle plus dans la religion une place aussi éminente ; elle déserte les batailles, alors que jadis elle s'était surtout signalée dans « les guerres de Yahwè des armées » : aux affaires les plus chaudes de la période des Juges, celles, entre autres, où triomphèrent Débora, Gédéon, Jephté, on ne la voit point paraître 4. A moins qu'on n'attribue cette obscurité à ce que nos textes ne sont pas d'origine lévitique 5, il faudra convenir que les Hébreux semblent s'être
1. Sur l'origine lévitique de la famille sacerdotale d'Héli, voir, ci-dessus, p. 215, n. 1.
2. Juges, xxi, 19 ; I Samuel, 1, 3, 21 ; 11. 18. L'installation assez complète de Silo, l'allusion aux discussions des pèlerins avec le serviteur des prêtres, montrent que le père de Samuel n'était pas le seul à monter chaque année à Silo.