I Rois
5. I Samuel, xiii, 9-12, pour Saùl ; — II Samuel, vi, 18, 20 ; xxiv, 25, pour David ; — I Rois, ni, 3 (R), 4. 15 ; vin, 62, 64 ; ix, 25, pour Salomon. — On voit encore David bénir le peuple et sa famille au nom de Yahwè (II Samuel, vi, 18, 20), et Salomon bénir le peuple lors de la dédicace du nouveau temple (I Rois, vin, 14, 55), cette bénédiction étant cependant une fonction sacerdotale dans Deutéronome, x, 8; xxi, 5, et un devoir des prêtres dans Nombres, vi, 23; Lévitique, ix,
Il y a cependant une fonction sacerdotale qu'ils n'exercent pas : ils ne consultent pas personnellement l'oracle ; s'ils veulent obtenir une consultation de ce genre, ils recourent, comme les particuliers, à un Lévite K Les Lévites, en effet, sont seuls à savoir manier l'éphod-oracle et intei prêter les îéponses fournies silencieusement par le langage muet des deux sorts sacrés, Yourim et le toummim. C'était là l'une des prérogatives exclusives des ministres-nés de Yahwè, parce qu'il s'agissait d'un rite que le yahwéisme avait ajouté aux anciennes formes du culte divin. Avant Moïse, les ancêtres des Hébreux avaient de tout temps offert des sacrifices ; aussi leurs descendants, même après avoir accepté la révélation de Moïse, s'étaient-ils reconnu, pendant des siècles, le droit de sacrifier eux-mêmes comme l'avaient fait leurs pères. Mais en n'avait eu recours à l'éphod et à ses sorts sacrés qu'à dater de Moïse ; cette manière d'obtenir un oracle était l'une des créations caractéristiques du nouveau culte ; avec elle, une tradition commençait2. Les Hébreux, l'acceptant telle qu'elle leur fut imposée par les protagonistes de la révélation
i. Pour la période des Juges, nous n'avons à peu près pas de mention des sorts sacrés parce que la majorité de nos textes n'émanent pas des prêtres qui s'intéressaient principalement à eux. Il y est fait allusion dans Juges, i, i, qui n'est qu'un remaniement rédactionnel d'un texte plus ancien, puis avec l'éphod de Gédéon (Juges, vin, 27) et celui de Mikhà (ibid., xvn, 5 ; xviii, 20 et cf. ibid., 5) ; on en trouve enfin une mention expresse dans Juges, xx, 9 et voir aussi 18, 23, 28, qui sont d'origine sacerdotale. Nous sommes mieux renseignés pour l'époque suivante où les sorts sacrés tiennent au contraire dans nos textes une place importante. Voir I Samuel, x, 19-22, où l'on trouve le procédé par alternative et élimination successives ; xiv, 18, où sont mentionnés et l'éphod divinatoire et le kôhên ou prêtre chargé de le porter et de le faire fonctionner ; xiv, 36-42, mention du kôhên, de Yourim et du toummim (c'étaient les noms des deux sorts sacrés ; cf. Exode, xxviii, 30 ; Lévitique, vin, 8 ; Deutéronome, xxxiii, 8; Esdras, 11, 63; Nékémie, vu, 65, et, dans le passage cité de Samuel, le verset 41 d'après la version grecque), mention également du procédé par alternative ; ibid., xxii, 10, consultation de Yahwè par Abyatar, un descendant d'Héli ; xxiii, 2, 4, 9-12, mention de l'éphod et du kôhên ; xxvm, 6, mention des songes, de Yourim (c'est-à-dire des sorts sacrés) et des prophètes comme moyens courants de connaître la volonté de Yahwè; xxx, 7, 8, mention du kôhên et de l'éphod : II Samuel, v, 19, 23, 24. Dans plusieurs de ces citations il est simplement dit que l'on consulte Yahwè et que Yahwè répond telle ou telle chose ; il s'agit là sans aucun doute de la consultation par les sorts.
2. Ce n'est pas à dire que, dans la période religieuse antérieure à la révélation du yahwéisme, on n'ait pas consulté la Divinité ; toute l'antiquité a pratiqué la consultation divine sous une forme ou sous une autre ; pour l'époque patriarcale, on trouvera un oracle poétique dans Genèse, xxv, 22, 23. Mais la consultation par éphod, ourim et toummim, fut la forme caractéristique du yahwéisme, et, sinon toujours en fait (éphod de Mikhâ d'abord sans Lévite), du moins théoriquement et sans doute habituellement, le mode de consultation que les Lévites seuls pratiquaient.
nouvelle, ne songèrent point à s'arroger sur elle des droits que leurs pères n'avaient point exercés.
Aussi, à examiner dans ses conditions historiques le développement du sacerdoce yahwéiste, on peut bien dire que c'est dans ce privilège de faire fonctionner l'éphod que résidaient, au temps des Juges et des premiers rois, l'une des raisons les plus fortes du prestige des Lévites et. l'un de leurs plus actifs moyens d'influence. A la longue, l'oracle îévitique pâlit devant l'oracle prophétique. Mais Israël garda toujours le souvenir du rôle de premier plan tenu par les sorts sacrés à l'époque ancienne de son histoire religieuse. A cet égard, il est significatif de voir le grand piètre du temple de Jérusalem, aux siècles où la loi régnait dans toute son ampleur, portei sur sa poitrine et ses épaules un éphod avec ourim et toummim, qui n'était plus d'aucun usage et semblait tenir lieu simplement de parure. On ne s'en servait plus, mais on ne pouvait s'en passer parce qu'il avait été jadis l'instrument indispensable du prêtre Iévitique et que les vieilles idées invétérées voulaient que l'on ne pût se représenter un prêtre de Yahwè sans lui x.
i. A propos de l'éphod, comme à propos de plusieurs autres points que nous avons signalés au passage, on peut bien croire que la description de l'éphod et de ses accessoires dans Exode, xxviii, 6-35, représente leur forme théorique et que, à l'époque des Juges, ils ne présentaient pas tout à fait la même ordonnance. Toutefois ce qui est dit dans Juges, vm, 26, 27, de l'éphod de Gédéon montre qu'en ces temps anciens l'éphod était un objet de culte singulièrement riche ; Gédéon y employa, sinon la totalité, du moins une partie des dix-sept cents sicles d'or (environ vingt-huit kilogrammes, si les chiffres nous ont été bien transmis) et peut-être que la mention, à la suite de l'or; d'objets précieux et notamment de vêtements de pourpre — qu'elle soit originale ou ne soit qu'une glose — ne serait pas étrangère à l'idée que l'on se faisait de l'éphod. En tout cas, vouloir faire de l'éphod une statue, c'est-à-dire une idole de Yahwè, c'est non seulement dépasser les textes mais méconnaître la ténacité de la tradition en matière religieuse ; et l'on voit assez par la description d'Ex->de, xxviii, que l'éphod n'avait pas le moindre élément commun avec une idole. L'éphod-oracle devait tirer son nom de l'éphod-vêtement, celui-ci étant une pièce d'étoffe qui couvrait au moins le milieu du corps, celui-là comportant une sorte de plastron avec poche assujetti aux épaules et à la taille ; c'est de même que le terme liturgique moderne « chappe » n'est que le terme vulgaire d'une partie de vêtement profane, terme approprié avec une différence de sens notable à un vêtement religieux. Pourtant, à l'époque de Saiil et de David, l'éphod-oracle semble bien avoir été quelque peu différent d'un simple vêtement : on l'avait « à la main », I Samuel, xxiii, 6 ; on le « portait » comme on portait l'arche, ibid., 11, 28 ; xiv, 3 ; xxii, 18 (grec : sans bad), cette fonction étant réservée aux Lévites ; on a l'approchait » pour s'en servir dans les consultations, ibid., xiv, 18 (grec B, I.) ; xxm, 9 ; xxx, 7. A la rigueur, si cette dernière expression avait un sens technique, on pourrait encore penser qu'il s'agissait là simplement du plastron à poche que le prêtre portait à sa commodité et ne revêtait que pour l'usage religieux. Mais peut-être aussi que la poche aux sorts s'était alors agrandie en forme de coffret plus ou moins volumi-
La même observation serait à faire au sujet de l'arche. Comme l'éphod, elle ne devait qu'à Moïse la place très grande qu'elle occupa dès le premier instant dans la religion yahwéiste. Aussi appartenait-elle pour ainsi dire aux seuls Lévites : il n'y avait qu'eux qui eussent le droit de la toucher et de la porter. Autant que nous sachions, ils n'exercèrent pas souvent ce droit pendant la période des Juges, ce qui explique peut-être que leur action politique semble avoir alors été très effacée : aucun prêtre n'est mentionné parmi les anciens Juges 1 ; c'était sans l'arche et par conséquent sans eux que l'on arrivait à sortir d'une situation difficile. Quand l'arche reparaît avec Héli, elle est prise par les Philistins, les prêtres sont discrédités, et c'est alors que le prophétisme populaire, qui était destiné à combattre leur influence trop souvent fâcheuse, commence à entrer en scène. Ce long effacement du sacerdoce cessera avec David et Salomon ; aussi comprend-on sans peine la reconnaissance que les prêtres témoignèrent à ces deux grands rois.
Avec ces deux principales fonctions les anciens Lévites en remplissaient de secondaires, lesquelles, comme il arrive assez souvent, gagnèrent peu à peu plus d'importance et rejetèrent tout le reste dans l'ombre. Ainsi ils gardaient le sanctuaire et les meubles sacrés, entretenaient les luminaires, déposaient et renouvelaient, là où c'était la coutume, les pains de Dieu sur la table d'offrande. Ils accueillaient les pèlerins, répondaient à leurs consultations, sur veillaient leurs démarches, assuraient l'accomplissement des rites, prélevaient sur les victimes la portion due à Yahwè et ne négligeaient pas, nous le savons, de réclamer la leur 2. Ils se désintéressaient d'autant moins des sacrifices qu'ils vivaient de l'autel ; cette circonstance explique en quelque mesure l'importance que le rituel des offrandes finit par gagner dans les préoccupations et les droits du sacerdoce hébreu. S'ils soulevèrent
neux avec quelque mécanisme intérieur pour le jeu des sorts et que le prêtre pouvait suspendre à sa poitrine ou poser devant lui pour les consultations. Sur l'éphod, voir, outre les dictionnaires, les observations de Burney dans The Book ot Judges, pp. 236 et suiv.
1. Il est pourtant dit qu'Héli a jugea Israël », I Samuel, iv, 18 ; mais nous ne connaissons rien de sa judicature ; et c'est de son temps que l'arche fut prise.
2. Pour tous ces détails, voir Juges, xvn, 10-13 î I Samuel, 1, 9-18 ; 11, 12-25 ; 28 (trois fonctions du prêtre : monter à l'autel, brûler l'encens ou les victimes, porter l'éphod), 29, 36 ; ni, 3, 15 ; xxi, 4-10 ; xxn, 13-15, 19.
La période des Juges. «
plus tard, par leur basse convoitise, les protestations courroucées des prophètes, les Lévites de la période des Juges n'étaient déjà pas tous des exemples de discrétion. On connaît les fils du faible Héli, le vieux prêtre de Silo, et Ton sait qu'ils bouleversaient les rites établis, osaient se servir avant Yahwè et exigeaient de laviande crue à rôtir au lieu de piquer au hasard dans la marmite un morceau de viande bouillie *. Un discrédit mérité s'attacha à cette famille lévitique qui oubliait à ce point ses devoirs ; elle garda ses privilèges héréditaires, qui ne pouvaient lui être ravis 2 ; mais la vengeance de Yahwè s'appesantit sur elle, et le prestige religieux dont elle aurait dû jouir passa à Samuel 3. Cette déchéance de leur prestige semble même avoir atteint la vertu des sorts sacrés : Samuel ne fait pas jouer les sorts, bien qu'il eût été très probablement Lévite, lui aussi ; c'est par le don de vision qui lui est départi qu'il connaît les volontés divines : il se conduit bien moins en prêtre qu'en prophète 4.
Il convient de ne pas laisser passer inaperçu tout ce qu'il y a de signification dans ce dernier fait. Il annonce cette sorte de rivalité qui se manifestera parfois plus tard entre les prêtres, possesseurs des sorts sacrés, et les prophètes, dont l'inspiration, moins matérielle dans ses procédés, plus libre dans le choix de ses sujets, plus relevée dans son objet, sera plus efficace dans ses œuvres. Cette opposition ordinairement sourde de deux tendances religieuses dégénérera en une lutte ouverte où le prophétisme sera le vain-
i. I Samuel, n, 12-17.
2. Après la destruction de Silo par les Philistins, les descendants d'Héli par ïkûbôd, son petit-fils, s'installèrent à Nôb, près de la résidence de Saùl, de qui ils étaient les consulteurs de l'oracle. Quand ce roi les eut exterminés, le seul survivant, Abyatar, s'enfuit vers David avec l'éphod et devint son knhên ou prêtre, son ministre des sorts sacrés. Abyatar fut destitué par Salomon et exilé dans ses terres d'Anatôth. Comme Jérémie était originaire de cette dernière bourgade, on a quelquefois pensé qu'il descendait d' Abyatar et par conséquent d'Héli.
3. Voir le discours de I Samuel, 11, 27-36, qui est probablement de rédaction plus tardive mais peut-être d'inspiration prophétique.
4. Il est bien curieux, en effet, que même dans le texte d'origine lévitique où il est question d'une consultation de Yahwè par les sorts sacrés, il n'est pas dit que c'est Samuel qui les fit fonctionner, comme cela est dit si souvent ailleurs du prêtre de l'éphod sous Saul et David. Voir ce texte dans I Samuel, x, 19-22. Il est vrai que ce texte n'est peut-être pas de la même main que les autres, car il ne présente pas comme eux les détails techniques relatifs à l'éphod et aux sorts. Mais il n'en reste pas moins qu'il y aurait là un argument, non pas décisif certes, mais non pas insignifiant non plus, à l'appui de la thèse qui veut que Samuel n'ait pas été Lévite. Sur ce point voir toutefois, ci-dessus, p. 210, note 2.
queur. Mais il ne faut pas devancer les temps. Qu'il suffise d'avoir souligné d'un mot ce pronostic des conflits futurs qui mettront aux prises prêtres et prophètes.
Les idées religieuses des milieux yahwéistes à l'époque des Juges ne semblent pas avoir dépassé le niveau où elles se trouvaient du temps de Moïse. Il ne paraît alors ni révélation, ni grande idée directrice nouvelles, ni même une forte personnalité religieuse : « la parole de Yahwè était rare en ce temps-là 1 ». Le yahweisme vit en vertu du principe divin qui l'anime, entraîné par l'impulsion que Moïse lui avait donnée, soutenu par l'attachement de ceux qui lui restent fidèles. Mais, autant que nous puissions voir, il ne se développe pas ; il résiste aux forces adverses qui l'assaillent ; il subsiste avec ses traits essentiels ; vu les circonstances, c'est beaucoup.
Mais si les croyances qu'il imposait n'étaient guère plus développées qu'à ses origines, cependant quelques-unes d'entre elles prirent alors spontanément un peu plus d'importance ou tout au moins de relief. Elles le devaient principalement aux circonstances. Stimulées, en quelque façon, par les affirmations mensongères de la religion cananéenne, elles se mettaient en vedette pour mieux réagir contre l'erreur en soulignant plus nettement certains droits ou pouvoirs de Yahwè jusqu'alors moins bien aperçus ou laissés dans un demi-oubli. Cette réaction est assez naturel pour que nous puissions supposer qu'elle se fit en de nombreux points. Par malheur, les textes ne fournissent pas les éléments suffisants pour constater ce travail de la pensée religieuse sur toute l'étendue de son domaine. Ils sont peu abondants, presque exclusivement consacrés à des récits dépourvus de ces fragments poétiques qui, à partir du vme siècle, éclaireront la vie religieuse d'Israël d'un jour si vif. Si nous voulons nous en tenir à eux, comme il convient dans une étude historique, nous ne pouvons donner qu'un aperçu du mouvement des croyances à cette époque, un faible aperçu qui n'embrassera sûrement qu'une
i. I Samuel, ni, i.
partie restreinte de la réalité. C'est ici l'un des cas, entre tant d'autres, où faute de documents appropriés, on doit avouer son ignorance, ne pas la dissimuler sous des conjectures systématiques et ne pas prétendre échafauder une ample synthèse sur que*ques rares fondements.
C'est surtout, semble-t-il, la notion de Yahwè qui, durant cette période, acquiert plus de précision 1. Il n'est guère contestable que de simples yahwéistes, étrangers au milieu lévitique où la foi pouvait être plus éclairée, entrevoient alors d'une façon plus explicite la conception du monothéisme. Non pas que leurs idées eussent été clarifiées par une métaphysique qui n'aurait pas trouvé de place dans leur esprit ; mais même encore enveloppées dans les manières de voir et de parler courantes à cette époque, elles témoignent de la hauteur des convictions religieuses de ces privilégiés de la foi. Jephté, par exemple, qui parle du dieu Camosh, bienfaiteur de son peuple 2, comme il parle de Yahwè, bienfaiteur d'Israël, n'a pourtant pas l'intention d'égaler ces dieux. Quelque pouvoir qu'il attribue au dieu de Moab dans les affaires des Moabites, il prétend bien que Yahwè, qui n'en fait pas moins pour les siens, saura contraindre le dieu des païens à respecter ses droits. Pour Jephté, Yahwè est le Dieu d'Israël ; c'était l'idée antique sanctionnée par le pacte du Sinaï ; mais Yahwè étend son pouvoir au delà des frontières du pays qu'il s'est choisi, et il réussira à trancher un différend que ni les hommes, ni Camosh ne peuvent débrouiller ; il montre par là qu'il n'est pas de niveau avec son rival, bienfaisant assurément, mais infime et d'une espèce médiocre qui n'est pas la sienne. Il y a dans cette croyance d'un yahwéiste qui était un fervent aveugle mais qui, en même temps, n'était qu'un soudard, les éléments grossiers et mal dégagés de la foi en la transcendance du Dieu des Hébreux.
La croyance de Gédéon est moins rudimentaire. Pour lui, Yahwè apparaît bien comme le Dieu. A ses yeux, le Baal d'Ophra, dont, à la suite d'une vision nocturne, il va renverser l'autel et
i. Sur la résistance des idées mosaïques touchant Yahwè au milieu cananéen, voir l'article Burney, A theory ot the development ot israelite Religion in early Unies, dans The Journal of theological Studies, x, 1908, pp. 321-352.
2. Juges, xi, 12-27 et notamment 21, 24, 27. Ici encore nous avons affaire à un discours et, comme dans tous les discours écrits par des anciens, il convient de supposer que le rédacteur y a eu sa part.
brûler Yashêrà, n'a évidemment rien d'un dieu ; il le méprise, il l'insulte de gaieté de cœur. Car s'il hésite un instant à accomplir son coup d'audace, ce n'est pas qu'il redoute la vengeance de ce dieu en qui il ne croit pas ; c'est qu'il craint les représailles des baalistes parmi lesquels il comptait des parents. De même, l'attitude de son père qui tient tête à la foule en fureur et exigeant la mort du sacrilège, n'est au fond qu'un défi injurieux au Baal : un dieu qui ne sait pas se défendre lui-même, qui ne prend pas sa propre cause en main, n'est qu'un dieu imaginaire 1.
On pourrait enfin apporter en faveur de la croyance générale en la supériorité incontestable de Yahwè jusqu'à ce morne désespoir qui semble s'être abattu sur les fidèles de Silo après la capture de l'arche. Leur foi en l'invincibilité de Yahwè était si profonde que sa défaite les trouble et les anéantit ; Héli et sa belle-fille meurent, en somme, d'avoir appris ce désastre inconcevable. La foule, elle aussi, paraît avoir été touchée ; sa confiance en Yahwè semble avoir faibli ; elle ne pouvait se remettre d'avoir été trompée à ce point. Comme on l'a déjà remarqué, il pourrait bien y avoir eu là l'une des causes qui précipitèrent l'avènement de la royauté ; on voulait un roi, non pas uniquement parce que le péril philistin devenait trop pressant, mais aussi parce qu'on n'avait plus tout à fait la même confiance en Yahwè qu'autrefois. Ce désenchantement a sa signification ; il témoigne de l'estime suprême qu'Israël avait eue pour son Dieu avant d'avoir été battu, et du trouble qu'il ressentait à devoir douter.
Pour les vrais yahwéistes et même en partie pour la masse, Yahwè était donc le seul dieu qui comptât vraiment. Par suite, ce que les adorateurs des faux dieux attribuaient de droits et de puissance à leurs vaines divinités, le yahwéiste pensait bien que son Dieu les possédait aussi. Sur les biens de la terre et de l'étable, Yahwè exerce autant de pouvoir que le Baal le plus généreux. Il a fait le ciel et la terre ; il préside en maître au mouvement des astres, au jeu des saisons, à la chute de la pluie, au déchaînement de l'orage 2. Pour avoir surtout aimé le désert, il n'est pas impuissant à féconder le sol et n'ignore pas les règles de l'agriculture ; la fertilité du champ, la fécondité du troupeau, il les dis-