‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 113 sur 168 · I Samuel, xx · texte numérisé non relu

I Samuel, xx

culiers qui pourraient, à la rigueur, être déclarés répréhensibîes, comme Mikhâ de la Montagne d'Éphraïm, se le permettent, mais même et surtout des chefs du peuple, de saints personnages mieux instruits que nous des limites de leur droit en cette matière; et, qui plus est, Dieu lui-même ordonne de le faire l. Josué élève un autel sur le mont Ébhal ; les Benè-Ruben et leurs voisins, sur les bords du Jourdain ; Gédéon, sur l'ordre de Yahwè, à Ophra ; les Benè-Israël, à Béthel ; Samuel, à Râmâ; et Gédéon, comme Manoé, comme les habitants de Beth-shémésh, n'avaient pas hésité à transformer en autels improvisés des rochers qui, depuis, en gardaient un caractère sacré 2. Tous ces yahwéistes s'inspiraient d'un ancien usage mentionné dans le Livre de l'alliance, mais chaque nouvel autel élevé par eux retardait la centralisation du culte, et, si l'on pensait alors qu'il existât un sanctuaire destiné à la réaliser, c'était chaque fois une partie de son prestige qui s'évanouissait.

Il ne semble pourtant pas que l'idéal était alors aussi complètement méconnu que ces faits le donneraient à penser. On se rappelle peut-être le conflit qui avait éclaté entre les Éphraïmites et les Hébreux de l'Outre- Jourdain, quand ceux-ci s'étaient mis à édifier un grand autel dans le voisinage du fleuve. Les Éphraïmites avaient d'abord parlé de déclarer la guerre à ce propos ; puis ils avaient envoyé une ambassade pour éclaircir la question. On s'était assez vite entendu : les Hébreux de l'est avaient expliqué qu'ils voulaient simplement ériger un autel destiné à servir de témoignage de leur attachement à Yahwè, et non un autel propre à recevoir des holocaustes et des offrandes ; sur cette déclaration, on s'était séparé fort satisfait de part et d'autre 3.

Il n'est pas difficile de découvrir sous le récit actuel, qui pour-

i. Juges, vi, 26.

2. Pour Josué, voir, Josué, vin, 30, 31. — Pour les Benè-Ruben et leurs voisins, Josué, xxii, 9-34. — Pour Gédéon, Juges, vi, 24. — Pour les Benè-Israël, Juges, xxi, 4. — Pour Samuel, I Samuel, vu, 17. — Sur les rochers servant d'autels, voir Juges, vi, 20-22 ; xiii, 19, 20 ; I Samuel, vi, 14-18. — En dépassant un peu la période des Juges, on trouvera encore la même pratique signalée à propos de Saiil (I Samuel, XIV> 33-35) '• la grosse pierre sur laquelle les combattants venaient d'immoler le bétail pourrait avoir servi à Saiil de pierre pour son autel ; puis à propos de David (II Samuel, xxiv, 25) et même encore à propos d'Élie, au ixe siècle (I Rois, xvm, 30).

3. Sur ces faits voir, ci-dessus, chapitre v et Josué, xxii, 9-34, texte de l'école sacerdotale P.

rait être de composition relativement tardive, l'événement ancien qu'il voulait raconter. Les sanctuaires devaient être aussi multipliés à Test qu'à l'ouest du Jourdain ; celui de Micpâ où Jephté s'entendit avec les cheikhs du Galaad et où, sans doute, il immola sa fille, devait déjà exister ; celui de Nébo aussi, que, au IXe siècle, le roi Mésha de Moab se vante d'avoir pillé1. Mais le grand autel que lesBenè-Ruben et leurs alliés prétendaient bâtir apparut probablement aux Éphraïmites comme un autel rival de leur autel de Silo. Que les Éphraïmites aient voulu défendre leur suprématie religieuse avec la même âpreté qu'ils défendaient leur suprématie politique 2, cela ne laisse pas d'être acceptable. Une intervention des prêtres de l'arche pour imposer à l'Outre-Jourdain la reconnaissance de Yahwè comme Dieu exclusif, de Silo comme principal sanctuaire, de l'arche comme objet privilégié de culte, apparaît tout à fait dans l'analogie des événements mieux connus de nous. S'il en est ainsi, on trouverait dans cette démarche une trace des premières tentatives faites en faveur de la centralisation cultuelle dans la Terre promise ; un grand sanctuaire, des prêtres influents, une tribu forte qui aspire à l'hégémonie, devaient tout naturellement jouer un rôle dans la préparation de cette union totale qui était l'un des projets de Moïse et, à certains moments, l'une des aspirations du peuple.

Cette démarche toutefois n'obtint pas un résultat durable, les faits le prouvent de reste. Renouvelée par le transfert de l'arche à Jérusalem sous David, mise en échec par la sécession consommée sous Jéroboam Ier, reprise avec quelque timidité sous Ézéchias, avec décision sous Josias, cette tentative de centralisation cultuelle n'aboutira à une réalité qu'après le retour de l'exil 3. Mais alors le pays hébreu ne comprenait plus que

i. Juges, xi, ii, 34 et suiv. — Inscription de Mésha, lignes 14-18.

2. On a vu à plusieurs reprises, au cours de l'histoire de la période des Juges, que les Éphraïmites s'efforçaient de maintenir même par la violence l'hégémonie qu'ils avaient possédée à l'époque de la conquête. Cf. Juges, vm, 1-3 : reproches à Gédéon ; xn, 1-6 : reproches à Jephté ; xx, xxi : répression des Benjaminites, où Éphraïm semble avoir tenu le premier rang.

3. Au temps de Jérémie, sous Joakim, fils de Josias, il semble qu'on eût déjà commencé à venir en foule à Jérusalem ; cf. Jérémte, xxvi, 2, puis vu, 2 et suiv., qui pourrait être le discours prophétique prononcé en la circonstance indiquée au passage précédent. Mais le royaume était alors réduit au territoire de Juda, ce qui réalisait d'avance les conditions d'après l'exil ; d'ailleurs on sait que ces Judéens, sinon en totalité, du moins en partie, servaient d'autres dieux que Yahwè et devaient fré-

Jérusalem avec ses environs ; en quelques heures, les pèlerins pouvaient atteindre la ville sainte ; la population juive, sous l'impulsion des fervents revenus de captivité, ne formait guère qu'une vaste communauté religieuse ; ses chefs s'évertuaient par la parole et, au besoin, par la force, à reconstituer un peuple de Dieu rigoureusement fidèle à la loi et adonné aux oeuvres de piété : jamais peut-être Israël ne fut plus près de réaliser l'idéal décrit en tant de pages du Pentateuque. Mais ces choses se passaient au Ve siècle avant J.-C. ; aux XIIe et XIe siècles, l'histoire ne nous en montre pas encore l'ébauche.

A cette époque ancienne, où les ordonnances mosaïques étaient encore fort éloignées d'avoir eu la suite pratique qu'elles comportaient, le sacerdoce hébreu ne présentait guère non plus l'aspect qu'il offrira plus tard. Si l'oblation du sacrifice devait constituer la raison d'être et la prérogative des prêtres, ceux-ci n'en étaient point alors les ministres exclusifs. Le sacrifice demeurait encore, pour ïa majorité des cas, la fonction propre du père dans la famille, du cheikh dans le clan, du prince dans la tribu, du Juge ou du roi dans les groupements de tribus 1. C'était là le vestige tenace des mœurs patriarcales, à peine transformées par un établissement sédentaire de date encore fraîche, mœurs antiques où l'autorité paternelle rassemblait en elle tous les pouvoirs familiaux, juridiques, militaires et religieux, qui se dissocieront plus tard, quand une autre forme de société se sera substituée à la forme primitive. Celle-ci allait alors se transformant : établies, les tribus perdaient de leur cohésion ; groupées, de leur indépendance ; soumises à un seul maître, Juge ou roi, de leur esprit particulier. Mais certains de leurs usages, et les usages religieux plus que les autres, prolongeaient leur existence parmi elles en vertu de l'habitude que consacrait une très haute antiquité.

quenter d'autres sanctuaires que celui de Jérusalem, Jêrémie, xnv, 15-19; Ézéchiel, vm, 5-18.

1. Sacrifice offert par Gédéon, Juges, vi, 18-24, 25-27; — par Jephté, ibid., xr, 31, 39 ; — par Manoé, ibid., xin, 19; — par Samuel, I Samuel, vu, 9, 10 ; — par Saiil, ibid., xm, 9-12 ; — par David, II Samuel, vi, 13, 17, 18 ; xxiv, 25.

Aussi le prêtre n'apparaît-il alors, pour l'ordinaire, qu'à un rang subalterne. Quand un chef de famille tient à en occuper un dans son sanctuaire privé, il se choisit qui bon lui semble : l'un des siens, de préférence, en raison de l'antique caractère familial de la religion ; ou mieux encore, si l'occasion ^'en trouve, un membre de la caste lévitique, en raison de ses aptitudes spéciales pour le service de Yahwè '. Les premiers rois n'agiront pas différemment : Saiil traitera les prêtres de Nôb comme des serviteurs rebelles et les exterminera2; David communiquera à d'autres son pouvoir sacerdotal 3 ; Saloinon destituera un prêtre hostile à sa personne 4 ; et tous, agissant comme prêtres, égorgeront les victimes de leur main et béniront au nom de Yahwè 5. C'est en eux, devenus personnes saintes par leur titre et leur onction, que se perpétuera le plus longtemps la très ancienne préiogative du père de famille.

i. Les deux cas se trouvent dans l'épisode de Mikhâ qui consacre d'abord l'un de ses fils pour son prêtre, puis le remplace par le Lévite, Juges, xvn, 5, 10-13. Ce passage est des plus instructifs parce qu'il établit la différence qui existait aux origines dans la pratique entre le prêtre et le Lévite. Le Lévite ne devient le kôkê/i ou prêtre de Mikhâ que par une sorte de délégation religieuse qu'il reçoit de lui ; ses fonctions consistent à être le gardien du sanctuaire domestique de son maître et le ministre de son oracle (cf. en particulier Juges, xviii, 3-6 ; 17-20). En qualité de Lévite mieux familiarisé avec le jeu des sorts sacrés, il pouvait rendre plus de services à Mikhâ que le fils de celui-ci ; mais à défaut de Lévite, Mikhâ avait du moins fait son fils kôhên. C'est de la même façon que « l'on consacra pour garder l'arche de Yahwè » le fils de l'homme chez qui elle avait été déposée à Qiryathyearim, I Samuel, vu, 1, et que «les fils de David étaient prêtres» à la cour, Il Samuel, vin, 18.

L'action de consacrer prêtre est exprimée en hébreu dans les deux passages cités de l'histoire de Mikhâ par l'expression « remplir la main » de quelqu'un ; c'est l'équivalent de l'assyrien mullû qâtu qui a aussi le sens d'« investir quelqu'un d'une fonction ». Tout au moins à l'origine et peut-être encore dans la suite, la consécration devait se faire par une sorte de remise entre les mains du prêtre nouveau des objets sacrés dont la garde et l'usage lui étaient confiés, ou, selon une autre interprétation fournie par Exode, xxix, 22-25 et Lévitique, vm, 25-28, en déposant entre les mains du prêtre les portions de choix appelées millûHm, c'est-à-dire, choses « employées à remplir ». Cette expression revient assez fréquemment dans la Bible à propos de la consécration des prêtres ; cf., par exemple, Exode xxvin, 41 ; xxix, 9, 29, 33, 35.

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