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CHAPITRE XV

I. RÉGRESSION DE LA TRIBU ET DE LA FAMILLE : Les tribus et les

familles se disloquent partiellement pour s'établir ; — mélange de la population par suite de la présence des ger hébreux et étrangers. — La famille perd de son importance par suite de son incorporation dans la cité, — et la tribu, par suite de son incorporation dans un groupe de tribus et dans une nation ; — elles ne disparaissent point, — mais leur esprit particulariste s'atténue.

II. — Élaboration de l'unité nationale - — Première étape : les groupements géographiques : — la Montagne d'Éphraïm, — Juda, — l'Outre-Jourdain, — la Galilée, — Deuxième étape : vers la royauté unique ; — les premières tentatives locales ; — le dernier effort en présence du péril philistin.

Difficultés de la tâche des premiers rois.

Par suite de leur passage de la vie nomade à la vie sédentaire au cours de la période des Juges, les Hébreux subirent alors dans leur organisation sociale des changements assez importants. En groupant toutes leurs tribus autour de Yahwè dans la confédération du Sinaï, Moïse leur avait imposé une belle et forte unité. Ils la perdirent en partie après leur établissement dans la Terre promise en raison de leur dispersion sur un territoire étendu. Mais ils la reconstituèrent d'abord, du moins par régions, sous l'influence de la configuration du pays ; puis, sous la menace du danger que créa pour tous l'invasion philistine ils en préparèrent le rétablissement. Mais ce furent seulement leurs premiers rois qui, sur des bases quelque peu différentes, réussirent à restaurer l'union nationale telle qu'elle avait existé du temps de Moïse.

î. — RÉGRESSION DE LA TRIBU ET DE LA FAMILLE

Dans la vie nomade, la tribu dresse toutes ses tentes près de la tente de son cheikh ; elle forme ainsi un tout assez compact et

bien uni. Les déplacements que lui impose, selon les saisons, la nécessité de trouver l'eau et l'herbe pour ses troupeaux n'en entraînent guère de dislocation permanente : ses clans peuvent se séparer un moment ; ils se retrouvent ensuite à date fixe dans le canton dont elle se considère comme la propriétaire et qui lui sert de point d'attache et de centre de ralliement. En Canaan, ni cette unité, ni cet isolement ne pouvaient plus durer pour les tribus hébraïques désormais établies à demeure. Sans doute chacune d'elles possédait un territoire qui était, en général, d'un seul tenant ; mais il s'en fallait de beaucoup qu'elle fût seule à y vivre. D'abord, en effet, les frontières des domaines respectifs n'étaient pas toujours des mieux marquées : certaines localités des frontières étaient revendiquées et habitées en commun par des portions de tribus différentes ; d'autres constituaient des enclaves dans le territoire d'une tribu voisine 1. Puis, quand il avait fallu s'établir dans les régions de Canaan conquises, les Hébreux ne l'avaient point fait avec l'ordre d'une troupe régulière qui s'installe dans un campement préparé d'avance ; les éléments de chaque tribu, clans et familles, s'étaient plus ou moins disloqués et mêlés pour s'adapter aux anciennes divisions territoriales qui, en plus d'un point, durent être conservées, et pour peupler les villes, les bourgs, les villages, les hameaux situés près des terres qui leur étaient échues. Enfin, des individus isolés, des familles entières même, s'établirent assez souvent sur le territoire d'une tribu dont ils ne faisaient point partie, soit qu'ils se fussent trouvés séparés de la leur dans la perturbation de la conquête, soit qu'ils en eussent émigré au bout d'un certain temps pour éclaircir une population trop dense, échapper à la famine, fuir une persécution des étrangers, éviter des querelles intestines ou simplement pour suivre les inspirations de l'esprit d'aventure et écouter les promesses d'une situation plus heureuse 2.

Parmi tous ces gens déracinés de leur tribu, il convient de

1. Sur l'enchevêtrement des territoires, voir, par exemple, Josué, xvi, 9 ; xvn, 8, 9 (Éphraïm dans Manassé) ; xvn, 11 (Manassé dans Issakhar et Aser).

2. Josué, xvii, 14 et suiv. : les « fils de Joseph » trop nombreux pour leur lot essaiment dans « la Forêt » ; — Juges, xvn, xvin : migration d'un clan danite ; — Ruth, 1, 1 : départ de Ruth avec son mari et ses deux fils pour Moab, à l'occasion d'une famine en Juda.

mentionner à part les Lévites et les étrangers 1. Les Lévites, n'ayant ni reçu en partage ni conquis par les armes des domaines de notable étendue, il n'y avait point de territoire propre à la tribu de Lévi. Les enclaves qui avaient été concédées à quelquesuns d'entre eux ne sufnseient point à les faire vivre tous ; d'autre part, la multiplicité des sanctuaires à cette époque réclamait leur présence par tout le pays peuplé d'Hébreux ; aussi y en avait-il un nombre peut-être assez considérable dispersé chez les diverses tribus. Il en était de même des étrangers. Des Cananéens restés autonomes pouvaient vivre assez à l'écart dans les villes qu'ils avaient gardées ; dans le sud de Juda, les membres des quatre tribus édomites de Caleb, de Qain, de Qenaz et de Yerahmeël jouissaient encore aussi de leur indépendance ; des indigènes étaient un peu partout réduits en esclavage. Mais beaucoup de ces étrangers restaient établis pacifiquement au milieu des Hébreux.

Tous ces individus libres qui résidaient dans le territoire d'une tribu à laquelle ne les rattachait point leur origine, qu'ils fussent hébreux ou étrangers, constituaient la classe des gêr ; ils étaient des hôtes permanents, établis à demeure, assez semblables aux métèques de la Grèce antique. Si on leur imposait certaines obligations civiles et religieuses, ils jouissaient aussi de droits et de privilèges assez avantageux ; sans être détachés de leur tribu, dont ils gardaient le nom, ils se trouvaient rattachés à leur nouvelle patrie par une espèce d'adoption. Déjà au désert il y avait eu de ces gêr en Israël 2 ; ils se multiplièrent après son établissement dans la Terre promise. C'est ainsi que nous avons rencontré en Éphraïm la prophétesse Débora et le Juge Thôla, fils de Pouâ, qui étaient d'Issakhar, le Lévite de Mikhâ et la femme du Lévite d'Éphraïm qui venaient de Bethléem de Juda ; le vieillard de Gabaa était Éphraïmite et demeurait en Benjamin ;

i. Sur la situation des Lévites et des étrangers au sein de la population hébraïque voir, ci-dessus, pour les premiers, chapitre xm, pour les seconds, chapitre Ier.

2. Même chez les nomades il existe de ces étrangers, assez souvent des fugitifs, qui se sont fait agréger à une tribu différente de la leur. Peut-être était-ce le cas de « cette grande multitude de gens de toute sorte » qui accompagnèrent les Hébreux à leur sortie d'Egypte, Exode, xn, 38 ; Nombres, xi, 4 ; ils durent se fondre dans les tribus d'Israël au moment où fut établie la confédération du Sinaï, car il n'est plus question d'eux par la suite.

Samuel vivait à Râmâ mais venait de Râmâthaim, au pays de Çouph ; enfin, au temps de David, nous rencontrerons des étrangers assez nombreux : des Hittites, un Arkite, des Gattites, un Coushite, des Amalécites, des Araméens, un Ammonite, puis des Philistins, qui tous sont établis parmi les Hébreux, participent à leur vie et tiennent un rôle dans leur histoire 1.

Ainsi, dès les premiers siècles après la conquête de Canaan, la population hébraïque apparaît comme très mêlée. Ce n'est pas que les éléments disparates qui la composent ne restent encore assez distincts ; le titre de gêr suffit à montrer que celui qui le porte n'appartient pas à la tribu chez laquelle il habite, et le gentilice qui s'accole à son nom désigne clairement la tribu ou le peuple d'où il vient. Néanmoins, en dépit de la diversité d'origine, on se fréquente, on travaille de concert, on se défend mutuellement ; il arrive même souvent qu'on se marie. Peu à peu, les barrières dressées par les usages antiques entre les diverses tribus, entre celles-ci et les étrangers, finissent par s'abaisser. Le cadre de la tribu ne se brise pas tout à fait, mais il s'élargit. On ne regarde plus avec une attention si jalouse à cette pureté du sang et de la race qui fait l'orgueil du nomade : Abraham ne voulait point pour son fils Isaac d'une femme qui ne sortirait pas de sa propre famille 2 ; mais Booz, le juste de Bethléem, épouse Ruth, une Moabite ; David a parmi ses femmes une Araméenne 3, et Salomon, qui fera entrer dans son harem des étrangères de tous les pays voisins de son royaume, aura pour successeur, sur le trône de David, le fils qu'il a eu d'une femme

1. Pour les personnages de la période des Juges, on a signalé plus haut les détails relatifs à leur tribu d'origine et au lieu de leur résidence. Pour ceux du temps de David, on connaît suffisamment Urie le Hittite, Houshay l'Arkite (les Arkites étaient probablement un clan de Cananéens, Josué, xvi, 2), Obed-Édom le Gattite ; un autre Hittite est indiqué dans I Samuel, xxvi, 6 ; un soldat coushite ou éthiopien est mentionné dans l'histoire de la révolte d'Absalom. II Samuel, xvin; des Amalécites, dans celle de la mort de Saiil, II Samuel, 1, 1-16 et voir notamment 13 ; un Araméen de Beth-Maakhâ parmi les Preux de David, II Samuel, xxm, 34 ; Barzillay de Roghelim et ses fils étaient peut-être aussi araméens ; un Ammonite également dans la liste des Preux, ibid., 37. Les « Cretois et Plêthis » ainsi que les six cents Gattites d'ittay, tous alliés aux Philistins, servaient en nombre dans l'armée étrangère de David et séjournaient à Jérusalem ou dans les environs.

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