Juges, xi
4. L'offrande du premier-né de l'homme est exigée par le Livre de l'Alliance, Exode, xxii, 28 b (Vulgate, 29 b) sans indication ni d'immolation, ni de rachat. Cette prescription est immédiatement suivie (v. 30) de celle qui prescrit l'offrande du premier-né du gros et du petit bétail, qui, lui, doit être donné à Yahwè le huitième jour après sa naissance. Comme, dans les deux cas, l'expression employée est la même : « tu me donneras », il vient à l'esprit que si le premier-né du bétail était immolé, le premier-né de l'homme devait l'être aussi. Mais c'est là une conclusion à laquelle on ne s'arrête point ; tout ce que nous savons de l'histoire des Hébreux depuis les temps les plus reculés s'inscrirait en faux contre une telle déduction. Du reste, cette loi du Livre de l'alliance, comme plusieurs des autres qui la suivent, a été inspirée très probablement par des législations en vigueur dans la région syrienne bien avant Moïse, telles que le code d'Hammourabi ; mais si l'on en gardait la lettre, on les appliquait selon les pratiques de la religion révélée à Moïse. Or, plusieurs de ces textes très anciens, Exode, xxxiv, 20 : xiii, 13-15, admettent le rachat,non seulement de l'enfant (sans indication de tarif), mais aussi de l'âne, qui n'était pas offert en sacrifice. Dans la législation plus précisée, le tarif du rachat fut indiqué, comme dans Nombres, xvm, 16. Ce n'est qu'à l'époque des rois et sous l'influence des religions païennes, mises en vogue par les relations politiques ou commerciales, que les sacrifices d'enfants se multiplièrent chez les Hébreux ; ils étaient la plupart du temps offerts à Moloch, mais la victime n'était pas nécessairement un premier-né. Michée, vi, 7, semble indiquer que certains Israélites du vme siècle pensaient que le sacrifice de leur premier-né à Yahwè pourrait peut-être leur assurer le pardon de leurs fautes; toutefois le contexte, d'allure très hyperbolique
toire d'Abraham dont Dieu avait arrêté le bras déjà levé pour couper la gorge d'Isaac, son fils unique, manifestait assez l'étendue des exigences divines, elle montrait en même temps l'horreur qu'inspirait à Yahwè l'effusion religieuse du sang humain l. Les premiers-nés, le Dieu d'Israël les revendiquait comme étant à lui, mais il les rendait aussitôt offerts, en retour d'une victime de rachat qui ne les valait point. Il était rigoureux comme un dieu, mais bon comme un père.
Cette mansuétude de Yahwè, qui ne s'affirmait pas toujours autant qu'elle fera plus tard, apparaît même à l'égard des païens. Le Dieu d'Israël n'est pas aveuglément intraitable pour eux. Au désert, il s'était montré accueillant envers des individus ou des peuplades qui avaient profité de l'exode des Hébreux pour s'échapper d'Egypte 2. En Canaan, il reçut des hommages qui ne venaient pas des membres de son peuple 3. Il alla même jusqu'à prendre contre les siens, par égard pour la stricte justice, le parti des Cananéens de Gabaon. Il était servi par ceux-ci dans leur « grand haut lieu », qui lui avait été consacré ; c'est là, en effet, qu'à des pieux dressés devant lui, ils exposeront les cadavres des sept descendants de Saul, qui leur avaient été livrés en expiation des mesures sanglantes prises contre eux par ce roi *. Toutefois ces Gabaonites et les autres païens serviteurs de Yahwè ne se trouvaient pas de plain-pied avec les Hébreux dans la religion qu'ils partageaient avec ceux-ci. Il y a plutôt lieu de croire qu'ils appartenaient au Dieu d'Israël à titre d'esclaves
et en forme interrogative, ne permet pas de conclure que de tels sacrifices étaient alors réellement en usage.
i. Genèse, xxn, 1-19. Ce beau récit ne met pas seulement en valeur la personnalité religieuse et morale d'Abraham ; il contient aussi un blâme indirect contre les sacrifices d'enfants qui n'étaient pas rares en Canaan.
2. Sur l'agrégation de groupes non hébreux à la confédération yahwéiste du Sinaï, voir ci-dessus, p. 297.
3. Doëg l'Édomite accomplit un vœu ou une cérémonie religieuse dans le sanctuaire de Nôb, I Samuel, xxn, 8. — Obed-Édom le Gattite reçoit l'arche dans sa maison et est béni de Yahwè, II Samuel, vi, 10, 11 ; dans I Chroniques, xv, 18, 21, 24, il y a un Obed-Édom qui prend part comme portier au transfert de l'arche, mais on ne le nomme pas Obed-Édom le Gattite comme dans I Chroniques, xin, 1 3, 14, d'après le texte parallèle de I Samuel : on en fait un Lévite sans dire cependant qu'il s'agit du même personnage. — Urie le Hittite parle de l'arche comme s'il était yahwéiste, II Samuel, xi, 11. — Houshay l'Arkite, l'« ami » de David, pourrait avoir été;, lui aussi, un serviteur de Yahwè, ibid., xvi. 18.
4.. Cf. I Rois, m, 4 et voir II Samuel, xxi, en particulier le verset 9.
ou de clients ; c'était du moins la situation des Gabaonites : aux jours de Josué, pour pouvoir profiter de l'aman qu'ils avaient frauduleusement extorqué, ils avaient dû accepter cette clause qu'ils rempliraient dans la maison de Yahwè les emplois les plus vils ; dans le temple de Salomon ils seront chargés des corvées d'eau et de bois 1. Le yahwéisme demeurait donc bien la religion exclusive du peuple choisi ; mais Yahwè, ainsi qu'avait fait l'Israélite de la conquête, pouvait accueillir le païen en qualité de gêr ou même l'asservir quand il avait eu la miséricorde de l'épargner 2.
Il se comportait donc tout à fait en maître de Canaan. Il le pouvait non seulement parce qu'il avait disposé de cette terre, au temps lointain d'Abraham, pour en faire son territoire personnel et le pays du peuple qu'^1 se choisirait, mais, de plus, en vertu du droit de conquête. Cependant la prise de possession de ce domaine réservé n'avait pas effacé, dans son souvenir et sa prédilection, la sainte montagne du Sinaï. On crut longtemps qu'il résidait là-bas de préférence, alors même qu'on l'adorait spécialement présent dans l'arche et qu'on lui reconnaissait l'ubiquité divine. Le cantique de Débora nous a transmis une preuve de cette croyance pour le temps des Juges : à la journée duThabor, c'est du Sinaï, par-dessus les monts de Seïr et d'Édom, que Yahwè accourt pour prêter à son peuple engagé dans un rude combat le secours des éléments qu'il déchaîne à son gré 3. Cette vive image montre à quel point on gardait présent à l'esprit le souvenir des origines de la révélation qui avait fait connaître
i. Josué, ix, et spécialement si, 23, 27 ; on voit d'après les termes de 21 et surtout de 27 qu'il s'agit bien du temple de Jérusalem, car 27 emploie la même formule que le Deutéronome pour désigner sans le nommer l'autel du temple de Salomon, et le rédacteur voyait encore les Gabaonites faisant cette double corvée de son temps. Cf., de plus, I Rois, ix, si.
2. On trouve en phénicien des noms propres de personnes comme Gêr-Baal, Gêr-Mélékh, Gêr-Melqart, Gêr-Astart, qui indiquaient à l'origine une dépendance de clientèle à l'égard de telle ou telle divinité ; peut-être s'agissait-il de Phéniciens qui voulaient, par ces noms, marquer leur dépendance à l'égard du dieu qu'ils préféraient; mais il pourrait être aussi probable qu'il s'agissait d'étrangers qui s'étaient agrégés par une sorte de clientèle à une divinité. Voir ces noms dans Lidzbarski, Handbuch der nordsemitischen Epigraphik,t.i, pp. 251 et suiv.Sur le gêr de Yahwè, cf. Psaumes, xv (Vulgate xiv), 1.
3. Juges, v, 4. Les mêmes expressions se retrouvent dans les Bénédictions de Moïse au Deutéronome, xxxiii, 2 ; voir aussi Habacuc, m, 2. Pourtant il resterait à savoir si ces allusions au Sinaï n'étaient pas des formules poétiques.
Yahwè et créé le peuple d'Israël. Au spectacle de la décadence religieuse qui les navre, les prophètes aimeront à évoquer, eux aussi, le Sinaï et le désert ; Élie persécuté par Jézabel ira y chercher un peu de réconfort près de Yahwè 1 ; et les années passées dans ces lieux consacrés par la première manifestation de Yahwè à son peuple apparaîtront plus tard comme l'âge d'or du yahwéisme mosaïque 2.
Au temps des Juges, cet âge d'or est bien fini. Déjà l'on aperçoit deux courants religieux qui commencent à grossir et que l'on pourra suivre tout le long de l'histoire d'Israël. Parfois ils cheminent côte à côte ; le plus souvent ils se rapprochent, se heurtent, se refoulent, se recouvrent l'un l'autre tour à tour. L'un est formé de ceux qui gardent l'esprit traditionnel du yahwéisme mosaïque ; l'autre, de ceux qui se laissent gagner par la contagion du milieu cananéen et ne pratiquent plus qu'une religion contaminée. D'un côté sont les âmes surnaturelles, pour qui la religion de Yahwè est le tout de l'existence individuelle et nationale, le principe de la prospérité, la source de la force et de la gloire, l'unique règle qui doive servir à juger les hommes, les incidents de la vie et les événements de l'histoire. De l'autre côté se trouvent ceux qu; se laissent guider en tout par leur intérêt personnel, pour qui la religion n'est que le moyen d'arriver à l'aisance et à la joie, dont les intrigues cachent à leurs yeux la main agissante de Dieu et qui demandent aux moyens humains d'assurer l'avenir de leur peuple. Les premiers sont destinés à accomplir, souvent dans l'obscurité et plus souvent encore dans la souffrance, la mission religieuse imposée d'en haut à Israël ; les autres, méconnaissant ce noble rôle, disparaîtront dans les tourments qui, au vme et au VIe siècle, emporteront les édifices politiques qu'ils s'étaient follement acharnés à construire.
i I Rois, xix, 8-18.