‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 127 sur 168 · LES MŒURS · texte numérisé non relu

LES MŒURS

« carder avec des épines et des ronces sauvages la chair » de gens qui ne l'avaient pas aidé à exécuter sa vendetta, et voulait contraindre son fils encore tout jeune à surmonter son horreur pour égorger de sa main inexpérimentée deux rois prisonniers qui avaient tué ses parents. Pour régner tout seul, un prétendant paie des bandits qui lui expédient en un tour de main ses soixante-dix frères. Un aventurier devenu chef d'armée croit honorer son Dieu en lui faisant le vœu d'un sacrifice humain et ne balance pas à lui immoler sa fille unique. On se venge d'un ennemi en le brûlant vif dans sa maison. Des émigrants surprennent, massacrent et incendient une ville paisible qui n'a pas eu la pensée de se tenir sur ses gardes. Pour se procurer des épouses, on profite des réjouissances d'une tête religieuse et l'on enlève les danseuses, ou bien Ton égorge les habitants d'une ville en n'épargnant que les vierges. Et quand certains détails de lubricité bestiale ou de sensualité insouciante sont tombés sous ses yeux, le lecteur à tout au moins entrevu ce que les mœurs d'alors avaient de violent, d'impulsif, de désordonné.

Les instincts les plus bas entraînaient parfois ce peuple jeune et vigoureux qui arrivait du désert, excité par la fièvre de ses désirs. La vie agricole, qui avait pu émousser son ardeur guerrière, lui avait mis en retour au cœur et dans les sens l'ardeur au plaisir. Tout cela légitime plus d'une prescription des vieux codes de la Bible et nous laisse deviner les dangers de toute nature auxquels fut exposée la religion que Dieu avait confiée à ce peuple débridé.

Il est juste pourtant, après avoir rapproché ces choses honteuses, de ne pas s'imaginer qu'elles représentaient à elles seules toute la vie morale d'Israël. Les explosions de ces passions qui ne se contenaient plus n'étaient, dans ce peuple comme dans les individus, que de ces incidents passagers qui remuent la fange dormant au fond des cœurs et ne troublent qu'un instant le cours d'une vie habituellement moins souillée. Du reste, avide et sanguinaire, jaloux et voluptueux, Israël gardait très vif en lui le sentiment de sa dignité nationale, et nous avons rencontré, chemin faisant, plus d'une âme droite et profondément religieuse, qui doit compter pour le moins autant qu'un assassin et

qu'un débauché 1. Mais il faut se dire, au seuil de cette histoire, que, s'il n'avait pas possédé le monothéisme, Israël n'aurait pas été fort différent des peuples païens qu'il méprisait tant, et que la possession de cette religion, qui faisait de lui un peuple à part, sembla presque toujours à la masse un fardeau écrasant qu'elle portait malgré elle et qu'elle secouait souvent pour suivre son caprice et mieux jouir de la vie.

Au temps des Juges, la civilisation matérielle des Hébreux semble n'avoir été qu'assez médiocrement avancée. Elle reproduisait à peu près celle des Cananéens ; peut-être même ne s'était-elle pas maintenue à ce niveau, car les Hébreux, occupant surtout les régions montagneuses, se trouvaient presque partout tenus à l'écart des courants civilisateurs produits sur les routes des plaines par la circulation des caravanes et l'intensité du trafic. Ce n'est guère que dans la plaine de Yizreël et le long du haut Jourdain qu'ils ébauchèrent, à cette période, des entreprises commerciales ; mais comme ils y étaient moins nombreux et moins puissants que les Cananéens, la part de bénéfice qu'ils pouvaient s'adjuger et l'influence civilisatrice qu'ils pouvaient subir ne devaient pas être considérables. Dans le sud de Canaan, ils s'adonnaient à la vie pastorale, dont la simplicité peut faire de grandes âmes et entretient un attachement aux mœurs antiques qui favorise la persistance de la tradition religieuse ; mais ils n'en tiraient point de grandes richesses. Dans le reste du pays, ils se livraient surtout aux travaux de la terre, travaux compliqués qu'il leur fallut longtemps apprendre avant de savoir en tirer le superflu qui procure l'aisance, facilite les relations avec l'extérieur et met dans l'esprit des goûts moins grossiers.

Du reste, le pays qu'ils venaient d'occuper ne devait pas renfermer une notable accumulation de richesses. Ses ressources étaient trop fréquemment drainées par les razzias, les guerres, les redevances souvent lourdes qu'en avait tirées l'Egypte au moins depuis le XVIe siècle. C'est là sans doute ce qui explique,

1. Sur le sentiment de la dignité nationale et l'existence des saints en Israël au temps des Juges, voir, ci-dessus, chapitre xm.

pour une bonne part, que les fouilles opérées dans les couches profondes des anciennes villes palestiniennes n'ont ramené que bien peu d'objets précieux. Josué, à la conquête, ne trouva de l'or, de l'argent et des métaux usuels qu'à Jéricho, et ils parurent être une richesse si extraordinaire qu'on les déposa dans le trésor de Yahwè au lieu de les utiliser1. Ce n'est pas la période des Juges avec ses troubles incessants qui pouvait permettre d'amasser. San& doute les victoires qui furent alors remportées fournissaient parfois un peu de butin ; mais il fallait le répartir entre tant de gens dénués qu'il ne suffisait pas à élever d'une manière bien sensible le niveau de la richesse nationale.

Ce que nous connaissons de détails relatifs à la civilisation de cette époque confirme ces vues générales. Les Hébreux étaient plus que sommairement armés ; les combattants n'avaient pas tous une lance, un glaive ou un bouclier2, et des exploits de bravoure furent accomplis à l'aide d'une hache, d'une fronde, d'un aiguillon à bœufs, d'un bâton ou même d'un os qui servait de massue3 ; les chars manquaient parce que l'on possédait peu de plaines où ils eussent évolué à l'aise, peu de bois pour les construire, peu de métal pour en joindre les pièces, point de chevaux pour les atteler : chevaux et matériaux étaient trop chers pour les maigres ressources dont on disposait *.

Le fer était encore une rareté 5 . Le cuivre et le bronze pour

t. Du moins ces métaux ne sont mentionnés qu'à propos de la prise de Jéricho, Josué, vi, 19, 24 ; vu, 21, et cela, sans doute, en raison de l'épisode du vol d'une partie de ces richesses par Achan.

2. Juges, v, 8. Il en était encore de même au commencement du règne de Saiil, I Samuel, xiii, 22.

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